« L’assassinat d’Henri IV » de Roland Mousnier

L'assassinat d'Henri IV de Roland MousnierL’assassinat d’Henri IV de Roland Mousnier est sous-titré Le problème du tyrannicide et l’affermissement de la monarchie absolue. La démarche de l’auteur a donc été de comprendre comment l’idée de tuer un roi, qu’il a fallu préalablement considérer comme un tyran, a pu se propager. C’est une véritable investigation de psychologie collective. Ensuite, l’une des conséquences de ce meurtre fut la consolidation du pouvoir royal. Par ces deux axes de recherche, Roland Mousnier montrait qu’un événement singulier pouvait éclairer toute une époque.

Roland Mousnier est né en 1907. Reçu à l’agrégation en 1931, il entame, dès l’année suivante, ses travaux pour sa fameuse thèse, qui est restée un classique, qui est publiée en 1945 sous le titre La vénalité des offices sous Henri IV et Louis XIII. Nommé professeur à la faculté des lettres de Strasbourg en 1947, il est un spécialiste de l’histoire de la France à l’époque moderne. Mais il s’est aussi intéressé à l’étude comparative des civilisations, comme en témoigne son livre paru en 1969 intitulé Les hiérarchies sociales de 1450 à nos jours. Il anime, avec Victor-Lucien Tapié le Centre de recherches sur la civilisation de l’Europe moderne qu’il a fondé en 1958 et qu’il dirige jusqu’en 1977. Après sa mort, ce centre portera son nom. Roland Mousnier n’appartenait pas à l’école des Annales et ce n’est pas étonnant de le voir publier, en 1964, L’assassinat d’Henri IV, un livre consacré à un événement singulier, mais un événement qui, selon lui, reflète toute un contexte politique et social et tout un imaginaire collectif. En 1974 et 1980, il publie les deux volumes des Institutions de la France sous la monarchie absolue, 1598-1789. En 1992, il livre une biographie, celle de Richelieu, sous le titre L’Homme rouge. Il décède l’année suivante.

« Les Ravaillac de cœur »

Trois parties découpent l’ouvrage. La première est consacrée à l’événement lui-même. Après un premier chapitre relatant l’assassinat, Roland Mousnier s’intéresse au « problème psychologique » que représente Ravaillac : « un chrétien dévot et assassin ». Cet excellent catholique se repent, durant ses interrogatoires, d’avoir tué Henri IV mais espère que Dieu lui fera grâce de l’Enfer puisqu’il pensait agir pour Lui. À plusieurs reprises Ravaillac a voulu parler avec le roi pour essayer de le faire changer de politique. Mais ses tentatives se révélant infructueuses, il s’est alors résolu à l’assassiner. Les 25 et 27 décembre 1609, il avait déjà tenté d’accomplir son méfait… Les motifs de Ravaillac tiennent dans une logique, celle de la légitime défense. En effet, selon lui, Henri IV ne convertissait pas les protestants, il « voulait faire la guerre au pape », l’édit de Nantes était mauvais et les huguenots n’attendaient qu’une occasion pour massacrer les catholiques, vengeance de la Saint-Barthélémy. En conséquence, ne pas tuer le roi aurait été, aux yeux de Ravaillac, un crime envers Dieu. Et Roland Mousnier ajoute que beaucoup de Français ont pensé comme le meurtrier d’Henri IV.

Ces « Ravaillac de cœur » ou « en pensée » pour reprendre la fameuse expression, sont l’objet du troisième chapitre qui se veut l’étude d’un « problème de psychologie collective ». En France, mais aussi à l’étranger, un certain nombre de personnes s’attendaient à ce qu’il arrive malheur au roi, voire complotaient pour le mettre à mort, notamment pour des raisons géopolitiques – Henri IV s’apprêtait à faire la guerre pour défendre les droits des princes protestants dans l’affaire de Juliers et de Clèves. Mais alors, se demande l’auteur, la question est de savoir comment on a pu mettre entre parenthèses le cinquième commandement, « Tu ne tueras point » et vouloir tuer le roi.

Aussi, un quatrième chapitre est consacré au Parlement de Paris et aux « origines du régicide ». Après l’horrible exécution de Ravaillac dont l’auteur relate les différentes étapes, nombreux sont ceux qu’il y avait plus coupables que lui et notamment les jésuites, considérés comme des fauteurs de troubles appelant au meurtre. Car il existait des doctrines légitimant le tyrannicide. Ainsi, la possibilité de tuer Henri IV a découlé de deux prémisses : 1/ il est permis de tuer le tyran ; 2/ or, Henri IV est un tyran. On pouvait donc tuer Henri IV. C’est à la vérification des deux prémisses de ce syllogisme que Roland Mousnier consacre sa deuxième partie intitulée « Quelques conditions de l’assassinat d’Henri IV ».

