Le Moyen Âge, l’argent et le capitalisme

Le Moyen Age et l'argentLe dernier livre de Jacques Le Goff, Le Moyen Age et l’argent, offre à la fois une très bonne synthèse sur l’argent au Moyen Age et une conclusion étonnante : le capitalisme n’aurait jamais existé au Moyen Age. Sa démarche anthropologique lui permet de justifier son opinion. Puisque les hommes du Moyen Age sont très différents de nous, des étrangers mêmes, il faut éviter le piège de l’anachronisme en essayant d’expliquer les phénomènes économiques médiévaux par le vocabulaire, les conceptions et les événements contemporains. Pourtant, contrairement à ce qu’il affirme avec d’autres historiens, il a existé, au Moyen Age, des mécanismes de marché et une forme d’économie capitaliste.

Le dernier livre de Jacques Le Goff, paru au moi d’avril, est un « essai d’anthropologie historique » comme son sous-titre l’indique. Sa démarche anthropologique permet à l’auteur de conclure qu’il n’y a jamais eu de capitalisme au Moyen Age, ni même de précapitalisme. Si la conclusion est exagérée, selon nous, l’ouvrage lui-même est une excellente mise au point sur le sujet.

« Le beau XIIIe siècle de l’argent » (chapitre 4)

Le titre du livre d’abord est révélateur. Il étudie bien évidemment l’argent au Moyen Age. Mais la formulation suggère également, par le connecteur logique « et », de s’intéresser à l’attitude du Moyen Age vis-à-vis de l’argent. Or, pour Le Goff, on sait que le Moyen Age fut « totalitaire » [1], c’est-à-dire qu’il a eu la passion du tout, de la globalité, de l’uniformité aussi, rejetant tout ce qui divise, tout ce qui lui est étranger. Et ce « totalitarisme » médiéval est dominé par l’Église qui y joue un rôle idéologique et religieux. Donc, comme il l’explique en introduction de son essai, Jacques Le Goff entend suivre deux axes : d’une part, étudier la grande fragmentation des monnaies ; d’autre part, analyser l’enseignement de l’Église sur l’attitude à avoir à l’égard de l’argent.

Si l’auteur identifie deux périodes distinctes – du IVe au XIIe siècle, l’argent régresse, tandis qu’à partir du XIII et jusqu’au XVe, il prend son essor –, son étude porte essentiellement sur la seconde. Quant à la difficulté de définir l’argent, qui peut désigner soit la monnaie, soit le métal précieux, elle souligne bien qu’il « n’est pas un personnage de premier plan de l’époque médiévale ».

C’est donc au tournant des XIIe et XIIIe siècles que la monnaie et l’argent prennent leur essor. Ce changement est lié à plusieurs modifications importantes. Le développement du commerce donne une impulsion décisive au maniement de l’argent, l’essor des villes accroît la circulation d’argent et l’essor des secteurs du textile et de la draperie appelle des mouvements d’échanges importants, et donc une demande accrue d’argent. Dans l’histoire de l’argent au Moyen Age, le XIIIe siècle est un « long » siècle, courant des années 1160 à la décennie 1330. L’exploitation des mines étant meilleure, la diffusion de la monnaie augmente. L’argent circule un peu partout en Europe. D’Allemagne, il va en Italie, au sud des Pays-Bas, en Champagne, en Ile-de-France, puis de là en Italie aussi. L’augmentation de la quantité de monnaie était due aussi aux exportations et réexportations de produits orientaux en Europe par les Italiens. Enfin, l’usage de l’argent est lui-même favorisé par l’Église en raison du développement de l’État pontifical, du financement des croisades et de l’extension des pèlerinages. Le XIIIe siècle voit ainsi l’augmentation des ateliers monétaires que les souverains tentent de contrôler. La frappe d’or, qui avait disparu à l’époque précédente, reprend, signe d’un besoin accru en argent. La construction de l’Etat, en particulier, est l’un des principaux domaines dans lesquels l’argent prend son essor. Un chapitre entier lui est consacré. Au XIIIe siècle apparaissent une richesse et une pauvreté nouvelles. La richesse est celle des bourgeois, qui s’exprime en valeur monétaire. À elle s’oppose une pauvreté valorisée, qui vise à imiter Jésus.

