Les printemps européen et arabe (1848-2011)

Les printemps européen et arabe (1)Depuis la fin de l’année dernière, de multiples mouvements de révoltes, de contestations et même des révolutions agitent le monde arabe, de la Syrie à la péninsule arabique et au Maroc. Les médias ont parlé de « printemps arabe » en référence au « printemps des peuples » de 1848 qui a agité l’Europe. L’occasion pour nous de tenter une comparaison entre ces deux phénomènes afin de mieux faire ressortir les spécificités des révoltes arabes.

Le mouvement de révoltes qui secoue le monde arabe depuis décembre 2010 a reçu le nom de « printemps arabe », en référence au « printemps des peuples » qui a agité l’Europe en 1848. Puisqu’en histoire toute comparaison est utile, il n’est pas vain d’essayer de dresser un parallèle entre ces deux printemps pour identifier les spécificités des révoltes et des révolutions arabes.

Situation analogue à la veille des mouvements de révolte

Comme en 1848, les révoltes arabes se sont déroulées dans un contexte de crise économique. Celle-ci, qui a commencé en 2008, a frappé les pays arabes de différentes façons à travers la chute du prix des matières premières et la baisse des recettes liées aux activités touristiques notamment. Cette crise a aggravé les problèmes de chômage qui existaient déjà, en particulier chez les jeunes. On se souvient que déjà, en 2009, il y avait eu des mouvements de protestation, en Égypte par exemple, suite à la flambée du prix des céréales.

À partir des années 1846-1847, une crise économique et sociale causée par de mauvaises récoltes touche également l’Europe, ce qui se traduit par une flambée des prix et une augmentation du chômage. Une crise financière s’ajoute à la crise économique. Une période de fortes tensions s’ouvre donc, se traduisant par des émeutes de la faim.

Autre similitude, les régimes politiques secoués par les mouvements de révolte étaient ou sont tous des régimes autoritaires et oligarchiques. De la Tunisie de Ben Ali à la Syrie de Bachar el-Assad et de la Libye du colonel Kadhafi et à l’Égypte de Moubarak la démocratie n’existait pas – ou n’est pas réelle : par exemple, en Algérie, le président actuel Abdelaziz Bouteflika a été réélu président de la République en 2004 dans des conditions discutées avec un score de 85 % des voix exprimées.

De même dans l’Europe de 1848, rares sont les régimes démocratiques. L’empire d’Autriche, le royaume de Prusse, la figure de l’Etat policier par excellence en sont des exemples. La monarchie constitutionnelle de la France semble être un régime libéral mais le suffrage est censitaire – c’est d’ailleurs la campagne des banquets de 1847-1848 demandant un abaissement du cens électoral qui va déclencher la révolution de de février 1848. [1]

Troisième similitude, le discrédit des dirigeants. Les peuples arabes se sont élevés aussi contre la corruption des hommes d’Etat. Ils ont compris que la menace islamiste et le conflit israélo-palestinien étaient instrumentalisés non seulement pour justifier les exactions du pouvoir mais aussi pour faire oublier la corruption et plus généralement le fonctionnement de l’Etat. Ainsi, les agents de la sécurité locale par exemple, souvent mal payés, ont tendance à se « récupérer » sur la population. Par ailleurs, la plupart des entreprises privatisées le sont aux seuls profits de l’élite dirigeante. Le paternalisme des pouvoirs arabes a atteint ses limites quand l’élite au pouvoir et ses clients s’est trouvée en situation de contrôler la majorité des richesses du pays et donc en mesure de réserver l’accès aux emplois à qui elle veut. [2]

En 1848, ce discrédit à l’encontre du pouvoir et du régime se retrouve en France. En effet, la colère était particulièrement forte contre le roi Louis-Philippe, âgé de 74 ans et au pouvoir depuis 18 ans. En outre, en 1847 une affaire de corruption accentue encore le mécontentement des Français. L’ancien ministre des Travaux publics, Teste, est reconnu coupable d’avoir reçu des pots de vin en 1842 pour faciliter l’attribution d’une concession de mines en Haute-Saône.

