L’autocratie au XIXe siècle (1801-1917)

2010, année de la Russie

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L'autocratie au XIXe siècleLa Russie des tsars était un régime autocratique, c’est-à-dire un régime absolutiste dans lequel le souverain détenait un pouvoir illimité. Cet article ne vise nullement à retracer l’histoire de ce régime. Il est centré sur une période décisive, le XIXe siècle. C’est en effet à cette époque que l’autocratie tente de se réformer mais en vain. Alexandre Ier (1801-1825) a bien songé à la mise en place d’un régime constitutionnel mais il abandonne l’idée. L’échec des « décabristes » en 1825 favorise la mise en place d’une autocratie très répressive avec Nicolas Ier (1825-1855), baptisé « Nicolas la Trique ». Le tournant semble se produire sous Alexandre II (1855-1881) mais avec des limites tout de même. Cependant, il est assassiné alors qu’il s’apprête à doter la Russie d’une Constitution. Les règnes d’Alexandre III (1881-1894) et de Nicolas II (1894-1917) ne sont qu’un retour à un régime autocratique très dur, malgré les dernières tentatives de réformes menée à partir de 1904. L’autocratie ne survivra pas à la Première Guerre mondiale.

 

Le terme autocratie – qui vient du grec autokratês – désigne un régime dans lequel une personne exerce un pouvoir absolu qu’elle ne détient que d’elle-même. C’est en 1493 qu’Ivan III, prince de Moscou, se déclare « autocrate du pays russe ». En 1547, Ivan IV, plus connu sous le nom d’Ivan le Terrible, est le premier souverain russe à être couronné tsar. Le mot tsar provient de la déformation du latin caesar de la Rome impériale, titre utilisé aussi bien pour désigner l’empereur byzantin que le khan  mongol. Ce titre vise donc à faire du monarque russe l’égal de l’empereur d’Occident, c’est-à-dire un monarque supérieur aux rois. Dans les siècles suivants, la conquête de nouveaux territoires suppose la constitution d’une administration très centralisée qui renforce ainsi la nature autoritaire du régime autocratique. Le tsar est un monarque absolu dont le pouvoir est illimité. Le tsar est la source exclusive de toutes les lois. Le régime autocratique, à partir du XIXe siècle, est confronté à un défi : alors qu’à la même époque l’Europe voit l’émergence et l’essor des démocraties, qui sont des régimes reconnaissant des droits politiques nouveaux, régis par une Constitution limitant le pouvoir des Etats, animés par les élections libres et garantissant les droits fondamentaux, la Russie doit aussi chercher à se moderniser politiquement. Mais l’autocratie ne parvient pas à se réformer, si bien qu’au début du XXe siècle l’empire russe est le dernier bastion de l’absolutisme. C’est cette impossible réforme de l’autocratie que nous allons analyser.

1801-1855 : hésitations puis abandon de l’idée réformatrice

Le tsar Alexandre Ier accède au pouvoir en 1801, après un coup d’Etat qui a coûté la vie à son père, Paul Ier. Éduqué dans le culte des Lumières, il est décidé à mener la Russie sur le chemin de la modernité, songeant notamment à abolir le servage et à doter le pays d’une Constitution. Ce qui illustre cette volonté réformatrice animant le tsar, c’est la constitution, dès 1801, d’un cabinet composé de personnes adhérant aux idées libérales.

Pourtant, les aspirations réformatrices du tsar restent lettre morte. Le cabinet qu’il a formé en 1801 ne vit ne quatre ans. En effet, dès 1805, Alexandre Ier le dissout en raison de ses propositions trop radicales. Il n’entend plus abolir le servage car il craint la réaction violente de la noblesse dont la richesse repose sur les paysans non libres qui travaillent leurs terres. De même, deux projets de réforme politique, pourtant très prudents, sont rejetés. Le premier, proposé par le comte de Speranski en 1809, prône la création d’une Douma – une assemblée législative – élue à un suffrage censitaire étroit et qui aurait des droits législatifs limités. La noblesse, menacée dans ses privilèges, fait avorter le projet. Le second, soumis par Novosiltsov en 1820, prévoit une structure fédérale et l’existence d’une chambre élue au suffrage censitaire. Cette fois encore, Alexandre Ier recule. Ainsi, en matière de réforme, le règne d’Alexandre Ier est globalement un échec. Tout au plus peut-on noter la création d’un Conseil d’Etat, mais qui n’a qu’un rôle consultatif, et la création de nouveaux établissements secondaires et de nouvelles universités, qui entraînent une libéralisation des esprits.

