La mondialisation à l’œuvre dans les tableaux de Vermeer

Le chapeau de Vermeer 1Une œuvre d’art naît dans un contexte donné, en un temps et en un lieu précis. C’est cette vérité a priori évidente que le dernier livre de Timothy Brook, Le chapeau de Vermeer, nous rappelle*. L’auteur décèle dans des tableaux de Vermeer des « portes d’entrée » sur le monde dans lesquels ils ont été produits, c’est-à-dire le XVIIe siècle. Et c’est ainsi que des navires font allusion au refroidissement climatique, qu’un chapeau nous mène au Canada et une pièce de monnaie au Pérou, et qu’une jatte de fruits nous conduit à l’industrie et au commerce de porcelaine en Chine et dans le monde…

On regardera une œuvre d’art avec un œil différent : telle est la réflexion qui pourrait nous venir à l’esprit en refermant le livre de l’historien canadien Timothy Brook traduit cette année en français et intitulé Le chapeau de Vermeer. Brook est titulaire de la chaire d’histoire de la Chine à l’université d’Oxford. Il s’intéresse tout particulièrement à la dynastie Ming, qui régna sur la Chine de 1368 à 1644. Le chapeau de Vermeer, qui est son premier ouvrage traduit dans notre langue, nous renvoie d’ailleurs, à chacun de ses chapitres, à l’histoire chinoise, d’une manière ou d’une autre.

Des bateaux suggèrent le changement climatique

Car ce livre est consacré aux échanges culturels, économiques et humains qui ont relié toutes les parties du monde dès le XVIIe siècle, une « ère de renforcement des contacts » comme il l’indique. Le sous-titre est explicite : Le XVIIe siècle à l’aube de la mondialisation. Quel est alors le rapport avec l’art ? Timothy Brook s’est livré à une démarche originale : il a analysé cinq tableaux de Johannes Vermeer (1632-1675), une peinture d’Hendrick van der Burch et une faïence du musée Lambert van Meerten. Dans chacune de ces œuvres, il a décelé ce qu’il appelle joliment une « porte d’entrée » sur l’époque dans laquelle elles ont été produites. Car cela est évident mais on a parfois tendance à l’oublier : une œuvre d’art apparaît dans un contexte précis, en un lieu et un temps déterminés. Ce que Timothy Brook propose dans ce livre c’est de retrouver des détails dans ces toiles et cette faïence qui trahissent le contexte dans lequel elles ont été réalisées. Or, le XVIIe siècle est celui où la mondialisation s’amorce vraiment. C’est pourquoi, bien que les peintures de Vermeer ne représentent que des scènes se déroulant dans sa ville natale de Hollande, Delft, elles contiennent pourtant des « portes d’entrée » qui mènent le lecteur de la Chine à l’Amérique du nord, des Philippines au Pérou et du Pacifique à l’Afrique.

Le chapeau de Vermeer 2Considérons la Vue de Delft, peinte en 1660 ou 1661. Y sont peints le port et le chantier naval ainsi que plusieurs bâtiments. La moitié supérieure du tableau est occupée par le ciel nuageux. A priori, dans cette toile, rien ne bouge. Et pourtant, il faut savoir y déceler du mouvement. Ce dernier est suggéré. Il s’agit du mouvement quotidien des barges semblables à celle que l’on distingue au premier plan et qui reliaient Delft à d’autres villes de la Hollande méridionale. De même, les deux gros navires amarrés sur la droite de la toile font allusion au changement climatique qui affecte le monde à l’époque, le fameux « Petit âge glaciaire » qui a débuté vers 1550. Ce refroidissement climatique a touché le monde entier puisque la Chine eut aussi à en subir les conséquences. Or, les bateaux que l’on voit à droite du tableau sont des harenguiers. La pêche aux harengs fut un bénéfice que les Hollandais tirèrent du refroidissement climatique. En effet, les glaces de l’Arctique s’étendirent en direction du sud, ce qui entraîna une migration des harengs le long des côtes de la Norvège et en mer Baltique, dans une zone contrôlée par les pêcheurs hollandais. C’est ainsi que la présence des harenguiers nous suggère le changement climatique du XVIIe siècle.