Déroulement des révoltes et des révolutions : similitudes et différences

Les printemps européen et arabe (2)A priori, les revendications des révoltés sont les mêmes dans les insurrections européennes de 1848 et les contestations arabes de 2010-2011. Dans les pays arabes, les milliers de manifestants brandissent des pancartes à l’adresse des dirigeants : « Dégage ! » C’est la liberté qu’ils veulent. Le printemps arabe exprime avec force une réelle aspiration à la démocratie, au respect des libertés individuelles et à un Etat de droit. Des revendications sociales sont également à l’ordre du jour, compréhensibles dans le contexte économique de crise caractérisé par un fort taux de chômage. Notons que le mouvement de révolte tunisien est né suite au suicide par immolation, en décembre 2010, d’un jeune vendeur ambulant qui, ne pouvant verser les pots de vin aux agents de l’Etat nécessaires à l’acquisition d’une camionnette, a préféré mettre fin à ses jours plutôt que d’avoir à se mesurer à une administration insupportable qui lui infligeait des amendes et le rackettait.

En 1848 en Europe, les mêmes aspirations à la démocratie existent. Ainsi face aux troubles dans leurs Etats respectifs, le roi de Naples, le pape et le duc de Toscane accordent une Constitution à leurs sujets. Guiseppe Mazzini, l’un des héros de l’unité italienne, mêle des revendications démocratiques à des aspirations sociales. Il fondera à Rome une éphémère république (février-juin 1849) En Hongrie également, le mouvement de révolte contre l’empereur repose sur une exigence de démocratie. À Vienne même, une révolte éclate en mars et le souverain doit promettre une Constitution pour ramener l’ordre. Dans plusieurs Etats d’Allemagne aussi des troubles éclatent aboutissant à la promulgation de Constitutions.

Cependant, et c’est une différence importante avec le printemps arabe, les révoltes de 1848 sont aussi des révoltes nationalistes. Par exemple, l’Italie, en 1848, est divisée en une multitude de petits Etats. Quand la Lombardie et la Vénétie se soulèvent contre l’Autriche, à qui elles appartiennent, et triomphent, tous les Etats italiens volent à son secours sous la direction du roi de Piémont. Au sein de l’empire autrichien, les Tchèques réunissent un congrès panslaviste afin de réclamer leur autonomie. Les Hongrois parviennent à obtenir leur indépendance mais sont confrontés à leur tour à leurs minorités (Croates, Serbes, Slovaques et Roumains). En 1848, un parlement allemand se réunit à Francfort pour donner à l’Allemagne une Constitution et un Etat unitaires.

Une autre différence entre les deux printemps tient à l’âge des protagonistes. Ce qui frappe dans les révoltes arabes est la jeunesse des manifestants. En effet, partout les chebab – les « jeunes » en arabe – ont été ou sont à la pointe de l’insurrection démocratique. En témoigne les chiffres des victimes des deux premières semaines d’Égypte dont 70 % avaient moins de 32 ans. Cela s’explique par la démographie car les pays arabes sont des pays dont la transition démographique est achevée (Maghreb) ou en cours (Moyen-Orient). [3] Cette jeunesse est également particulièrement touchée par le chômage mais aussi bien éduquée. Cette jeunesse est aussi victime de ce qu’en Algérie on appelle hogra : ce terme désigne un mélange de mépris, d’humiliation et d’abaissement que les jeunes ressentent vivement dans tout le monde arabe, en raison notamment du caractère autoritaire et corrompu des Etats dans lesquels ils vivent. Il est ainsi facile de comprendre pourquoi ces révoltes arabes sont des mouvements de la jeunesse.

