Le Chili d’Allende : au-delà du mythe (1/5) L’arrivée au pouvoir

Le Chili d'Allende 1Une expérience de transition pacifique et démocratique du capitalisme au socialisme, menée par un leader soutenu par la majorité du peuple mais assassiné lors d’un coup d’Etat militaire le 11 septembre 1973, avec la complicité des Etats-Unis : telle est la version communément admise pour rendre compte de la période 1970-1973 au Chili pendant laquelle Salvador Allende et l’Unité populaire étaient au pouvoir. Une légende rose qui n’a pourtant rien à voir avec ce qui s’est réellement passé. Non, Allende n’a pas été élu par le peuple chilien, qui s’est prononcé en majorité contre lui. Non, il n’a pas respecté la Constitution chilienne, ni même les libertés fondamentales. Non, le gouvernement d’Unité populaire n’a pas mené sa politique dans un cadre pacifique, bien au contraire. Non, l’économie chilienne n’a pas été détruite principalement par un complot étranger. Non, rien ne permet d’affirmer que les Etats-Unis ont participé au coup d’Etat du 11 septembre. Et non, Allende n’a pas été assassiné mais il s’est suicidé.
En raison de sa longueur, cet article sera publié en plusieurs fois. La première partie traite de l’arrivée au pouvoir de Salvador Allende et du contexte économique, politique et géopolitique de l’époque.

Une révolution socialiste peut-elle réussir ? Le socialisme « à visage humain » (c’est-à-dire une économie collectivisée efficace et prospère sans terreur politique) est-il possible ? Telles sont les deux questions que l’on se posait en 1970 lorsque Salvador Allende prit le pouvoir au Chili. Trois ans plus tard, avec le coup de grâce donné par Pinochet à une démocratie à l’agonie, il était évident que la réponse aux deux questions était négative. Pourtant, le mythe Allende entretenu jusqu’à nos jours par une partie de la gauche diffuse une image idyllique de la période 1970-1973. Ce mythe est bien exprimé, entre autres exemples, par l’hebdomadaire Télérama qui, à propos du film de Patricio Guzmán de 2004 sur Salvador Allende, écrivait : « Un documentaire qui décortique les causes du meurtre de Salvador Allende. Derrière ce coup d’Etat perpétré le 11 septembre 1973, on trouve les Etats-Unis, qui détruisaient ainsi tous les espoirs démocratiques au Chili. » Et plus bas :

« L’utopie a été assassinée le 11 septembre 1973. Pourquoi, quand la haine hystérique de la droite relayée par une armée putschiste a placé Allende dos au mur, le peuple, littéralement « amoureux » de son chef charismatique, a-t-il assisté sans réagir à l’écrasement d’un espoir collectif inouï ? » [1]
.

Grosso modo, ce mythe affirme que Allende, à la tête d’une gauche soi-disant unie, aurait été porté au pouvoir par un large courant électoral en sa faveur (un « peuple « amoureux » de son chef »), qu’il aurait opéré sa révolution socialiste de façon pacifique et dans le strict respect des règles de la démocratie mais qu’il se serait heurté, dès le début, à une opposition de droite – « hystérique » selon Télérama – et aux Etats-Unis qui voyaient leurs intérêt menacés et, de ce fait, auraient saboté l’économie chilienne. Et pour finir, la CIA ainsi que la droite et la « bourgeoisie », auraient fait appel à l’armée pour renverser et assassiner Allende lors d’un coup d’Etat le 11 septembre 1973. Ce putsch allait marquer le début de la dictature militaire d’Augusto Pinochet. L’examen attentif des faits, du contexte historique, à la fois national et international, les informations pourtant à la disposition du grand public, démentent totalement cette légende rose de l’histoire du Chili entre 1970 et 1973. Aussi est-il nécessaire d’étudier cette période, d’autant plus importante qu’elle a ouvert la voie à une dictature qui dura dix-sept ans. [2]

Le contexte

Le Chili est une bande de terre qui court, du nord au sud, sur 4500 kilomètres et large de 150 à 200 kilomètres, coincée entre l’Argentine et la Bolivie à l’est, le Pérou au nord et l’océan pacifique à l’ouest. Par ailleurs, le pays est traversé par la cordillère des Andes : c’est un relief montagneux qui le caractérise principalement, où les communications se font essentiellement par les routes. Ces précisions géographiques ne sont pas inutiles pour comprendre la période en question.

