La religion orthodoxe, identité de la Russie

2010, année de la Russie

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La religion orthodoxe, identité de la RussieSi « nous, les Russes, en venions à tout perdre, territoires, populations, gouvernement, il nous resterait encore et toujours l’orthodoxie ». Ainsi Soljenitsyne exprimait le fait que la religion orthodoxe est un pilier de l’identité russe. Dans cet article, nous voulons simplement poser les repères de l’histoire de l’Église russe et comprendre en quoi elle est un élément important de la civilisation russe.

En 988 a lieu le baptême collectif de la population de Kiev. Dès le XIe siècle, les chroniqueurs ont considéré cet événement comme le « baptême du Pays russe ». Cet événement s’inscrit dans un contexte bien particulier et marque un tournant dans la pénétration du christianisme en Kiévie.

988 : le « baptême du Pays russe »

Dès le début du Xe siècle, donc peu de temps après la fondation de l’Etat kiévien, celui-ci est pénétré par le christianisme qui vient concurrencer le paganisme. D’ailleurs, les sources évoquent les Russes chrétiens et les Russes païens. Vers 954955, Olga, la veuve du prince Igor, se convertit même au christianisme. Cependant, cette conversion reste privée.

Dans la deuxième moitié du Xe siècle, les conquêtes russes mettent Kiev en contact les Bulgares du Danube, qui se sont convertis au christianisme orthodoxe en 863. Par ailleurs, la restauration de l’empire romain en Occident, avec la fondation du Saint-Empire romain germanique, entraîne une revitalisation des missions chrétiennes, dont certaines sont envoyées en Russie. Des évangélisateurs sont envoyés également depuis Byzance, notamment Cyrille et Méthode.

Néanmoins, l’adoption du christianisme par la Russie n’est pas le seul fruit des influences extérieures. Il est aussi, et nous l’avons déjà évoqué [1], une manœuvre politique. Le grand-prince Vladimir, confronté au morcellement du territoire de son Etat et aux luttes fratricides qui l’agitent, veut donner une cohésion idéologique et un facteur d’unité à la Kiévie. Après avoir tenté d’instaurer un culte païen public, il adopte le christianisme orthodoxe et oblige tous ses sujets à s’y convertir. Pour cela, il lui fallait un prétexte.

Le prétexte lui est donné par l’agitation politique à l’intérieur de l’empire byzantin. En effet, celui-ci est menacé par les dangers séparatistes. En 987, un chef militaire, Bardas Phocas, se proclame empereur, face au souveraine légitime Basile II. Ce dernier a besoin d’aide pour écraser son rival. Aussi, des négociations s’engagent entre Byzance et la Russie. Vladimir accepte d’envoyer des troupes soutenir Basile II en échange d’un mariage avec la sœur de l’empereur, Anne. En somme, une alliance militaire doit être scellée par un mariage. À l’hiver 987-988, Vladimir se convertit donc au christianisme orthodoxe. Un clergé byzantin est envoyé en Kiévie pour célébrer le mariage et effectuer la conversion des Russes. Le baptême des Kiéviens dans le Dniepr a vraisemblablement eu lieu le 27 mai 988. Au début de l’année 989, deux victoires sont remportées contre Bardas Phocas, avec l’aide de contingents russes, à Chrysopolis et à Abydos.

Lutte contre le paganisme

La conversion de Vladimir marque la naissance d’une Église russe qui va occuper une place essentielle dans la vie politique, économique et sociale de la Kiévie. Les disciples de Cyrille et Méthode, par leur œuvre d’évangélisation, ont contribué à la formation d’un monde slave orthodoxe s’étendant des Balkans à la Volga. Par exemple, le sanctuaire du Mont Athos en Grèce, qui est le plus grand centre religieux du monde orthodoxe, est un lieu d’échanges privilégié entre Grecs et Slaves. Par ailleurs, des rapports étroits existent entre Constantinople et la Russie de Kiev. Les métropolites, c’est-à-dire les chefs de l’Église russe, des XIe-XIIIe siècles, sont presque tous grecs. Quant aux métropolites russes, ils sont investis à Byzance.

L’Église orthodoxe se différencie de l’Église catholique sur différents points. Sur le plan théologique, elle rejette le purgatoire. Depuis 1054, elle refuse également de considérer que l’Esprit procède du Père et du Fils. Selon elle, il est issu du Père seul.  Dans le domaine de la liturgie, les célébrations sont intégralement chantées ou psalmodiées. Le signe de croix est effectué de l’épaule droite à l’épaule gauche, à l’inverse des catholiques. La communion se fait sous les deux espèces, le pain et le vin. Sur le plan hiérarchique, les orthodoxes refusent de reconnaître au pape sa prétention au gouvernement universel de l’Église. Un homme marié peut être ordonné prêtre mais les évêques sont recrutés parmi les moines qui sont toujours des prêtres célibataires.