Les XIIIe et XIVe siècles voient l’argent entrer dans une crise. Une crise qui se traduit d’abord par des mutations monétaires, en particulier des dévaluations qui sont l’une des causes principales des révoltes populaires du XIVe siècle. Quant aux Etats et aux villes, ils sont confrontés, à la fin du Moyen Age, au problème de l’endettement.

Mais le système financier se perfectionne par la création de nouveaux instruments destinés à subvenir aux besoins en argent. Apparaît par exemple la lettre de change. La diversité des activités de Jacques Cœur montre avec quelle habileté il a pu faire fortune.

L’usurier : un « renard perfide »

Tout au long du Moyen Age, l’avarice, le commerce, la cupidité ont été condamnés, malgré de nouveaux points de vue qui affaiblissent quelque peu cette condamnation. L’usure est un péché selon la Bible.  L’usurier est voué aux Enfers car il commet un crime contre-nature. Tout un bestiaire est consacré à cet horrible personnage qui peut être « un lion ravisseur », « un renard perfide », « un loup voleur et glouton » ou encore, le plus souvent, une araignée.

Cependant, le prêt à intérêt bénéficie d’une progressive justification qui vient de l’aspiration des usuriers à rester de bons chrétiens et de la volonté de l’Église de sauver même les pécheurs.  Par exemple, le Purgatoire, dont le même Jacques Le Goff a établi la naissance au XIIe siècle, permet d’expier ses péchés pendant un temps limité avant d’accéder, ensuite, au Paradis. Ensuite, à partir du XIIIe siècle, l’exercice de l’usure est toléré à certaines conditions bien définies. L’usure est justifiée par le risque encouru, par le renoncement à tirer un bénéfice directement de l’argent prêté et par la récompense du travail dont l’argent prêté est la conséquence.

Globalement, cependant, l’Église est hostile à l’argent. En témoignent l’inflation de lois somptuaires qui visent à réglementer étroitement le développement du marché du luxe, qui entraîne un besoin accru de monnaie aux XIV et XVe siècles. Ces lois doivent, en quelque sorte, édicter un code de bonne conduite.

Le capitalisme a-t-il vraiment été absent du Moyen Age ?

Le quinzième et dernier chapitre s’intitule : « Capitalisme ou caritas ? » et d’emblée Jacques Le Goff répond à la question en affirmant que le capitalisme n’existait pas au Moyen Age. Il justifie sa réponse par sa propre définition du capitalisme. Selon lui, ce dernier revêt trois caractéristiques : une alimentation régulière en métaux précieux ou en papier monnaie ; l’existence d’un unique marché ; et l’établissement de la Bourse. Or, au Moyen Age aucun de ces critères n’est présent. Il écrit que l’époque médiévale « a été à plusieurs reprises au bord de la famine monétaire » – ce qui, en français et en toute logique, veut dire, qu’elle n’a pas connu de famine monétaire. Ensuite, dit-il, il n’y avait pas de marché unique au Moyen Age. Sur ce point, il est difficile de comprendre l’auteur : qu’entend-il par marché unique ? Visiblement, pour lui, un marché unique correspondrait à une mondialisation qui a commencé au XVIe siècle – et qui n’est d’ailleurs pas achevée. De toute manière, l’expression « marché unique » ne veut pas dire grand-chose. En effet, il existe un marché pour chaque produit ou service pour lesquels interagissent une offre et une demande. Il existe donc des milliers de marchés de nos jours… Enfin, il n’y avait pas de bourse au Moyen Age. Mais la bourse n’est pas un élément essentiel, c’est-à-dire ne fait pas partie de l’essence, du capitalisme. À la limite, aux temps préhistoriques, l’homme qui a eu l’idée d’utiliser un petit poisson qu’il avait réussi à pêcher non pour sa consommation immédiate mais pour l’utiliser comme appât afin d’attraper un plus gros poisson, celui-là était un capitaliste au sens propre du mot : le petit poisson formait bien du capital. Pourtant, il n’existait pas de bourse à la préhistoire…

Les explications de Jacques Le Goff ne paraissent donc pas convaincantes. La définition qu’il propose du capitalisme est très subjective. Il existe pourtant une définition à peu près objective du capitalisme sur laquelle tout le monde pourra s’accorder. Elle est donnée par Claude Jessua dans sa synthèse sur Le capitalisme [2]. Ce dernier se caractérise par trois éléments : l’appropriation privée des facteurs de production et d’échange ; la coordination des décisions par l’échange, c’est-à-dire par le marché ; enfin, l’accumulation de capital, permettant le crédit. Ces trois éléments, on les retrouve au Moyen Age.