Sur le plan économique, le Chili des années 1950-1960 possédait les caractéristiques des pays en développement, à commencer par sa structure agraire, que l’on retrouvait dans les autres pays d’Amérique latine. En effet, celle-ci reposait sur l’opposition entre latifundios et minifundios. Un minifundio était une micro exploitation peu productive qu’une famille parvenait difficilement à mettre en valeur pour assurer sa subsistance. À l’inverse, les latifundios constituaient d’immenses domaines de plusieurs milliers d’hectares. Mais leur vaste étendue avait pour corollaire une très faible densité de peuplement, une absence de moyens de communication et donc une sous-exploitation et un gaspillage de terre. Il s’agissait d’une économie fermée qui faisait du propriétaire du grand domaine une sorte de seigneur local, riche en terres mais pauvre en capital. Le propriétaire concédait des lots de quelques hectares à des tenanciers qui devaient les mettre en valeur, lui verser une part de leurs produits et lui fournir des journées de travail. Ces tenanciers formaient la clientèle du propriétaire qui bénéficiait ainsi d’un pouvoir politique. Au Chili, ces tenanciers étaient appelés inquilinos. Le recours au fermage et au salariat n’était pas fréquent, contrairement à d’autres pays latino-américains. En 1957, une étude publiée par l’Organisation internationale du travail, intitulée L’Agriculteur sans terre en Amérique latine, rappelait que la règle générale était la prédominance de la tenure en échange de services ou de produits.

Les autres caractéristiques économiques du Chili étaient la mono-exportation du cuivre, qui constituait la principale richesse du pays, la dépendance à l’égard de l’Amérique du nord, dont les firmes transnationales exploitaient le cuivre, et qui fournissait la moitié des marchandises que le Chili importait, ainsi qu’un secteur manufacturier récent.

Au plan politique, la démocratie chilienne était semblable, en revanche, aux pays occidentaux : une Constitution, datant de 1925, un parlement composé de deux chambres, un Sénat et une Chambre des députés, élus au suffrage direct, et un président élu pour six ans. Depuis 1938, la principale force politique du pays était la démocratie chrétienne : c’est elle qui assurait les gouvernements et les majorités parlementaires. En 1964, le candidat démocrate-chrétien Eduardo Frei avait été élu à la majorité absolue des suffrages, avec 56 % des voix. Devenu président, Frei entendait corriger les déséquilibres économiques du pays. Pour cela, il avait entrepris la « chilénisation » du cuivre, c’est-à-dire la nationalisation de l’exploitation du cuivre : sous sa présidence, 51 % des actions des sociétés nord-américaines étaient devenues propriété d’Etat et un calendrier fixait, par étapes, l’acquisition des 49 % restants. Une indemnité de 80 millions de dollars avait été versée aux compagnies américaines. Ensuite, la réforme agraire avait limité les domaines à une superficie de 80 hectares, distribué les terres aux paysans pauvres et autorisé les syndicats agricoles. Enfin, il avait fait appel aux capitaux étrangers pour développer l’investissement industriel. En même temps, des programmes sociaux avaient été lancés dans différents domaines tels que le logement, la santé, l’éducation, entre autres.

Mais à partir de 1968, la situation économique s’était dégradée. La production industrielle stagnait, le chômage et l’inflation augmentaient. L’agitation sociale était grande : les grèves se multipliaient, ainsi que les occupations illégales de terres cultivables et d’usines. Les habitants des bidonvilles manifestaient aussi pour réclamer de meilleures conditions de logement.

