« Le temps des cathédrales » de Georges Duby

Le temps des cathédralesDans ce beau livre, le grand médiéviste Georges Duby montrait que l’art en soi, au Moyen Age, cela n’existait pas. Il avait une fonction religieuse, sociale et politique. C’est pourquoi cet ouvrage est moins un livre d’histoire de l’art qu’une analyse des rapports entre la société et la production artistique.

Georges Duby (1919-1996) fut l’un des plus grands médiévistes français. Il consacre sa thèse, en 1952, à la société en Mâconnais aux XI et XIIe siècles. Il consacrera ses recherches à la société, publiant par exemple L’Économie rurale et la vie des campagnes dans l’Occident médiéval (1962), Guerriers et paysans (1973), Les trois ordres ou l’imaginaire du féodalisme (1978). C’est ainsi qu’il analyse l’art dans ses rapports avec la société dans Le temps des cathédrales, publié pour la première fois en 1966-1967. Mais Georges Duby s’intéresse également à d’autres aspects, comme en témoignent son fameux Dimanche de Bouvines [1] et son Guillaume le Maréchal, publié en 1984. Il a aussi dirigé, avec Philippe Ariès, une Histoire de la vie privée, parue en 1985.

Le Dieu redoutable de l’art roman

Ce n’est pas tant un livre d’histoire de l’art que proposait Duby qu’un livre sur l’art médiéval dans son contexte social et religieux. Car l’art, au Moyen Age, n’existe pas. La seule destination de l’art est Dieu. Il fait fonction de sacrifice : il faut offrir au Seigneur les richesses du monde visible pour apaiser sa colère. C’est ce qui est expliqué dès le début de la première partie consacrée au monastère, qui embrasse la période 980-1130.

En effet, avec l’émergence de la féodalité surgit l’art roman qui insiste sur la crainte de Dieu pour lequel il faut peindre, sculpter, bâtir pour se le concilier. La mise en valeur de Dieu explique la gestuelle de la prière à genoux, qui est la même dans la vassalité : Dieu est le Seigneur suprême, les chrétiens ses « fidèles » vassaux et le fief espéré consiste en une place au paradis. Pour cela, la nécessité s’impose d’accomplir des prouesses. Le christianisme du XIe siècle revêt une allure héroïque. C’est dans ce contexte qu’émerge aussi l’idée de croisade. Ainsi, la sculpture sacrée accueille hauberts, épées, broignes, heaumes…

L’Occident du XIe siècle vit dans la crainte d’une nature inconnue et redoutable. La fin des temps semble proche, annoncée par les comètes, les orages violents, les famines dévastatrices, les guerres destructrices… Ainsi, le XIe siècle est celui des moines car ils prient pour la société, c’est leur première fonction, pour apaiser la colère de Dieu. C’est le temps du triomphe de Cluny.

Dieu est lumière

Dans la deuxième partie, consacrée à la cathédrale, Georges Duby étudie la période allant de 1130 à 1280. La cathédrale est l’église de l’évêque, donc celle de la ville. L’art des cathédrales est un art urbain qui capte les richesses de la campagne. Mais il demeure un art royal et sacré.

Dans l’art gothique, Dieu est lumière. La lumière divine a placé chaque chose, chaque créature à une place bien précise dans l’univers. Et à leur tour, ces créatures réfléchissent la lumière qu’elles renvoient vers le foyer. La lumière est donc un lien d’amour et de cohésion. Cette réflexion sur la lumière pousse à exploiter la technique de la croisée d’ogives, dans le chœur de l’abbaye de Saint-Denis. L’art gothique donne une nouvelle image de Dieu, celle d’un homme, d’un être humain. Cette évolution dans la représentation de Dieu est à mettre en rapport avec le développement des croisades qui voient partir de nombreux pèlerins sur les lieux où le Christ a vécu.

