Voyage dans l’Italie maniériste

Les figures serpentines, la recherche du mouvement, l’espace désuni : ce sont quelques unes des caractéristiques du maniérisme, ce courant né au XVIe siècle. Ses représentants s’appellent Michel-Ange, Beccafumi, Cellini, Pontormo ou le Greco. Ils ont travaillé dans une atmosphère faite d’inquiétudes, d’angoisse, d’incertitudes. C’est ce climat qui se retrouve dans les peintures et sculptures maniéristes. Cet article est très modeste : il se veut une approche du maniérisme italien par l’étude de quelques exemples de peintures et de sculptures.

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Dans les années 1520 s’ouvre un courant artistique en Italie qu’on a appelé le maniérisme. Que désigne ce terme ? Pour le sujet qui nous intéresse, il recouvre une période de la Renaissance artistique, des années 1520 jusqu’à 1580-1590. Il fait référence à la maniera, la « manière » des artistes qui refusent d’imiter platement les grands génies de la Renaissance que furent Raphaël, Léonard de Vinci, Michel Ange en ajoutant leur propre touche personnelle. Le mot emporte aussi l’idée de ce qui est « maniéré », sophistiqué, résultat d’une élégance abstraite : en ce sens, le maniérisme se caractérise par un refus de la réalité au profit de la forme pour elle-même, des effets graphiques, du goût de l’exagération qui débouche sur l’irréalité, ce qui se traduit par un espace désuni, une composition éclatée, une recherche du mouvement, une accumulation d’éléments, une exagération des formes et une torsion des corps. La fameuse figura serpentina chère au maniérisme vient de là. Mais celui-ci s’inscrit aussi dans un contexte historique plus large et exprime donc, également, l’inquiétude et l’angoisse des contemporains. En effet, le maniérisme est né à une époque troublée qui suscite doutes, désarroi et angoisses. Troublée d’abord par la naissance de la Réforme, qui remettait en cause le pouvoir du pape et tout le catholicisme. Troublée aussi par les affrontements entre les puissances européennes sur le sol italien. C’est ainsi qu’en 1527, Rome est mise à sac par les armées de l’empereur Charles Quint. [1] Cet événement est vécu par un drame par tous les artistes. Les torsions des corps que l’on trouve dans les tableaux ou les sculptures maniéristes expriment aussi le tourment qui saisissent les esprits au XVIe siècle. Mais le maniérisme ne représente pas seulement une rupture. Il est aussi continuité dans la mesure où les artistes maniéristes entendent toujours mettre en pratique les leçons des grands maîtres et revendiquent un lien avec Michel Ange, Raphaël ou Léonard en leur empruntant des thèmes qu’ils ont déjà traités. C’est à travers quelques exemples choisis que nous allons aborder le maniérisme italien, en peinture et en sculpture.

Le Génie de la Victoire de Michel-Ange : à l’origine de la figure serpentine

Le maniérisme italien (1)Source de l’illustration.

Dès 1512, Raphaël avait annoncé les premières tendances du maniérisme. En effet, c’est de cette année-là que date la fresque qu’il a peinte pour la chambre de l’Audience commandée par le pape Jules II. Cette fresque recèle des éléments qui en font une œuvre maniériste. Ainsi, on trouve toujours un équilibre de la composition, en entonnoir, deux groupes de personnages de part et d’autre, une arcade qui donne son unité à l’ensemble et un vide central. Mais en même temps, un mouvement violent est introduit dans la peinture. Le cheval envoyé par Dieu s’apprête à écraser Héliodore qui a essayé de voler les richesses du temple : c’est un moment plein de tension qui est donné dans la fresque. Les visages des personnages traduisent une grande intensité dramatique et les drapés dessinent un mouvement circulaire. Par ailleurs, la forme éclatée de la composition – plusieurs groupes de personnages à différents endroits de la fresque – caractérise encore le maniérisme de l’œuvre. Enfin, on peut noter le personnage à gauche qui s’accroche à la colonne et dont le corps se tord, dessinant une figure serpentine. L’Héliodore chassé du temple est ainsi à la charnière de deux mondes : le classicisme à son apogée et l’anticlassicisme maniériste qui se met en place.