Mais ce tableau contient une autre « porte d’entrée » sur le monde du XVIIe siècle : les longs toits situés sur sa gauche. Ce sont ceux des entrepôts de la Compagnie des Indes orientales – Verenigde Oostindische Compagnie en hollandais, VOC. La VOC était la plus puissante organisation commerciale du XVIIe siècle. Elle était composée de six chambres régionales, dont celle de Delft, et reliait ainsi cette ville à l’Asie. La Chine en particulier a exercé un formidable attrait sur les Européens au XVIIe siècle quand les échanges devinrent réguliers. Ces toits allongés nous font donc entrer dans les échanges commerciaux effectués par la VOC au XVIIe siècle et ainsi dans l’un des aspects de la mondialisation de cette époque.

Un chapeau évoquant la chasse au castor

Le tableau qui illustre la couverture du livre, L’Officier et la jeune fille riant, exécuté vers 1658, contient lui aussi une « porte » sur l’époque qui l’a vu naître. Cette porte est le chapeau que porte l’homme assis au premier plan et qui nous tourne le dos. Elle nous conduit d’abord en Amérique du nord. En 1603 une expédition menée par Samuel Champlain est lancée afin de nouer des relations commerciales avec des tribus indiennes et d’empêcher l’une d’elles, les Mohawks, de faire obstacle au commerce de la peau de castor. Cette dernière est très précieuse pour les Européens car le feutre obtenu après traitement de cette peau était utilisé pour la fabrication des meilleurs chapeaux du continent. L’approvisionnement en peau de castor s’était tari à une époque. Mais à la fin du XVIe siècle, la découverte de deux nouvelles sources fournissant cette peau – la Sibérie et le Canada – a entraîné un retour des chapeaux de castor et une augmentation en flèche de la demande. Pour les Français, ce commerce représentait donc une source de revenus très lucrative.

Mais pour Champlain, tirer des revenus substantiels du négoce du castor n’était pas une fin en soi. Champlain s’est enfoncé le plus en avant possible dans les terres canadiennes afin de trouver un passage vers la Chine. Le commerce de la peau de castor était un moyen de financer son expédition. Car l’aspiration à se rendre en Chine était très forte chez tous les Européens du XVIIe siècle et remontait loin, à Marco Polo et à Christophe Colomb. En conséquence, le chapeau de l’officier faisant sa cour à la jeune femme sur la toile de Vermeer, est « un sous-produit de cette quête » comme l’écrit Timothy Brook.

Le chapeau de Vermeer 3La Liseuse à la fenêtre, réalisée vers 1657, met en scène la même femme que celle du tableau précédent. Elle se tient à côté d’une table sur laquelle est renversée une jatte de fruits qui est une porte d’entrée sur la Chine. En effet, cette jatte est une porcelaine chinoise qui a tant séduit les Européens au XVIIe siècle. Le style le plus apprécié était le bleu et blanc, à l’image de l’objet figurant sur le tableau. On se précipitait sur les navires de la VOC qui ramenaient cette porcelaine de Chine. L’engouement était très grand et c’est ainsi que les peintres ont commencé, comme Vermeer, au milieu du XVIIe siècle, à représenter sur leurs toiles de la vaisselle chinoise.

Ces objets étaient coûteux. Pour satisfaire la demande, une industrie de production de substituts a vu le jour, notamment à Delft où des descendants d’Italiens venus de Faenza ont exercé leur talent – ce qui a donné naissance au mot faïence. Des produits de contrefaçon étaient ainsi fabriqués pour être vendus à bas prix. En Europe, l’acquisition de produits étrangers constituait une aspiration forte car ces produits symbolisaient la différence, ce qui n’était pas européen. D’ailleurs, le plat de fruit de la Liseuse est niché dans un tapis turc…

Le chapeau de Vermeer 4Le Géographe, peint vers 1669, pourrait être tout entier une porte nouvelle « porte » sur le monde du XVIIe siècle puisqu’il représente l’envie de comprendre le monde. Mais sur l’ensemble des objets figurant sur le tableau, Timothy Brook s’attarde sur un globe terrestre placé au sommet d’un meuble. C’est le globe publié par Hendrick Hondius. Or, le cartouche figurant sur ce globe explique qu’il faudra encore plus d’informations pour compléter nos connaissances sur le monde qui nous entoure, ce qui permettra d’améliorer les cartes ultérieures – et donc de rendre obsolètes celles déjà publiées.