La situation internationale doit enfin être évoquée. Dans les années 1960, le monde était plongé dans la Guerre froide, affrontement des deux grandes puissances et de leurs alliés : Etats-Unis et Union soviétique. Le mythe Allende insiste souvent sur le coup porté aux intérêts américains par la révolution socialiste d’Allende et leur réaction illustrant leur impérialisme. Mais c’est oublier l’autre impérialisme : le communisme. Après 1945, l’URSS avait soumis toute l’Europe de l’est dont elle avait transformé les pays en « satellites ». En 1945 toujours, elle avait contribué à l’installation d’un régime communiste en Corée du Nord. En 1949, les communistes avaient conquis le pouvoir en Chine. Ils établirent aussi leur domination sur le Nord-Vietnam en 1945. Et en 1959, c’est à Cuba qu’eut lieu une révolution communiste. En 1962, des missiles nucléaires y furent pointés vers les Etats-Unis : en l’occurrence, si l’on devait chercher une preuve d’impérialisme, c’était du côté communiste qu’il fallait la chercher. Il faut avoir à l’esprit la surprise, le traumatisme même, pour les Etats-Unis, qu’a représenté la mise en place d’un régime pro-soviétique à Cuba. Le bloc communiste, dans son expansionnisme, gagnait du terrain même en Amérique latine, et non loin des côtes américaines. Il ne faut pas oublier ce fait quand Washington apprit qu’au Chili, un révolutionnaire marxiste accédait au pouvoir démocratiquement en 1970.

Plus de 62 % des Chiliens votent contre Allende

La gauche, sous la présidence d’Eduardo Frei, avait pu s’organiser. La CUT (Centrale unique des travailleurs, la plus importante organisation syndicale de l’histoire chilienne) avait vu ses effectifs doubler entre 1964 et 1970. D’août à décembre 1969, les différents partis de gauche avaient élaboré une alliance électorale et mis au point leur programme. Cette « Unité populaire » (UP), appuyée par la CUT, ne comprenait pas moins de six mouvements, parfois très différents les uns des autres : le Parti communiste, le Parti socialiste, le Mouvement d’action populaire unitaire (MAPU, issu d’une scission de la démocratie chrétienne), le Parti radical, le Parti social-démocrate et l’Action populaire indépendante (API). Cette alliance hétéroclite allait donc du centre gauche à l’extrême gauche. Par conséquent, on devine l’extrême fragilité de cette alliance et les divisions profondes susceptibles d’émerger. L’UP, une fois au pouvoir, verra d’ailleurs ses différents courants, soit en profond désaccord, soit l’abandonner. Cinq candidats s’affrontèrent pour présider l’Unité populaire, notamment Pablo Neruda (PC), Salvador Allende (PS) et Jacques Chonchol (MAPU). C’est Salvador Allende qui fut désigné en raison de sa position centriste au sein de l’UP.

Le Parti socialiste chilien, fondé le 19 avril 1933, était ouvertement marxiste. Sa déclaration de principes affirmait en effet « son adhésion au marxisme comme méthode d’interprétation de la réalité, et reconnaissait que la lutte des classes était le moteur de l’histoire ». Son internationalisme s’exprimait ainsi : « La doctrine socialiste a un caractère international et elle exige une action solidaire et coordonnée des travailleurs du monde. » Et au niveau national elle affirmait que « pendant la période de transformation totale du système, une dictature de travailleurs organisés [était] nécessaire ». [3] Le Parti socialiste se considérait ainsi comme un parti marxiste révolutionnaire. Par ailleurs, en 1967 – trois ans seulement avant son arrivée au pouvoir –, au vingt-deuxième congrès du parti à Chillán, les responsables avaient adopté une convention particulièrement éloquente :