Le maniérisme italien (5)En sculpture, le maniérisme s’amorce dès Michel-Ange. En effet, celui-ci réalise, en 1533, une sculpture pour le tombeau du pape Jules II. Cette statue, Le Génie de la victoire, est l’une de celles qui ont le plus marqué leur temps. C’est elle qui est à l’origine du motif de la figure serpentine tant appréciée des maniéristes. En effet, le corps de l’athlète est contorsionné : la position de son torse par rapport à celle de sa tête et de ses hanches invite le spectateur à tourner autour de la statue pour en saisir tous les aspects. Nous avons là le trait typique d’une sculpture maniériste : elle est insaisissable en un seul regard.

Source de l’illustration

De même, Michel-Ange se voit confier l’exécution des tombeaux de Julien et Laurent de Médicis. Il y travaille de 1520 à 1527, date du sac de Rome, puis de 1530 à 1534. En particulier, les sculptures du sarcophage de Julien de Médicis, représentant les allégories du Jour et de la Nuit, sont déconcertantes : les visages mélancoliques et surtout la torsion violente des corps sont évidents. En outre, leur position sur les rampants du tombeau donne l’impression qu’elles vont tomber, ce qui accentue la recherche du mouvement. De même, le tombeau de Laurent de Médicis supporte deux allégories, celles du Crépuscule et de l’Aurore. Là aussi, les corps dessinent des formes compliquées et donnent l’illusion de glisser vers le sol.

Le maniérisme italien (4)Source de l’illustration.

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Le maniérisme italien (3)Source de l’illustration.

Enfin, Michel-Ange donne à l’une de ses nombreuses pièta, la Pièta Rondanini, des aspects maniéristes par le contraste entre le brut et le poli. La statue a en effet un caractère inachevé qui lui donne une certaine tension. Même les formes dessinées par les corps ont quelque chose de compliqué.

le maniérisme italien (6)Source de l’illustration.

Mais le sculpteur maniériste par excellence est bien Benvenuto Cellini. Pour Côme Ier, il exécute notamment deux sculptures. La première, un buste représentant son commanditaire, a été réalisée entre 1545 et 1547 [2]. L’accumulation des détails sur l’armure, le regard expressif et inquiet du grand duc, l’impossibilité de saisir en un seul regard tous les aspects en font une sculpture éminemment maniériste. En outre, la recherche du mouvement se retrouve dans le mouvement – impossible – de la tête ainsi que dans le drapé du manteau, jeté sur son épaule. Ce maniérisme dans le style déplut d’ailleurs à Côme Ier.

Cellini exécute également, entre 1545 et 1554, le fameux Persée, brandissant la tête tranchée de Méduse [3]. Là encore, le maniérisme s’exprime pleinement : la forme compliquée du corps de Persée, les mouvements du bras et de la jambe, l’épée dont l’horizontale contraste avec la verticalité de la statue, la contorsion du corps de Méduse piétiné par Persée expriment une tension évidente. Il est d’ailleurs intéressant de relire le journal de Cellini au moment où il évoque la réalisation du Persée. En effet, il écrit ceci : « Au milieu de mes malheurs, je vis entrer un homme aussi tordu qu’un S majuscule. Il commença à parler d’une voix empreinte de sombre tristesse… » La figure serpentine si chère aux artistes maniéristes se retrouvent même sous la plume de l’un d’eux. Quant à la voix de « sombre tristesse », elle exprime toute l’angoisse, l’incertitude et la désillusion de l’époque qui a vu s’épanouir le maniérisme.

Accumulation de personnages, espace indéfini…

Toujours en sculpture, l’un des meilleurs exemples de la figura serpentina est donné par L’Enlèvement d’une sabine de Jean Bologne. Exécutée entre 1579 et 1583, elle représente un homme soulevant une femme au-dessus d’un deuxième homme accroupi. Le sculpteur a su donner à son œuvre un dynamisme avec les mouvements des personnages : l’homme accroupi, levant un bras, qui se tord sous le poids du deuxième homme ; la femme levant un bras et tentant de se dégager de l’étreinte de celui qui l’enlève. La superposition des figures se fait grâce au principe de la figure serpentine. Du coup, la complexité de la sculpture invite le spectateur à la regarder sous tous ses aspects, à tourner autour pour en découvrir toutes les facettes, autre le maniérisme italien (10)caractéristique maniériste qui ne privilégie aucun point de vue. D’ailleurs, un recueil de poèmes édité à Florence en 1583 contient deux gravures représentant l’Enlèvement selon deux points de vue différents…

Source de l’illustration.

