La broderie de Bayeux : œuvre d’art et de propagande

La broderie de Bayeux (4)La « tapisserie » de Bayeux – en fait une broderie – est l’une des œuvres d’art les plus connues au monde. Elle est non seulement une pièce unique de l’Occident médiéval, un témoignage très précieux sur la vie au XIe siècle et un exemple rarissime de l’art roman profane, mais encore une œuvre de propagande qui délivrait un message politique.

Ce que l’on a coutume de désigner par le nom de tapisserie n’en est en réalité pas une. En effet, la soi-disant « tapisserie » de Bayeux est en réalité une broderie. Mais la confusion vient peut-être de la dimension de l’objet. En effet, une broderie, qui est un travail d’aiguille visant la réalisation d’un dessin sur une toile qui sert de fond, est en général destinée aux objets de petite taille, comme les prie-dieu ou les agenouilloirs. Au contraire, les tapisseries, qui sont des tissages dont le jeu des laines de différentes couleurs donne un dessin, sont de grande taille, utilisée comme tapis ou étendues sur les murs. Mais la « tapisserie de Bayeux », longue de soixante-dix mètres pour une hauteur de cinquante centimètres, est bien une broderie.

Un témoignage précieux du monde médiéval du XIe siècle

La broderie de Bayeux (3)La date exacte de la réalisation de cette broderie n’est pas connue. Mais les spécialistes estiment qu’elle a du être confectionnée entre 1066 et 1082. Elle est constituée de sept morceaux attachés. Elle est parfois appelée « broderie de la reine Mathilde » parce qu’on l’a attribuée, à tort, à l’épouse de Guillaume le Conquérant. Il arrive qu’on la désigne sous l’expression de « Toile de la Conquête », toile étant le nom médiéval de la broderie. Le lieu de fabrication n’est pas non plus déterminé. Pendant un temps on a pensé que des brodeuses anglaises du Kent en avaient été les créatrices. On pense maintenant plutôt qu’elle est l’œuvre d’artistes normands ayant travaillé dans les environs de Bayeux. Il y a quelques années, George Beech a émis l’hypothèse qu’elle aurait pu être fabriquée à Saint-Florent de Saumur. Le commanditaire n’est pas non plus certain même si une hypothèse sérieuse désigne Odon de Conteville, évêque de Bayeux et frère de Guillaume. Elle a d’ailleurs été peut-être exposée en public lors de la consécration de la cathédrale de la ville, le 14 juillet 1077. malgré toutes ces incertitudes, la toile de Bayeux est l’une des œuvres d’art les plus connues au monde. Elle est en effet, du point de vue artistique, particulièrement originale et unique. Mais elle était aussi, à l’époque de sa réalisation, une œuvre de propagande. Aussi est-il intéressant de l’étudier attentivement.

Cette « telle d’ymages et escripteaux » est composée de cinquante-huit séquences titrées en latin. Des éléments architecturaux ou des arbres séparent les différents tableaux. Que racontent ceux-ci ? L’histoire commence en 1064 quand le roi d’Angleterre, Édouard le Confesseur (1042-1066), décide de faire de son cousin, Guillaume, duc de Normandie, son successeur. Il envoie donc le duc Harold, le plus puissant de ses proches, auprès de Guillaume pour l’informer de sa décision. Mais pendant son voyage, Harold est fait prisonnier par Gui de Ponthieu. Guillaume le libère cependant et pour éprouver sa vaillance au combat, il l’emmène avec lui en campagne contre le duc de Bretagne, campagne au cours de laquelle sont prises Rennes et Dinan. De retour en Normandie, Guillaume remet ses armes à Harold et lui fait prêter serment sur les reliques des saints de Bayeux.

Rentré en Angleterre, Harold rend compte de sa mission à Édouard. Mais ce dernier meurt. Alors, Harold se fait couronner roi d’Angleterre, élu par la noblesse anglaise. Guillaume, averti de la nouvelle – et donc de la trahison –, fait bâtir une flotte de 700 navires sur lesquels il fait ensuite embarquer armes, hommes et chevaux et dont il fait traverser la Manche. La flotte accoste à Portsmouth en septembre 1066. Les troupes anglaises partent à la rencontre des envahisseurs. L’affrontement a lieu le 14 octobre à Hastings, une ville que les Normands ont eu le temps de fortifier. Au cours de la bataille, Harold est tué. C’est sur cette mort que s’achève la broderie qui est conservée à Bayeux.