« 1. Le Parti socialiste, comme organisation marxiste-léniniste, pose la prise du pouvoir comme objectif stratégique à atteindre par cette génération, pour instaurer un état révolutionnaire qui libèrerait le Chili de la dépendance et du retard économique et culturel, et entamer la construction du socialisme.
2. La violence révolutionnaire est inévitable et légitime. Elle est le résultat nécessaire du caractère violent et répressif de l’Etat-classe. Elle constitue l’unique chemin qui mène à la prise du pouvoir politique et économique et à sa défense.
[…]
3. Les formes pacifiques ou légales de lutte
[…] ne conduisent pas en elles-mêmes au pouvoir. Le Parti socialiste les considère comme des instruments limités d’action, intégrés au processus politique qui nous emmène à la lutte armée. » [4]
.

Les élections présidentielles de septembre 1970 se déroulent, nous l’avons vu, dans un climat social tendu. Trois candidats s’y présentent : Salvador Allende, Jorge Alessandri, du Parti national, et Radomiro Tomic pour le Parti démocrate-chrétien (PDC). Le 4 septembre, les résultats sont les suivants : Allende obtient 36,2 % des suffrages, Alessandri 34,9 % et Tomic 27,8 %. Seulement 38 183 voix séparent les deux candidats arrivés en tête. Allende, qui n’a qu’une majorité relative, ne peut donc pas devenir président. On s’aperçoit également facilement que ce sont 62,7 % des Chiliens qui ont voté contre le candidat de l’Unité populaire. Par ailleurs, en additionnant les scores des trois candidats (98,9 %), on se rend compte encore que 1,1 % des électeurs ne se sont prononcés pour aucun des trois candidats, ce qui porte à 63,8 % le pourcentage de citoyens n’ayant pas voté pour Allende. Ces chiffres réfutent totalement la thèse d’un large courant populaire en sa faveur, thèse qui est d’autant plus difficile à soutenir que l’Unité populaire rassemble six courants politiques, parfois très différents, allant des sociaux-démocrates aux staliniens [5].

Dans ces conditions – aucun candidat n’ayant obtenu la majorité absolue –, la Constitution chilienne prévoyait que le Congrès départage les deux candidats les mieux placés, en l’occurrence Allende et Alessandri. Le vote du Parlement doit avoir lieu le 24 octobre.

Réaction des Etats-Unis

Les Etats-Unis voient d’un très mauvais œil la victoire – relative et encore incertaine – de Salvador Allende. Écoutons Kissinger, chef de la diplomatie américaine, qui évoque ce sujet dans ses Mémoires:

« L’élection d’Allende se présentait comme un défi à notre intérêt national. Nous ne pouvions accepter un second Etat communiste dans l’hémisphère occidental. Nous étions persuadés qu’à brève échéance le Chili d’Allende allait adopter une politique étrangère gênant les Etats-Unis, affaiblir la solidarité au sein de l’OEA [6], faire cause commune avec Cuba et, tôt ou tard, établir des relations étroites avec l’Union soviétique. »[7]
.

Les craintes, nous le verrons, étaient loin d’être infondées puisque le Chili d’Allende nouera des relations étroites avec différents pays du bloc communiste. Pour l’heure, un « Comité 40 » est fondé à Washington au sein du Conseil national de sécurité. Ce « Comité 40 » s’occupe spécialement de l’affaire chilienne en coordonnant les décisions prises dans différents organismes et institutions : Maison blanche, Département d’Etat, Pentagone et CIA. Sur place, l’action de ce Comité est complétée par l’ambassade des Etats-Unis. Le « Comité 40 » envisage tous les moyens afin d’empêcher l’investiture d’Allende – à l’exception d’une intervention armée au sol.