En revanche, l’autre argument est plus pertinent. Car ce qui caractérise l’économie monétaire médiévale, pour Jacques Le Goff et pour bien d’autres, est l’importance du don. La caritas, la charité, est la vertu suprême pour les chrétiens. Elle est un lien essentiel entre les hommes et Dieu. Jacques Le Goff explique que l’économie est imbriquée dans un ensemble dominé par la religion et où, en conséquence, l’argent n’est pas une entité économique. C’est pour cela, selon lui, que l’on ne peut pas parler de capitalisme ou même de précapitalisme.

On peut ajouter que l’ordre féodal, régi par des obligations contractuelles entre seigneurs et vassaux, et par des redevances en nature pour les paysans dues au seigneur qui doivent, en retour les protéger, exclut, par nature, le capitalisme dans la mesure où le marché n’existe pas : les échanges n’existent pas car ce sont des prélèvements autoritaires, la contrainte fiscale du seigneur qui allouent les ressources, le plus souvent d’ailleurs pour des dépenses de prestige.

Néanmoins, au Moyen Age, quelques tendances apparaissent et aboutissent à l’apparition de mécanismes de marché et, si ce n’est du capitalisme, du moins d’un pré-capitalisme. En effet, la révolution communale instaura, à partir du XIe siècle, un pouvoir des marchands pour les marchands : se situer dans une ville permettait de sortir de la situation de blocage de l’économie domaniale fermée, de profiter des possibilités d’échange avec d’autres villes ou d’autres régions. Pour se dégager de l’emprise seigneuriale, ceux qu’on appelle les bourgeois s’unirent par un serment pour demander une charte à leur seigneur, une charte qui leur garantissait des avantages. Ce fut le mouvement communal, qui toucha toute l’Europe occidentle. En même temps, la révolution commerciale, accroissait le mouvement d’urbanisation et supposait une certaine spécialisation par régions et une division du travail. Les marchands s’associaient, par exemple dans le nord de l’Europe avec la Hanse. [3] Certes, l’économie médiévale n’est pas une économie capitaliste au même titre que nos économies modernes. Mais elle voit l’amorce d’une économie de marché.

Ceci dit, le livre de Jacques Le Goff est à recommander : elle est une excellente synthèse sur le sujet et achève le parcours de l’auteur qui, depuis Marchands et banquiers du Moyen Age (1956) à La Bourse et la vie. Économie et religion au Moyen Age (1986), l’a mené dans l’univers de l’économie médiévale.

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* LE GOFF, Jacques, Le Moyen Age et l’argent. Essai d’anthropologie historique, Paris, Perrin, 2010, 245 pages.

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[1] Cf. « La Civilisation de l’Occident médiéval » de Jacques Le Goff

[2] Cf. JESSUA, Claude, Le capitalisme, Paris, PUF, « Que sais-je ? », p. 5.

[3] Ibid., pp. 9-20.

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2 réflexions au sujet de « Le Moyen Âge, l’argent et le capitalisme »

  1. Ha ce bon vieux moyen âge ou tu pouvais être propriétaire d’un être humain, ça c’était du vrai capitalisme sans entraves. Ce n’étais pas comme aujourd’hui avec toutes ses restriction morales, libérez le capitalisme, autorisez la vente d’êtres humains et l’économie se portera mieux. Vive le libéralisme.

    • J’avoue que je ne comprends pas votre commentaire truffé de fautes. On décèle bien l’ironie mais, hélas, elle est utilisée à mauvais escient car votre commentaire sous-entend que je regretterais un « capitalisme sans entraves » médiéval (alors que j’ai écrit exactement le contraire, à savoir qu’il n’a jamais existé une telle chose au Moyen Âge) et que je soutiendrais l’idée selon laquelle il faudrait libérer le capitalisme actuel de toute entrave, de toute contrainte alors qu’aucun propos de ce genre n’est tenu dans mon article. Par ailleurs, j’ajoute qu’en assimilant l’esclavage au libéralisme, vous trahissez définitivement votre ignorance abyssale de la philosophie politique libérale qui n’a d’égale que le vide intellectuel manifeste de votre commentaire.

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