Ce globe est une porte d’entrée sur le prix de la connaissance. Au XVIIe siècle, sur les mers, l’ignorance pouvait être synonyme de naufrage. Ainsi de la Guìa qui est un bateau portugais ayant échoué au large des côtes chinoises en 1623. Les rescapés regagnèrent le rivage mais furent pris pour des pirates par les miliciens chinois. Plusieurs d’entre eux furent tués dont des Africains, des Espagnoles, des Portugais, des musulmans d’Asie du sud-est, des Maures et un prêtre japonais. La liste des victimes donne un aperçu du mélange ethnique qui composait la Guìa. Les autres naufragés furent faits prisonniers puis relâchés au bout de deux ans. Ce qui intéresse le géographe de Vermeer, ce sont les informations que l’on ramène des contrées lointaines et qu’il va synthétiser dans des cartes à destination des voyageurs, et particulièrement des marchands. Savoir et acquisition se complètent. Le globe d’Hondius dans l’atelier du géographe révèle qu’au XVIIe siècle le monde extérieur pénétrait dans la vie des Européens.

Une porcelaine ouvrant une porte sur l’histoire du tabac

Le chapeau de Vermeer 5Délaissant provisoirement la peinture, Timothy Brook s’intéresse à une porcelaine qui ressemble à de la vaisselle chinoise mais qui en réalité est d’origine hollandaise. Ce plat est décoré de nombreux motifs évoquant la Chine. L’un d’eux représente un fumeur. C’est la porte d’entrée choisie par l’auteur pour s’intéresser à la diffusion mondiale du tabac. Car l’adoption de cette pratique par les Chinois était un effet imprévisible de la mobilité planétaire au XVIIe siècle.

Les Amérindiens utilisaient le tabac pour communiquer avec les esprits. Lorsque les Européens découvrirent l’Amérique, le tabac s’est déplacé le long des réseaux commerciaux qui reliaient le Nouveau Monde au reste de la planète. Un phénomène de « transculturation » s’est produit : des cultures de non-fumeurs devinrent des cultures de fumeurs.

En Chine, l’introduction du tabac donna lieu à des réactions multiples de la part des Chinois qui ont essayé de donner une signification à cette nouveauté. D’abord, certains auteurs, n’acceptant pas l’idée qu’un produit aussi merveilleux puisse être d’origine étrangère, cherchèrent à montrer que le tabac avait toujours été présent dans le pays. Ensuite, beaucoup attribuèrent au produit des vertus médicinales. Enfin, des auteurs observèrent la diffusion du tabac à toutes les couches de la société et, à partir de leur constat, mirent en place un code social fait de règles bien précises : les femmes devaient fumer avec un tuyau nettement plus long que celui des hommes pour des raisons médicales, les hommes de la bonne société ne devaient fumer que les variétés de tabac les plus onéreuses afin de se distinguer des couches populaires, des rituels bien précis accompagnaient l’action de fumer, on ne pouvait fumer à n’importe quel moment…

Mais cette consommation raffinée laissa place à une autre pratique, celle qui consista, à partir du XIXe siècle, à s’adonner aux plaisirs de l’opium. Mais le pavot avait deux points communs avec le tabac : il se fumait et avait été introduit en Chine par des étrangers. C’est donc à tout un pan de l’histoire culturelle de la Chine et de l’histoire du tabac que le motif du fumeur sur le plat de van Meerten nous convie.

Le dernier tableau de Vermeer examiné par Timothy Brook a été réalisé vars 1664. Il s’agit de la Femme à la balance. La femme qui pèse la monnaie accomplit là un geste qui était tout à fait banal dans les échanges économiques au XVIIe siècle. Plus précisément, la porte d’entrée de cette œuvre, cette fois, consiste en une grosse pièce d’argent posée sur la table.