Quand, dans la première moitié du XIIIe siècle émerge une nouvelle génération de cathédrales, la théologie de la lumière est plus que jamais utilisée. Les cathédrales nouvelles s’illuminent donc encore plus, comme en témoignent la Sainte Chapelle [2] ou les rosaces, qui sont des symboles de perfection cosmique. Par ailleurs, une évolution dans la représentation des choses matérielles s’avance vers le réalisme, ce qui s’explique par la lutte contre l’hérésie cathare – qui distingue les choses matérielles du domaine spirituel qu’il faut privilégier – et par le développement de l’idée que toute chose étant créature de Dieu, il faut en faire un inventaire pour montrer l’intelligence – la « lumière » – divine.

La liberté nouvelle de l’artiste

Une troisième partie, intitulée « Le Palais », est consacrée à la période allant de 1280 aux années 1420. Le XIVe siècle est, sur le plan artistique, un moment de fécondité et de progrès. L’art devient récit, illustration, narration.

À cette époque le corps social au sein duquel se trouve la création artistique s’élargit et devient donc plus complexe. Des changements s’opèrent dans les relations entre l’artiste et ceux qui les paient : c’est le début du commerce d’œuvre d’art. Ainsi, la signification de l’œuvre d’art est totalement soumise aux intentions et aux goûts du mécène. En revanche, dans le cadre imposé par le commanditaire, l’artiste est totalement libre. L’intervention des  négociants libère donc l’artiste. Cette liberté nouvelle traduit le goût d’une personne au service de laquelle se met l’artiste. En conséquence, l’œuvre d’art est à la fois l’objet d’une appropriation individuelle, une marque distinctive et, de plus petite taille, peut être possédée plus librement.

Au XIVe siècle aussi, le christianisme cherche à s’adresser aux masses en invitant à imiter le Christ, à s’identifier à lui. La vulgarisation et l’essor du théâtre à cette époque permettent d’adapter la liturgie à l’usage du peuple : en mimant les souffrances de Jésus par exemple, les gens peuvent mieux s’identifier à lui. Dans ce contexte, la peinture triomphe vraiment, c’est à elle que l’auteur s’intéresse surtout dans sa dernière partie. C’est donc un christianisme beaucoup plus individuel qui émerge. En témoigne ainsi l’immense prolifération de chapelles privées, utilisées par des corps de métiers ou des familles. Elles servent à la liturgie funéraire et à la méditation, au recueillement.

Au XIVe siècle Georges Duby note une autre évolution qui se traduit par le développement de la joie de posséder. Ainsi, l’esthétique profane trouve son expression dans la parure et la parade : l’ostentation vise à montrer sa liberté, que l’on peut dilapider, que l’on n’est pas obsédé par l’accumulation des richesses. La « possession du monde » (titre du dernier chapitre) se traduit aussi par l’affirmation du pouvoir politique car posséder le monde c’est aussi lui imposer sa loi. Au XIVe siècle, la tour est toujours symbole de pouvoir mais le château commence à se muer, peu à peu, en hôtel.

Mais l’auteur conclut son livre sur l’exemple de Van Eyck qui peint un portrait de sa femme par pur plaisir, signe de la liberté nouvelle, de l’indépendance, de l’artiste.

C’est sur le plan littéraire qu’il faut apprécier ce livre qui ne se voulait pas une démonstration mais un itinéraire au sein de l’art du Moyen Age. Sa démarche qui fait se succéder le temps des monastères, celui des cathédrales et celui des palais est artificielle mais elle est voulue par l’auteur, qui concevait l’ouvrage comme une histoire se déroulant « par secousses et par brusques saccades ». C’est par son style que ce livre est un classique.

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DUBY, Georges, Le temps des cathédrales. L’art et la société. 980-1420, Paris, Gallimard, Bibliothèque des histoires », 1976 (rééd.)

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[1] Cf. « Le dimanche de Bouvines » de Georges Duby

[2] Cf. L’art gothique : un art de la lumière.

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