Plusieurs projets sont mis à l’étude. L’ambassadeur américain propose de faire élire Alessandri qui devrait ensuite démissionner pour permettre à Eduardo Frei de se présenter une seconde fois à l’élection présidentielle, respectant ainsi l’obligation faite par la Constitution chilienne de ne pas effectuer deux mandats consécutifs. Cette solution n’est pas retenue. Un autre plan suggère la démission des ministres et leur remplacement par des militaires afin de constituer un régime fort. Mais Frei et le commandant en chef des armées chiliennes, Schneider, refusent. Puis, fin septembre, l’ambassade évoque la possibilité d’un coup d’Etat avec l’aide des éléments anticommunistes de l’armée chilienne. Mais elle doit renoncer suite à l’avis des experts qui évaluent à zéro les chances de réussite d’un tel scénario. Il faut aussi signaler que la firme transnationale américaine International Telephone and Telegraph (ITT) propose une forte somme d’argent à la CIA pour qu’elle l’utilise à corrompre les députés du Parlement chilien afin qu’ils votent contre Allende. Et le gouvernement américain donne l’ordre à la CIA de refuser cet argent. [8] La tentative d’ITT a donc échoué lamentablement. Enfin, sans avoir l’accord de la CIA, un groupe de militaires chiliens enlève et assassine, le 22 octobre, le général Schneider dans l’espoir de susciter la colère et le soulèvement de l’armée contre Allende. Cet attentat produit exactement l’effet inverse puisque l’opinion chilienne se trouve indignée par l’événement et l’armée ne bouge pas.

Plusieurs remarques peuvent être faites. D’abord, les Etats-Unis n’ont pas voulu de coup d’Etat. Ensuite, ils étaient favorables à un nouveau mandat d’Eduardo Frei qui était celui qui avait déjà nationalisé les mines de cuivre et qui entendait continuer à le faire, et qui avait commencé à procéder à la réforme agraire. Enfin, on s’aperçoit que les Etats-Unis n’ont pas agi comme ils le souhaitaient : ne surestimons donc pas leur rôle dans leur capacité à défaire des gouvernements qui les gênent. En revanche, il est vrai que les Etats-Unis ont accordé plusieurs millions de dollars aux partis d’opposition et à leurs organes de presse, comme le journal El Mercurio.

Le vote du 24 octobre 1970

Le 24 octobre a lieu le vote du Congrès qui doit décider lequel, d’Allende ou d’Alessandri, deviendra président. Au Parlement, la gauche est minoritaire puisqu’elle ne possède que 80 sièges sur 200, contre 75 pour la démocratie chrétienne et 45 pour la droite. [9] A priori, donc, peu de chances pour que le candidat de l’UP soit désigné comme président, malgré son score le 4 septembre. D’autant moins de chances que le candidat concurrent, Jorge Alessandri, a plus de dispositions pour réunir derrière lui une majorité cohérente que Salvador Allende dont la coalition, on l’a déjà répété, est très hétéroclite et divisée, alliant des courants aussi contradictoires que les réformistes du Parti social-démocrate et les révolutionnaires staliniens du PC.