La mort d’Alexandre Ier le 1er décembre 1825 est propice à une crise qui va se révéler déterminante dans l’histoire russe et, surtout, dans le refus de modernisation politique. En effet, Alexandre Ier est mort sans désigner d’héritier alors qu’il n’a pas de descendant direct. Ses deux frères, Constantin et Nicolas, peuvent espérer monter sur le trône. Dans ce moment d’incertitude sur la succession, des sociétés secrètes, conquises par les idées libérales des Lumières, font irruption sur la scène politique. Des nobles et des officiers de l’armée tentent de renverser le régime autocratique. Ils réclament la mise en place d’un régime constitutionnel avec le respect de la liberté d’expression et veulent porter sur le trône Constantin. Le 14 décembre, les conjurés – que l’on va appeler « décembristes » ou « décabristes » – soulèvent une partie de la troupe de Saint-Pétersbourg aux cris de « Constantin et la Constitution ! » Mais la tentative de coup d’Etat échoue dès l’après-midi : dans les combats, entre 60 et 70 insurgés trouvent la mort. Six cents hommes sont arrêtés puis jugés par la Haute Cour. Le verdict est lourd puisque 112 décabristes sont condamnés à l’exil ou au bagne, et cinq sont condamnés à mort. Ils sont exécutés en juin 1826, Nicolas Ier, le nouveau tsar, ayant refusé leur grâce : en effet, l’origine sociale des comploteurs, issus de la noblesse, était une faute impardonnable. La crise décembriste conforte le tsar dans ses convictions absolutistes.

Le règne de Nicolas Ier se caractérise donc par un pouvoir extrêmement répressif, basé sur une bureaucratie qui étend son contrôle sur tous les secteurs de la vie publique. Les personnes soupçonnées de sympathies libérales sont étroitement surveillées, la presse subit la censure, les œuvres littéraires sont caviardées afin d’éviter la publication de tout contenu subversif. Les réformes libérales dans l’enseignement menées par Alexandre Ier sont annulées. Le conservatisme très strict de Nicolas Ier se révèle particulièrement répressif lors de la révolte polonaise de 1830-1831. En effet, en décembre 1830, les troupes polonaises se soulèvent et forment un gouvernement provisoire. En janvier 1831, les Polonais déclarent la déchéance du tsar et se dotent d’un gouvernement national. Cette insurrection est intolérable pour le tsar qui envoie une armée nombreuse réprimer la révolte. En matière de politique étrangère également, Nicolas Ier montre son conservatisme en refusant aux peuples le droit de disposer d’eux-mêmes. Ainsi, il la révolte nationaliste des Hongrois en 1846, apportant à l’Etat autrichien le renfort de 200 000 hommes. Ce genre d’intervention vaut au tsar le surnom de « gendarme de l’Europe » ou de « Nicolas la Trique ». Le règne se termine par la guerre de Crimée, en 1853. Voulant porter secours aux chrétiens de l’empire ottoman dans les Balkans, la Russie provoque l’alliance de ce dernier et de la France et de l’Angleterre, les deux puissances européennes intervenant par crainte de l’expansionnisme russe dans les Balkans. La guerre prend fin en 1856.

1855-1881 : Alexandre II, le tsar réformateur

Entre-temps, Nicolas Ier est mort en mars 1855 et Alexandre II lui succède. Le règne de celui-ci tranche avec ceux de ses prédécesseurs. Alexandre II en effet décide d’importantes réformes qui laissent penser que l’autocratie peut s’adapter à un régime constitutionnel. Ce règne marque un véritable tournant pour l’histoire de l’autocratie russe.