Mais il manque quelques mètres et il est certain que c’est le poète Baudri de Bourgueil qui fait la description de la partie manquante dans l’un de ses ouvrages. En effet, dans un passage il décrit la chambre à coucher d’Adèle, fille de Guillaume. Or, dans cette chambre est tendue une bande de broderie que le poète décrit et dont les scènes correspondent à ce que nous avons de la toile de Bayeux. Quant au morceau manquant, il représente la prise d’une ville, peut-être Londres, et le couronnement de Guillaume.

La broderie de Bayeux est une pièce unique dans l’histoire du Moyen Age occidental, ne serait-ce que par ses dimensions. On l’a vu, une broderie est généralement de petite taille. Mais ici, pour ce qui nous en reste, l’objet fait des dizaines de mètres de longueur ! La toile a été confectionnée à l’aide de huit laines de couleurs différentes. Mais la couleur grège du support qui sert de fond domine.

Cette œuvre est un témoignage précieux du monde médiéval au XIe siècle, en particulier sur la vie quotidienne et l’art militaire de cette époque. Elle fourmille en effet de détails très réalistes.

Concernant l’art militaire, plusieurs châteaux sont représentés, notamment celui de Bayeux. Ces châteaux à motte traduisent la conception que l’on avait alors à l’époque de l’édifice castral. Les chevaliers sont dotés de tout leur équipement : le haubert, qui est une longue cotte de maille, la lance, l’épée, le bouclier de forme allongée ainsi que le heaume avec leur partie métallique protégeant le nez.

Tout un bestiaire et des scènes de la vie quotidienne enrichissent la broderie. Des coqs, des paons, des béliers, des chiens, des faucons, des cerfs, des poissons, des ours mais aussi des animaux fabuleux comme des dragons ou des centaures y figurent. Par exemple, sous la scène 10 sont placées une scène de labour, de semailles et de hersage ainsi qu’une scène de chasse aux oiseaux à la fronde. Une chasse à l’ours sous la scène 11 a été représentée. Au-dessus du quatorzième tableau, deux paons dont l’un fait la roue sont peut-être les symboles des deux chefs et de l’orgueil de l’un d’eux. Deux amphisbènes – créatures à corps de serpent et à tête humaine – surplombent la seizième scène. Quant au tableau 48, il montre un âne en train de brouter et un faucon chassant un lièvre.

D’autres sujets sont également représentés : des bateaux, bien sûr, des palais stylisés, des repas en commun – on voit une scène où les Normands s’adonnent à un barbecue – et même des saynètes érotiques. La scène du couronnement d’Harold montre même une comète, qui n’est autre que la comète de Halley qui était visible cette année-là depuis l’Angleterre.

Un exemple rare d’art roman profane

Procédons maintenant à une analyse stylistique succincte. On peut d’abord relever l’équilibre de la composition. En effet, chacun des trois personnages principaux occupe une place particulière de la narration. Le roi Édouard apparaît en première position, Harold, ensuite, est au milieu et, enfin, d’après le témoignage de Baudri de Bourgueil, Guillaume occupe la dernière image.

La broderie de Bayeux (2)Au premier abord, la broderie paraît un peu simple, voire grossière. Cela est du à la nature même du support qui empêche les effets de nuance. Pourtant, des couleurs franches – jaune, bleu, marron… – sont juxtaposées de façon à ce que les teintes soient toujours harmonieuses. Par ailleurs, tout est de qualité : les gestes, les personnages, les dessins, les décors… La broderie se caractérise également par sa recherche du mouvement. Les scènes sont en effet très animées : regardons, pour s’en convaincre, l’embarquement des hommes, les scènes de bataille ou de chasse.

Signalons que l’histoire proprement dite des trois personnages n’occupe qu’une trentaine de centimètres de hauteur. La vingtaine restante, en haut et en bas, est destinée à accueillir toutes les petites saynètes de la vie quotidienne que nous avons évoquées plus haut ou des fables moralisatrices, un peu à la manière des chapiteaux historiés romans dans les églises qui mettaient en scène des personnages.

