« L’apparition du livre » de Lucien Febvre et Henri-Jean Martin

L'apparition du livrePubliée en 1958, L’apparition du livre est l’ouvrage qui a donné au livre son statut d’objet d’histoire. Cet ouvrage s’inscrit parfaitement dans la lignée de l’école des Annales avec une approche pluridisciplinaire mêlant économie, sociologie et géographie. Il montrait aussi comment l’invention d’une nouvelle technique de diffusion de l’écrit a eu des répercussions sur la culture du temps en étudiant ses rapports avec l’humanisme, la Réforme et la consolidation et l’essor des langues nationales.

Né en 1878, Lucien Febvre entre à l’École normale supérieure en 1899 puis soutient sa thèse en 1911, intitulée Philippe II et la Franche-Comté. Il devient professeur à l’Université de Strasbourg en 1919. En 1929, avec Marc Bloch, il fonde la revue Annales d’histoire économique et sociale. Dans cette revue, les deux historiens militent pour une histoire quantitative, qui s’intéresse au temps long et qui s’ouvre aux autres disciplines, notamment l’économie, la sociologie et la géographie. Son chef d’œuvre, Le problème de l’incroyance au XVIe siècle : la religion de Rabelais, est publié en 1942. Il est aussi l’auteur d’Un destin : Martin Luther, publié en 1928, et de Combats pour l’histoire, sorti en 1953, entre autres livres. Lucien Febvre est mort en 1956. Henri-Jean Martin est né en 1924. Nommé en 1947 conservateur à la Bibliothèque nationale puis en 1962 directeur de la bibliothèque municipale de Lyon, il s’intéresse très tôt à l’histoire du livre. Sous l’influence des Annales, il tend à étudier toutes les facettes du livre, en particulier aux aspects économiques et sociaux. C’est en 1958 qu’est publiée L’apparition du livre, écrit en collaboration avec Lucien Febvre. En 1969 il publie Livres, pouvoirs et société à Paris au XVIIe siècle. Il codirige une Histoire de l’édition française avec François Chartier parue en trois volumes de 1983 à 1986. En 1963 il est nommé directeur d’études à l’école pratique des hautes études, puis, en 1970, professeur à l’École des chartes. Il consacre son temps de chercheur et d’enseignant à l’histoire du livre. Il est mort en 2007.

Des bouleversements profonds

Vers 1950, Lucien Febvre cherche un collaborateur pour rédiger le livre qu’il a entrepris sur les débuts de l’imprimerie. En 1953, il demande à Henri-Jean Martin de remplir la tâche, lui fournissant la préface et les grandes lignes du plan. Martin rédige les huit chapitres de 1953 à janvier 1956, mais Febvre n’a le temps d’annoter que les quatre premiers et de parcourir les quatre suivants : il meurt en 1956.

Dans la préface, rédigée par Febvre donc, est exposée l’ambition de l’ouvrage. L’apparition de l’imprimé au milieu du XVe siècle a provoqué des changements profonds qui ont fait sentir leurs effets dans le monde entier. Ce sont ces bouleversements que le livre entend étudier. Doivent être aussi analysées « les incidences sur la culture d’un nouveau mode de transmission et de diffusion de la pensée ».

Un premier chapitre est consacré à « la question préalable : l’apparition du papier ». Le papier est indispensable à la naissance de l’imprimerie. Aux XIVe et XVe siècles, les centres de production se multiplient hors d’Italie. Est exposée la technique de production du papier qui suppose la localisation des centres de production près des cours d’eau et près des centres urbains. Entre 1475 et 1560, l’Europe se couvre de papèteries en même temps que l’imprimerie conquiert l’Occident : un lien étroit existe donc entre les deux. Les imprimeurs sont en effet les premiers clients des papetiers.