Pourtant, en ce 24 octobre, les deux assemblées réunies désignent Salvador Allende comme président. Pour ce faire, la démocratie chrétienne, placée en position d’arbitre pour décider de l’élection, a négocié avec l’UP un « statut des garanties » qui amende la Constitution par des dispositions légales visant à engager Salvador Allende à respecter et à maintenir l’Etat de droit et le régime démocratique du Chili. Cette précaution n’était pas inutile puisque, d’une part, le Parti communiste, membre de l’UP, est ouvertement hostile à la démocratie. D’autre part, le groupuscule ultra violent d’extrême gauche « Mouvement de la Gauche révolutionnaire » (MIR), d’obédience guévariste, responsable de plusieurs attentats et assassinats depuis 1967 et prônant la lutte armée en vue d’instaurer une « dictature du prolétariat », apportait son soutien à l’UP. Enfin l’on peut se rappeler que le propre parti d’Allende considérait la violence comme nécessaire et préconisait une « dictature de travailleurs ». En conséquence, ce « statut des garanties » paraissait tout à fait pertinent. Il comprenait neuf points parmi lesquels : maintien du pluralisme des partis politiques ; respect de la liberté de la presse ; maintien de la liberté de réunion ; respect de la liberté de mouvement ; reconnaissance de l’enseignement privé ; inviolabilité de la correspondance ; liberté du travail. Ce statut des garanties étant accepté par l’UP, le Congrès peut donc procéder à l’élection : Allende obtient 153 voix, Alessandri 35. Sept parlementaires ont voté blanc et cinq se sont abstenus. À cette date-là, donc, il est faux d’affirmer que les concurrents « hystériques » d’Allende ont juré sa perte. Cette idée est d’autant plus irrecevable que si vraiment les parlementaires ne voulaient pas de la gauche au pouvoir, ils avaient la possibilité, le plus constitutionnellement du monde nous venons de le voir, de ne pas le désigner comme président. Ainsi, en ce 24 octobre, les sénateurs et les députés ont choisi simplement, comme le note très justement Jean-François Revel, de « donner à la gauche sa chance de faire l’expérience du pouvoir ». [10] Le 4 novembre, Salvador Allende est officiellement investi des pouvoirs de la présidence et forme son gouvernement. Celui-ci comprend, entre autres, quatre ministres socialistes, trois ministres communistes, trois ministres radicaux et un membre du MAPU, Jacques Chonchol, celui qui était déjà chargé de la réforme agraire sous la présidence Frei.

Le rite habituel est respecté, avec passation des pouvoirs entre Frei et Allende et passage à la cathédrale de Santiago pour y entendre un Te deum. Une fête populaire prolonge l’événement.

Sitôt au pouvoir, le gouvernement d’Allende prend une série de mesures sociales : l’instauration de la médecine gratuite dans les hôpitaux, la mise en place de la retraite à soixante ans, l’élargissement des allocations familiales, la distribution quotidienne d’un demi-litre de lait aux enfants et la réglementation des loyers. Un peu plus tard est adopté le blocage de certains prix de détail et le relèvement des salaires nominaux.

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[1] Cf. La critique du documentaire Salvador Allende de Patricio Guzmán par Télérama.

[2] Cf. La dictature de Pinochet.

[3] DEBRAY, Régis, in Entretiens avec Allende sur la situation au Chili, François Maspero, 1971, p. 151.

[4] Texte de la convention du 22e congrès du Parti socialiste chilien (en espagnol)

[5] Rappelons que le Parti communiste chilien, fondé en 1922, a rejoint la IIIe Internationale la même année, ce qui l’amena à imiter les méthodes des bolcheviks au pouvoir en Russie (structure très hiérarchisée, centralisation du pouvoir, recours aux pratiques illégales). Ses principes de doctrine étaient formulés ainsi : « Les communistes n’entrent pas au Parlement pour consacrer le régime capitaliste mais pour le détruire. Ce n’est pas par des voies démocratiques qu’on obtiendra l’émancipation du Prolétariat, mais par la voie révolutionnaire. » (DEBRAY, Régis, Op. cit., p. 150)

[6] L’Organisation des Etats américains, créée en 1948, regroupait tous les pays du continent américain – à l’exception de Cuba, exclue en 1962 – et avait mission de fixer des buts et des objectifs communs dans la défense des droits de l’homme, la lutte contre la corruption et le trafic de drogue et contre le terrorisme, entre autres.

[7] Cité par BOURDÉ, Guy, « L’échec d’Allende (1970-1973) », in L’Histoire, septembre 1982, n° 48, p. 15.

[8] REVEL, Jean-François, La Tentation totalitaire, Paris, Robert Laffont, 1976, p. 285.

[9] VAYSIÈRE, Pierre, Le Chili d’Allende et de Pinochet dans la presse française. Passions politiques, informations et désinformation. 1970-2005, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 132.

[10] REVEL, Jean-François, Op. cit., p. 285.

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