Alexandre II apparaît comme un tsar réformateur. Le 3 mars 1861, le servage est aboli. Cependant, les paysans ne se trouvent guère plus libres dans la mesure où ils appartiennent au mir, la communauté rurale qui répartit entre les paysans les terres des propriétaires (noblesse, clergé ou Etat). Et le mir est contrôlé par l’Etat. Néanmoins, cette décision capitale a une grande portée morale et donne le coup d’envoi à ce qu’on a appelé les « grandes réformes ». Ainsi, en janvier 1864, l’administration locale est réorganisée par la création des zemstvos, des assemblées élues au suffrage indirect dans les districts et les provinces. Ces zemstvos ont la charge de gérer le budget local, de l’instruction publique, de la construction des routes et des ponts, de la création des dispensaires, de l’agriculture et de l’hygiène. Jusqu’alors, l’administration locale était aux mains des nobles. Avec la création de ces assemblées, les propriétaires fonciers non nobles, citadins et paysans, étaient représentés. C’est la première fois dans l’histoire de l’empire russe que des responsabilités sont attribuées à des organismes locaux. Toujours en 1864, la justice est réorganisée. Il est intéressant de noter que cette réforme judiciaire est préparée par l’étude des systèmes juridiques français et anglais notamment. Cela montre bien la volonté d’Alexandre II de rattraper l’Occident en l’imitant. La justice est désormais séparée de l’administration et les juges deviennent irrévocables. En 1864 encore, l’enseignement est démocratisé : désormais, les établissements secondaires sont ouverts à tous les enfants, sans considération d’appartenance sociale, nationale ou religieuse. Enfin, le tsar décide de l’allègement de la censure sur la presse et lédition. Sous son règne, les journaux et les revues connaissent un essor remarquable. Ces réformes témoignent donc du souci d’Alexandre II d’accorder des libertés à ses sujets et d’engager la Russie dans la modernisation.

Cependant, l’œuvre réformatrice du tsar atteint ses limites. Il n’est pas question pour lui de remettre en cause le principe autocratique. L’empire doit rester uni et c’est pour cela qu’est violemment réprimé le soulèvement polonais de 1863. De même, aucun progrès n’est fait dans le domaine du constitutionnalisme. Or, les réformes d’Alexandre II sont jugées insuffisantes par certains, et c’est pour cette raison que naît le courant populiste, dans les années 1861-1866. Les populistes prônent la révolution. À partir de 1879, ce courant se divise en deux branches : la première, incarnée par le parti de la Volonté du Peuple, est partisane de l’action violente, tandis que la seconde, illustrée par exemple par Partage noir, préconise la poursuite de l’éducation du peuple. La Volonté du Peuple ne souhaite pas accélérer les réformes, au contraire. Elle craint que si Alexandre II continue sa politique, la Russie bascule dans le réformisme. C’est la révolution, le renversement violent du régime que prônent ces populistes. Durant son règne, le tsar échappe à sept tentatives d’assassinat. Alexandre II envisage même en 1881 de remettre en cause l’autocratie : en effet, le 1er mars, il s’apprête à faire adopter une Constitution et accepte l’idée d’une assemblée consultative. Mais ce jour-là, une bombe est lancée sur son passage. Il meurt suite à son explosion. Ce jour-là, ce n’est pas seulement le tsar qui est mort : c’est la possibilité de réformer le régime autocratique.

1881-1917 : Alexandre III et Nicolas II : le refus de la réforme

En effet, quand Alexandre III succède à son père, il décide de répondre par la répression. Il renonce ainsi au projet de Constitution qu’Alexandre II allait approuver et installe un régime très répressif dont témoigne la création, dès 1881, d’une police politique, l’Okhrana. Elle est chargée de déjouer les complots, de surveiller les opposants et d’infiltrer les milieux révolutionnaires. Une censure très étroite est rétablie en 1894. Les droits des individus ou des nationalités sont bafoués : il est interdit d’exprimer ses sensibilités politiques, religieuses ou nationales. Le contrôle de l’Etat sur le mir est renforcé. Le règne d’Alexandre III se caractérise donc par le conservatisme le plus dur.