Le chapitre suivant expose la naissance de l’imprimerie et commence par réfuter l’idée selon laquelle la xylographie serait l’ancêtre du livre. La découverte de l’imprimerie est permise par l’association de trois éléments : les caractères mobiles en métal fondu, l’encre grasse et la presse. Les recherches se multiplient au XVe siècle et aboutissent vers 1445-1550. Mayence est le berceau de la première industrie du livre imprimé, avec trois noms devenus célèbres : Gutenberg, Fust et Schœffer. Le commerce et la fabrication des caractères sont également abordés, de même que le travail proprement dit de l’imprimeur.

« La présentation du livre » est l’objet du troisième chapitre. Les premiers incunables – on appelle ainsi les livres imprimés avant 1500 – imitent les manuscrits. Il faut du temps pour que le livre imprimé prenne la forme qu’on lui connaît aujourd’hui. Le caractère romain triomphe grâce aux effets unificateurs de l’imprimerie. Jusqu’au début du XVIe siècle, le texte commence dès la première page : il n’existe pas de page de titre. Le livre illustré connaît un vif succès jusqu’au milieu du XVIe siècle et à partir du XVIIe.  La technique de la taille douce joue le même rôle pour la diffusion des images que l’imprimerie pour celle des textes. Quant à la reliure, aux débuts de l’imprimerie, elle est d’une très grande qualité. Mais avec l’augmentation du nombre d’ouvrages, le travail en série, plus rapide, produit des reliures de moins bonne qualité. Au XIXe siècle, on se contente d’un simple brochage.

L’imprimerie fonctionne à Mexico dès le XVIe siècle

Le livre est une marchandise. Le prix de revient d’un livre imprimé est du à la presse, à la main d’œuvre, à l’acquisition de caractères mais surtout à l’achat de papier, qui englobe la majorité des dépenses totales de l’imprimeur. Par ailleurs, le succès des livres étant aléatoire, les imprimeurs s’arrachent pour obtenir la possibilité d’imprimer les seuls livres dont on est sûr qu’ils se vendent, les livres d’église.

Par ailleurs, l’imprimeur ne possède pas de capitaux et au XVIIe siècle il mène souvent une vie misérable. En fait, le capitaliste joue un rôle essentiel puisque c’est lui qui fournit les fonds et c’est lui qui supporte les risques de l’entreprise. Ainsi, les imprimeurs ne sont que les salariés des grands libraires-éditeurs. Il existe en Europe une véritable « internationale » des libraires.

Ensuite, l’étude s’intéresse au « petit monde du livre », titre du cinquième chapitre. Les compagnons, malgré leurs conditions de travail difficiles, sont fiers de leur profession qui n’est pas – seulement – mécanique – ils portent d’ailleurs l’épée. Ils ont le verbe haut, insultent parfois leur maître, forment des confréries. Les maîtres sont, le plus souvent, à la fois libraires et imprimeurs. Ils travaillent librement jusqu’au milieu du XVIe siècle, date à laquelle l’Etat s’attache à réglementer la profession afin d’empêcher la publication des « mauvais livres ».

Les imprimeurs sont les premiers à être au contact des idées nouvelles. Au XVIe siècle, ils participent au mouvement de l’humanisme en faisant connaître les textes anciens restitués dans leur pureté primitive. Certains mettent leurs compétences au service de la Réforme. Au XVIIIe siècle, ils publient les œuvres des philosophes.

Un métier nouveau apparaît avec l’imprimerie, celui d’auteur. Car les imprimeurs, pour travailler, cherchent toujours de nouveaux textes à publier. Et ainsi, de nombreux hommes de lettres leur soumettent leur texte. Les droits d’auteur n’existent pas au début, ils apparaissent peu à peu, ce qui permet aux auteurs de s’affranchir de la générosité d’un mécène ou des subventions du pouvoir politique.