À l’inverse, le printemps des peuples européens n’est pas un mouvement de la jeunesse. En France par exemple, la campagne des banquets a été animée par des hommes qui ne se distinguaient pas particulièrement par leur jeunesse. Sur la douzaine de dirigeants qui se sont installés après le renversement de la monarchie, seuls deux d’entre eux ont moins de 40 ans. En Hongrie, Louis Kossuth, qui joue un grand rôle dans la révolution indépendantiste, a 46 ans. En Italie, Mazzini a plus de 40 ans aussi.

En revanche, un autre point commun aux deux printemps des peuples réside dans le rôle majeur de la communication. En effet, le poids des NTIC – nouvelles technologies de l’information et de la communication – dans les mouvements arabes est évident. En Tunisie, huit personnes sur dix sont équipées d’un téléphone portable. L’Égypte compte environ vingt millions d’internautes. Au Yémen, les cafés internet permettent de maintenir la flamme de la contestation. Les fameux réseaux sociaux comme Facebook et Twitter mais aussi You Tube jouent un rôle considérable : en Syrie les manifestants filment avec leurs téléphones les actions de répression des forces de l’ordre pour ensuite les diffuser. Ces nouveaux médias ont ainsi pour effet de mobiliser l’opinion.

En 1848 aussi une technologie a permis à la révolution de s’étendre à toute l’Europe : le télégraphe. C’est à la nouvelle de la proclamation de la République en France que les patriotes italiens se soulèvent. Et petit à petit, comme dans le monde arabe, un « effet domino » s’est produit : des soulèvements ont eu lieu presque partout.

Conséquences ?

Quant au sort de ces révoltes et de ces révolutions arabes, souhaitons qu’il ne soit pas le même que celles de 1848 en Europe. La République proclamée en France en février a été remplacée par un régime autoritaire qui s’est transformé en Empire. Les autres mouvements européens ont été réprimés. Ainsi en Italie, les armées italiennes sont vaincues une première fois en juillet 1848 à Custoza par les Autrichiens avant d’être définitivement écrasées l’année suivante. De même une expédition française occupe Rome en juin 1849 et replace le pape à la tête de son Etat. À Prague, les Autrichiens dispersent le congrès panslaviste par les armes. De même, le mouvement hongrois est maté avec l’aide de la Russie.

Dans le monde arabe, seuls deux pays ont fait leur révolution : la Tunisie et l’Égypte. Ailleurs, le pouvoir s’accroche et n’hésite pas à faire tirer sur la foule : c’est le cas notamment en Syrie où nombreux sont les réfugiés qui franchissent la frontière turque, et en Libye. Dans ce dernier cas, c’est une véritable guerre civile avec le concours de plusieurs puissances étrangères intervenant contre Kadhafi. Ironie de l’histoire – et autre différence – : en 1849, la France intervenait à Rome pour mettre un terme à une révolution ; en 2011, elle s’engage sous l’égide de l’OTAN pour la faire triompher…

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Aller plus loin :
APRILE, Sylvie, HUARD, Raymond et MOLLIER, Jean-Yves, La Révolution de 1848 en France et en Europe, Paris, Éditions sociales, 1998.
FERRO, Marc, « 1789-2011 : déferlantes révolutionnaires », in L’Histoire, juin 2011, n° 365, pp. 8-13.
FILIU, Jean-Pierre, La Révolution arabe, dix leçons sur le soulèvement démocratique, Paris, Fayard, 2011 (à paraître à la rentrée).
GUIDÈRE, Mathieu, Le choc des révolutions arabes, Paris, Autrement, 2011.
La revue Commentaire, dans sa livraison d’été 2011, consacre un ensemble de plusieurs articles au printemps arabe.

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Notes
[1] Cf. L’échec de la IIe République

[2] Je tire ces quelques exemples de l’article de Jean-Pierre Filiu, « La révolution des CHEBAB », in Commentaire, été 2011, n° 134, pp. 349-353.

[3] La transition démographique désigne le passage d’un régime démographique caractérisé par une natalité et une mortalité élevées à un régime où elles sont basses. Dans un premier temps, la mortalité baisse tandis que la natalité reste haute. Dans un second temps, c’est la natalité qui diminue.

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