L’avènement de Nicolas II en 1894 n’annonce pas de changement. En effet, dès son premier discours le 29 janvier 1895, en réponse à une délégation de zemstvos venue demander la reprise des réformes entreprises par Alexandre II, le nouveau tsar déclare : « Faites savoir à tous que, me dévouant de toutes mes forces au bien de mon peuple, je maintiendrai le principe de l’autocratie aussi fermement et aussi inflexiblement que feu mon inoubliable père. » Le ton est donné : Nicolas II n’entend pas remettre en cause la ligne répressive menée par son prédécesseur. Ainsi, lors de la crise économique et sociale de 1900-1903, qui frappe durement toutes les catégories sociales mais qui entraîne aussi un fort mouvement de contestation, le régime répond par la répression pure et simple : les insurrections paysannes sont écrasées et l’Okrana organise des pogroms qui font des milliers de victimes afin de trouver un exutoire à la colère de la population.

Pourtant, le tsar est contraint d’accepter des réformes à partir de 1905. En effet, en 1904, il lance son pays dans une guerre contre le Japon au cours de laquelle l’armée russe subit défaites sur défaites et qui est incomprise de l’opinion. Le conflit encourage donc les oppositions, à commencer par l’opposition libérale. En novembre 1904, un congrès des zemstvos demande la convocation d’une assemblée constituante et la liberté politique. Le mécontentement s’étend aux couches ouvrières et en janvier 1905, les grèves et les manifestations pour demander des droits politiques se multiplient. Une manifestation pacifique, le 22 janvier, est réprimée dans le sang [1] : l’image du tsar en sort très écornée. Dans les mois qui suivent, les mouvements de grèves et les troubles s’étendent – grèves des universités au printemps, mutinerie du cuirassé Potemkine en juin, grèves générale en octobre – et obligent Nicolas II à des concessions. Dès 1904, des mesures sont prises. Les liens contraignants du mir sont abolis, la liberté de déplacement est accordée aux paysans, la liberté de culte, la liberté d’association et l’accès à l’enseignement sont accordés, même aux Juifs. La censure préalable est supprimée. Enfin, une Douma est instituée : elle se réunit pour la première fois le 27 avril 1906. Mais cette assemblée n’a qu’un rôle très réduit et elle est dissoute dès le 9 juillet. Dans le même temps, une répression très dure s’abat sur nombre de personnes en 1906 et 1907, dans un contexte où les attentats se multiplient. En février 1907, une deuxième Douma est mise en place mais elle est dissoute elle aussi, au mois de juin. 1907 marque la fin des réformes.

La guerre va provoquer l’effondrement du régime. L’empire tsariste entre en guerre aux côtés de la France et de l’Angleterre contre l’Allemagne en 1914. En raison de la désorganisation économique que le conflit provoque, le pays s’installe dans la pénurie et l’inflation. Le pouvoir ne parvient pas à maîtriser la situation. Du coup, c’est la société elle-même qui s’organise en comités, en coopératives géantes et entreprend de se gouverner par elle-même. Or, Nicolas II reste attaché au principe autocratique. Il prend lui-même le commandement de l’armée, en septembre 1915, alors que les troupes russes subissent des défaites. En 1916, le gouvernement et la cour deviennent de plus en plus impopulaires, d’autant plus que la femme de Nicolas II, Alexandra, est allemande… Les dirigeants sont accusés par l’opinion de livrer le pays aux ennemis. Au mois dé février 1917, des manifestations ont lieu. Les grévistes se réunissent en meetings et des cris se font entendre : « À bas le tsar ! » La plupart des régiments de la ville se mutinent et le 27 février, un soviet – « conseil » – des ouvriers de Petrograd et un comité provisoire de la Douma se mettent en place. Nicolas II est contraint d’abdiquer le 2 mars. Ainsi l’autocratie s’est effondrée sous la pression de la rue, faute de pouvoir se réformer.

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Aller plus loin :
BERELOWITCH, Wladimir, Le Grand Siècle russe, d’Alexandre Ier à Nicolas II, Paris, Gallimard, « Découvertes », 2005.
HELLER, Michel, Histoire de la Russie et de son empire, Paris, Flammarion, « Champs » 1999.
RAEF, Marc, Comprendre l’Ancien Régime russe. État et société en Russie impériale, Paris, Le Seuil, 1982.

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[1] Cf. Le « Dimanche rouge »

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