Dans les campagnes, le paganisme subsiste longtemps. Pour les combattre, le clergé orthodoxe décide de remplacer les idoles païennes par des saints ou des personnages de la Bible. Par exemple, le prophète Élie, emmené au ciel dans un char de feu, se substitue au dieu de la foudre Péroun qui protégeait les paysans des orages.

Durant la domination tatare, le clergé orthodoxe est toléré. Ainsi, l’Église contribue au maintien d’une certaine identité russe. La peur suscitée par les envahisseurs donne naissance à un mouvement de ferveur religieuse qui se traduit par la fondation de nombreuses communautés monastiques. Les ermites se multiplient. L’un d’eux, saint Serge, fonde un monastère près de Moscou, à Zagorsk, connu sous le nom de monastère de la Trinité. Tous ces monastères œuvrent à la diffusion de la culture chrétienne en Russie par la traduction, la copie et la diffusion de livres.

Un redressement spectaculaire après la période communiste

Au XVe siècle a lieu la rupture avec Constantinople. Au concile de Ferrare-Florence, qui se tient entre 1431 et 1440, une partie de la délégation grecque accepte une modification du dogme afin de pouvoir obtenir une aide militaire des Occidentaux face aux Ottomans qui menacent Byzance. Celle-ci est considérée par l’Église russe comme une trahison, et la chute de Constantinople en 1453 comme la punition divine de cette trahison. En conséquence, les Russes refusent toute croisade contre les Turcs et la couronne impériale que leur proposent les Occidentaux. Moscou refuse de se soumettre et entend assumer la direction du monde orthodoxe seule. Elle se considère comme la « troisième Rome » – après Rome et Constantinople. En 1547, la proclamation de l’empire par Ivan Le Terrible fait de la Russie le seul Etat orthodoxe indépendant qui se considère comme une monarchie universelle. En 1589, un patriarcat indépendant est créé.

En 1653, le patriarche de Moscou, Nikon, soutenu par le tsar, introduit une réforme liturgique qui vise à rapprocher l’Église russe de son homologue grecque. Cette réforme suscite l’opposition de ce qu’on a appelé les « vieux-croyants » dont l’attitude conduit à un véritable schisme au sein de l’Église russe, appelé Raskol. Les « vieux-croyants » sont persécutés : jetés en prison, ils sont aussi torturés, voire brûlés vifs. Ils ne seront autorisés véritablement à pratiquer de nouveau leur foi qu’en 1905. Ils ne représentent, aujourd’hui, que 1 % de la population russe. Au XVIIIe siècle, Pierre le Grand détruit l’autonomie de l’Église russe et la soumet au pouvoir politique, en créant par exemple un synode d’Etat.

Pourtant, au XIXe siècle, l’orthodoxie russe connaît un véritable réveil spirituel qui se traduit par un renouveau des séminaires et des écoles de théologie. Elle exerce une profonde influence sur le reste du monde orthodoxe, en particulier grâce à une intense activité missionnaire. En 1905, forte de ce renouveau, l’Église russe réclame et obtient son autonomie face au pouvoir impérial.

Mais cette période d’indépendance est de courte durée puisque en 1917, les communistes prennent le pouvoir. Le totalitarisme, au nom de la création de l’homme nouveau, persécute l’Église orthodoxe. Dès 1923, les membres du clergé sont déportés en masse. De 1917 à 1940 seulement, 75 000 lieux de culte ont été détruits, 600 évêques, 40 000 prêtres et 120 000 moines et moniales ont été assassinés. La période de persécution ne s’achève qu’avec la fin de l’URSS.

Dans les années 1990 c’est à un redressement spectaculaire de l’Église russe qu’on assiste. Les baptêmes se comptent par millions, des milliers de lieux de culte rouvrent. Au lendemain du totalitarisme communiste, les Russes redécouvrent leur identité orthodoxe. Cette dernière est vraiment un pilier de l’identité russe, comme en témoigne cette phrase d’Alexandre Soljenitsyne : si « nous, les Russes, en venions à tout perdre, territoires, populations, gouvernement, il nous resterait encore et toujours l’orthodoxie » [2].

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Aller plus loin :
CLÉMENT, Olivier, La religion orthodoxe, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 2002.
VODOFF, Vladimir, Naissance de la chrétienté russe. La conversion du prince Vladimir de Kiev, 988, et ses conséquences, XIe-XIIIe siècle, Paris, Fayard, 1988.
VODOFF, Vladimir, Autour du mythe de la Sainte Russie. Christianisme, pouvoir et société chez les Slaves orientaux, Xe-XVIIe siècle, Paris, Institut d’études slaves, 2003.

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[1] Cf. La Russie médiévale (1/2) Le temps des princes

[2] Cité par COLOSIMO, Jean-François dans « Une autre façon d’être chrétien », in L’Histoire, juillet-août 2009, n° 344, p. 83.

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