Le chapitre suivant s’intitule « Géographie du livre ». L’imprimerie se diffuse rapidement après son invention en raison du nomadisme des imprimeurs, qui sont à la recherche de bailleurs de fonds. Plusieurs éléments attirent et fixent les ateliers : la présence de mécènes, l’existence d’un marché conséquent où écouler la production de livres, les ports car les transports par la mer sont peu chers, entre autres. Surtout, l’imprimerie conquiert le monde entier : Cracovie a un atelier dès le XVe siècle, comme le Monténégro. La Russie voit la nouvelle invention s’installer vers 1553. Dans le Nouveau Monde, Mexico voit l’imprimerie se développer dès le XVIe siècle. En 1638, en Nouvelle-Angleterre, un atelier se crée. En Extrême-Orient aussi l’imprimerie arrive. Elle fonctionne dès 1515 en Abyssinie, à Macao en 1588 et à Nagasaki en 1590.

« Le livre, ce ferment » (chapitre 8)

Les aspects économiques sont de nouveau abordés au septième chapitre avec le commerce du livre. Avec l’augmentation du nombre d’imprimés, le problème essentiel réside dans les débouchés à trouver pour écouler la production. De multiples difficultés sont à surmonter comme le transport et un système de paiement adapté. Les foires sont les lieux privilégiés pour vendre les livres. Au XVIe siècle, celle de Francfort par exemple prend une très grande importance. Apparaissent aussi des méthodes commerciales nouvelles avec la publication de catalogues, de journaux bibliographiques ou encore le commerce de livres d’occasion appartenant aux bouquinistes et le colportage. Mais la censure des pouvoirs politiques et de l’Église entrave la libre circulation de certains livres qui se diffusent alors clandestinement.

Un dernier chapitre montre en quoi le livre est un « ferment ». Il met en évidence le rôle qu’a joué le livre imprimé dans les bouleversements que furent la Renaissance et la Réforme. Au XVIe siècle se multiplient les éditions en grec et en latin des textes anciens. Toutes les œuvres latines se répandent partout. Des traductions sont effectuées pour élargir la clientèle, ce qui enrichit et épure les langues nationales. Les écrits des grands humanistes connaissent aussi une large audience.

En ce qui concerne la Réforme, Henri-Jean Martin rappelle qu’elle n’est pas la fille de l’imprimerie. Mais le livre est le témoin matériel de la conviction en fournissant des arguments et joue donc un rôle essentiel dans le développement du protestantisme. Luther écrit en allemand pour toucher un plus vaste public. Les traductions de la Bible obtiennent un immense succès car le protestantisme insiste sur la nécessité de la lecture quotidienne du livre saint pour chaque croyant. La censure n’a que peu d’effets puisque les libraires se réfugient dans la clandestinité.

Enfin, l’imprimerie joue un rôle important dans la formation et la fixation des langues nationales qui se cristallisent au XVIIe siècle. En effet, pour atteindre un plus large public, les imprimeurs font sortir de leurs ateliers des livres en langues vulgaires et, ensuite, les textes ainsi publiés possèdent un caractère « stable », qui ne se modifie plus puisqu’ils ne sont plus soumis à l’action des copistes. Dès le XVIe siècle, le latin perd du terrain.

Dans cet ouvrage, les auteurs s’intéressaient à une histoire particulière, celle du livre, celle d’un objet matériel, de techniques et de pratiques. Avec cet ouvrage, ils faisaient du livre un objet d’histoire à part entière. En bons historiens des Annales, ils se sont livrés à une histoire quantitative du livre comme en témoignent les nombreux chiffres donnés en exemples. L’approche pluridisciplinaire est évidente : ce livre s’intéresse aussi bien aux aspects techniques – la fabrication du papier, ces caractères, l’élaboration du livre imprimé… – qu’aux aspects économiques, sociaux et culturels. La géographie, on l’a vu, n’est pas en reste puisqu’un chapitre entier lui est consacré. Enfin, cette histoire du livre prend en compte une échelle de temps longue – milieu XVe-début XIXe siècles –, autre caractéristique de l’école des Annales.

.

.

FEBVRE, Lucien et MARTIN, Henri-Jean, L’Apparition du livre, Paris, Albin Michel, 1958, rééd., 1999, Albin Michel, « Bibliothèque de l’évolution de l’Humanité », avant-propos de Paul Chalus, introduction de Marcel Thomas et postface de Frédéric Barbier.

.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s