Le XVIIe siècle fut le siècle de l’argent. À cette époque en effet les besoins en argent en Europe et en Chine augmentèrent considérablement. Le métal était exploité à deux endroits différents de la planète, le Japon et l’Amérique du sud. L’argent a relié les économies régionales au sein d’un réseau d’échanges interrégionaux. Le métal de la pièce de monnaie de la Femme à la balance a été probablement extrait des mines du Potosi, au Pérou. Mais l’Amérique latine n’a pas seulement été reliée ainsi à l’Europe mais également à la Chine qui était l’une des grandes destinations de l’or. En effet, la VOC achetait avec cet argent des produits que l’on ne trouvait pas en Europe – épices, thé, la porcelaine dont on a déjà parlé… – et finançait aussi les frais de fonctionnement de son administration. Par ailleurs, beaucoup de Chinois venaient à Manille qui était le point de rencontre commercial entre les économies européenne et chinoise. Mais l’équilibre qui y régnait était tributaire des bateaux espagnols traversant le Pacifique chargés de leur métal précieux : un naufrage pouvait compromettre toute une saison de commerce… C’est ainsi que des émeutes éclatèrent en novembre 1639 en raison de l’interruption du flot d’argent venu d’Amérique du sud. Timothy Brook nous relate cet épisode dans son livre. Bien sûr on ne trouve aucune trace de cette violence dans le tableau de Vermeer. Mais la pièce d’argent nous rappelle à quel point ce métal était important au XVIIe siècle.

« Aucun homme n’est une île » (John Donne)

 

Le chapeau de Vermeer 7Le dernier tableau examiné par l’auteur n’est pas de Vermeer mais d’Hendrick van der Burch. Il a été exécuté en 1660 probablement. Intitulé Les Joueurs de cartes, il nous montre une femme et son invité en train de se livrer à une partie de cartes. La porte d’entrée de cette toile, cette fois, se situe entre les deux personnages : il s’agit du serviteur. Ce jeune enfant africain ouvre sur un monde fait de déplacements, de mobilité, de perturbations et de servitude. Il rappelle que la mondialisation du XVIIe siècle a réclamé un lourd tribut humain.

Cinq voyages sont ainsi relatés, tous illustrant les imprévus et les malchances de ceux qui s’aventuraient loin de chez eux. Ainsi, Lobo, ce Portugais qui a été renvoyé d’Asie dans son pays mais qui n’est jamais arrivé à destination et qui s’est perdu, avec un Chinois et un Africain, dans le Natal, en Afrique. Au passage, ce Chinois aurait du être l’un des rares présents en Europe au XVIIe siècle. Plus surprenant est ce Hollandais, Weltevree, qui a débarqué par hasard sur une île coréenne et dont on n’a plus entendu parler pendant 26 ans. Lorsque l’on eut des nouvelles de lui, il vivait en Coréen, avait réussi sa vie en Corée en tant qu’armurier, s’était très bien intégré à son pays d’adoption et était considéré par les Coréens comme un des leurs. Deux marins hollandais du Hollandia qui avait fait escale à Madagascar, ne repartirent jamais et restèrent sur l’île africaine, aidés en cela par les femmes du lieu et s’adaptant à leur nouvel environnement. S’adapter à son nouvel environnement : c’est aussi ce que fait le petit Africain au service de sa maîtresse, à Delft, sur le tableau de van der Burch… Cette toile nous révèle aussi le brassage sans précédents des populations au XVIIe siècle, la diversité multiculturelle, parfois contrainte comme la traite des Noirs [1].

Le livre s’achève sur un dernier chapitre s’ouvrant sur ce vers de John Donne : « Aucun homme n’est une île, complète en elle-même. » Il illustre parfaitement l’idée maîtresse du livre. Tous les lieux, en ce XVIIe siècle, sont reliés les uns aux autres, aucun n’est complètement isolé – à l’exception de l’Afrique noire. En trouvant dans quelques œuvres d’art des « portes » sur le reste du monde, l’auteur nous révèle que l’histoire d’un lieu nous renvoie à celle de tous les autres, comme par exemple en témoigne le refroidissement climatique qui a affecté la planète entière. Ces interconnexions nous montrent une humanité commune avec une histoire partagée. C’est ce qui fait la richesse du livre qui est très divers dans les sujets abordés, nous l’avons vu.

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* BROOK, Timothy, Le chapeau de Vermeer. Le XVIIe siècle à l’aube de la mondialisation, Paris, Payot, « Histoire », 2010, 300 pages, traduit par Odile Demange.

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[1] Cf. La traite négrière atlantique

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