En peinture, Pontormo réalise une Déposition de croix en 1526-1527 à l’atmosphère inquiétante. En effet, l’accumulation de personnages en mouvement et la composition pyramidale font s’interroger le spectateur : comment tiennent les personnages, notamment ceux du haut ? Ils semblent flotter dans le vide… De plus leurs postures instables, les yeux fixes, les bouches entrouvertes rompent encore avec la sérénité classique. Les Le maniérisme italien (2)personnages du premier plan portant le corps du Christ ne semblent pas souffrir du poids du fardeau car ils sont sur la pointe des pieds : encore une marque d’irréalisme propre au maniérisme. Les corps dessinent des torsions, dont celui de Jésus mort qui forme un S couché. Les jeux de regard, qui sont dirigés dans toutes les directions, enlèvent aussi de l’homogénéité au tableau.

Source de l’illustration.

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le maniérisme italien (9)Beccafumi peint en 1528 Saint Michel chassant les anges rebelles. Là, au contraire de la Déposition de Pontormo, le tableau est organisé selon une verticale centrale : de haut en bas Dieu, Saint Michel et Lucifer. Mais le maniérisme s’exprime dans les corps en contre-jour, la tête du monstre de Satan, les Enfers représentés comme des grottes et des caves à demi éclairées par des flammes, ce qui donne à l’ensemble une atmosphère inquiétante

Source de l’illustration.

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Le maniérisme italien (7)Entre 1535 et 1540, le Parmesan peint la Madone au long cou. Cette vierge à l’enfant revêt plusieurs aspects maniéristes, et d’abord les corps en S : celui de la Madone, dont on ne sait si elle est assise ou debout et dont le long cou qui donne son titre au tableau est significatif, avec la tête penchée sur la droite. Le corps de l’enfant aussi a des allures serpentines. Le personnage à l’extrême gauche également a une allure contorsionné : sa jambe est représentée comme s’il était face au spectateur mais il est tourné sur la droite, vers la vierge. Par ailleurs, on ne saurait dire si l’espace est clos ou ouvert. Quant à la colonne antique, elle tranche avec les formes contorsionnées et l’homme à l’arrière-plan semble annoncer la venue du Messie.

Source de l’illustration.

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Le maniérisme italien (8)Enfin, pour terminer cette petite visite dans le maniérisme italien, examinons l’Adoration des bergers du Greco. Peint entre 1567 et 1576, ce tableau a été exécuté alors que l’artiste était marqué par les tendances les plus antinaturalistes du maniérisme italien. Cela se voit aisément. L’Adoration a évacué tout espace naturaliste. Les corps sont très allongés, certains dessinant des formes serpentines. L’in distingue à peine le bœuf, dans un premier temps, dont la corne dessine un croissant de lune. Les tons acides, les couleurs vives qui se mêlent à un environnement sombre rendent cette adoration irréaliste.

Source de l’illustration.

Cet aperçu du maniérisme italien visait à donner au lecteur quelques bases pour apprécier les tableaux de cette époque et comprendre un courant artistique qui est né dans une atmosphère d’inquiétude spirituelle, de bouleversements politiques et d’incertitudes. Mais le maniérisme ne s’est pas limité à l’Italie puisqu’il a conquis l’Europe entière, comme en témoigne, par exemple, le portrait de Rodolphe II en Vertumne exécuté par Arcimboldo [4].

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[1] La France et le Saint Empire s’affrontèrent en Italie lors de trois guerres (1521-1529, 1536-1538 et 1539-1544) à l’issue desquelles Charles Quint put maintenir le nord de l’Italie dans son empire.

[2] Pour plus de détails sur ce buste, cf. Cellini (1/2) Le buste de Côme Ier

[3] Pour plus de détails sur le Persée, cf. Cellini (2/2) Le Persée

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