Il faut dire que la broderie de Bayeux reflète un aspect très particulier de la création romane. En effet, contrairement à ce que l’on peut penser, l’art roman n’a pas produit que des tapisseries ou des broderies à caractère seulement religieux. L’œuvre conservée à Bayeux nous révèle un fabuleux exemple d’art profane. Elle constitue même l’un des rares exemples de l’art roman profane.

Harold puni par Dieu pour son parjure

La broderie de Bayeux est plus qu’une œuvre d’art. En effet, ses dimensions inhabituelles et la forme sous laquelle elle se présente, laissent penser qu’elle devait être transportée facilement ou qu’on pouvait la déployer en différents endroits pour être « montrée ». Car elle était une œuvre de propagande et, à ce titre, était destinée à des gens qu’il fallait convaincre.

La broderie de Bayeux (1)Pour le comprendre, revenons sur l’un des trois personnages principaux, Harold. Celui-ci est représenté en mauvaise posture : il est fait prisonnier au début, puis il fait grise mine au moment de faire son rapport à Édouard, son couronnement est marqué par le passage de la comète qui est signe de mauvais augure et pour finir il est tué à la bataille d’Hastings.

La première hypothèse, si l’on pense que l’évêque de Bayeux est le commanditaire de la broderie, veut que celle-ci soit l’histoire d’un parjure, celui d’Harold. En effet, ce dernier a prêté serment sur les reliques des saints bajocasses et a trahi, plus tard, ce serment en usurpant le titre de roi d’Angleterre. En conséquence, sa défaite et sa mort à Hastings ne sont que le juste châtiment de Dieu, que la comète avait annoncé. La broderie devait alors être exposée chaque année dans la cathédrale de Bayeux lors de la fête de la Dédicace aux saints afin de rappeler que ceux-ci avaient abandonné Harold après qu’il les eut trahis. La broderie devait les honorer.

Une seconde hypothèse, si l’on admet que Guillaume est le commanditaire de la broderie, rejoint en quelque sorte la première. En montrant qu’Harold, par sa traîtrise, avait offensé Dieu et les saints, l’œuvre devait légitimer, auprès des nobles anglais, le pouvoir de Guillaume, le vrai roi d’Angleterre. Un manichéisme oppose les « bons », c’est-à-dire les Normands et leur chef Guillaume, respectueux de la volonté du roi défunt, et les « méchants », Harold et ses amis, considérés comme impies. D’ailleurs, lors de son couronnement, Harold est béni par l’archevêque Stigant, qui avait été excommunié par le pape. Or il est probable que la toile a pu être promenée dans tous les châteaux de cette époque qui accueillaient les réunions des grands du royaume et de gens de pouvoir. Cette toile, a pu alors être déployée et ainsi expliquée, commentée, scène après scène pour montrer à la noblesse anglaise l’indignité d’Harold et la légitimité du vainqueur.

La broderie de Bayeux constitue donc non seulement une pièce unique de l’art de l’Occident médiéval mais aussi une œuvre de propagande délivrant un message politique et/ou religieux, selon le destinataire à qui elle s’adressait. Toujours est-il qu’elle n’a pas encore livré tous ses secrets et que des zones d’ombre restent encore à explorer.

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Aller plus loin :
BEECH, George, Was the Bayeux Tapestry Made in France ? The Case for Saint-Florent of Saumer, Palgrave Macmillan, États-unis, 2005.
MUSSET, Lucien, La Tapisserie de Bayeux. Œuvre d’art et document historique, Paris, Zodiaque, 1989.
PARISSE, Michel, La tapisserie de Bayeux, un documentaire du XIe siècle, Denoël, 1983.
PARISSE, Michel, « De l’usage de la propagande au Moyen Age. La tapisserie de Bayeux », in L’Histoire, décembre 2006, n° 315, pp. 58-63.
Site du musée de Bayeux.

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Toutes les illustrations sont extraites de MÉROT, Alain (dir.), Histoire de l’art. 1000-2000, Hazan, 1999, pp. 29-30.

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