L’affermissement de la monarchie absolue

Ainsi, il reprend les termes du raisonnement. Le premier chapitre s’intitule « Il est permis de tuer le tyran ». [1] Remontant à l’antiquité, l’auteur examine les différentes théories légitimant le meurtre du tyran, depuis la Bible et Aristote jusqu’à Saint Augustin, en passant par Cicéron ou Tertullien. Il souligne qu’au Moyen Age, des auteurs s’intéressent aussi à la question et apporte une distinction entre tyran d’exercice et tyran d’usurpation : si tout le monde peut se révolter légitimement contre le second, en revanche, seuls des magistrats peuvent agir contre le premier. Au XVIe siècle, protestants et catholiques reprennent ces théories. À cette époque celles-ci ont été propagées par des pamphlets mais surtout dans les chaires qui, alors, jouaient le rôle qu’aujourd’hui la télévision et internet jouent dans nos sociétés contemporaines, à savoir des médias très puissants. C’est ce qui explique le meurtre d’Henri III en 1589 et les nombreuses tentatives de meurtre sur la personne d’Henri IV avant celle, réussie, de 1610. À ce stade de sa démonstration, Roland Mousnier a mis en évidence la première prémisse du syllogisme – « il est permis de tuer le tyran ». Il s’attelle ensuite à la vérification de la seconde.

Aussi, le chapitre suivant est intitulé « Henri IV est un tyran ». L’auteur énumère les différents éléments qui ont poussé certains à considérer le roi de France comme un tyran. Tyran d’usurpation parce que sa légitimité était contestée : ne s’était-il pas converti au catholicisme seulement en apparence, restant secrètement protestant de cœur ? N’a-t-il pas permis aux protestants de pratique librement leur culte avec l’édit de Nantes ? La politique étrangère du roi également appelait des doutes sur la sincérité de la conversion du roi : ne s’apprêtait-il pas à faire la guerre pour soutenir des princes protestants ? De cette politique étrangère il est ressorti, pour nombre de contemporains, qu’Henri IV était un faux converti et qu’en conséquence il était un tyran d’usurpation. L’organisation de la coexistence des catholiques et des protestants, la politique fiscale du roi, le problème des seigneuries qui provoquent l’endettement des gentilshommes et sont accaparées de plus en plus par des bourgeois contribuent aussi à représenter le roi, aux yeux de l’opinion, comme un  tyran. Ainsi, la deuxième prémisse du syllogisme était vérifiée.

Un troisième chapitre s’intéresse au rôle des jésuites dans la diffusion des idées sur le tyran. L’auteur en vient finalement à nuancer ce rôle : les jésuites n’étaient pas les seuls à penser qu’Henri IV pouvait être tué. D’ailleurs, l’expulsion des jésuites après l’attentat de Jean Chastel en 1594 ne fait pas baisser le nombre de tentatives de meurtre sur la personne royale dans les années qui suivent…

Dans sa troisième partie, le livre expose « Quelques conséquences de l’assassinat d’Henri IV ». D’abord, après le 14 mai 1610, la coexistence entre catholiques et protestants perdure en France, la régente Marie de Médicis signant même le 3 juin une confirmation de l’édit de Nantes. Le protestantisme a duré et s’est montré résistant à toute persécution, y compris celle menée par Louis XIV. Ravaillac aurait donc été très déçu s’il avait vécu…

Ensuite, la mémoire d’Henri IV devient dès lors une véritable légende rose, celle du « bon roi Henri », qui voulait le bien de son peuple, un roi martyr. Déjà du vivant d’Henri IV ce mouvement d’exaltation du roi était en route. Mais le coup de couteau de Ravaillac lui aura donné une nouvelle impulsion. À la veille de son assassinat, nombreux étaient ceux qui criaient contre Henri IV. Après sa mort, le règne devient une idylle entre lui et son peuple. Ravaillac aura échoué à éliminer le tyran et à disqualifier sa mémoire.

Enfin, l’événement du 14 mai 1610 contribue à l’affermissement de l’absolutisme. En effet, après le meurtre, beaucoup de Français ont considéré comme une nécessité de placer le roi si haut qu’on ne pourrait attenter à sa personne et donc à son pouvoir. L’idée était de faire du souverain une personne inviolable, et donc de discréditer toutes les théories tyrannicides. L’agitation des princes sous la régence aboutit à la convocation des états généraux en 1614. Mais chaque ordre présentant des demandes différentes au roi, ce dernier est donc naturellement placé en position d’arbitre et reste donc maître de la situation. Chaque ordre, pour la satisfaction de ses intérêts, demande au roi d’user de son pouvoir absolu. Les états généraux ont donc abandonné tout le pouvoir au roi : telle est la conclusion de Roland Mousnier. L’assassinat d’Henri IV aura bien eu pour conséquence le renforcement de la monarchie absolue en France.

Un livre incontournable

Le livre de Roland Mousnier fait toujours autorité. Il est l’ouvrage incontournable sur le sujet. À l’image du Dimanche de Bouvines de Georges Duby [2] il révèle que l’histoire événementielle peut être riche d’enseignements et rendre compte de toute une époque. En effet, L’assassinat d’Henri IV constitue une véritable enquête de « psychologie collective », comme nous l’avons vu. Dans son avant-propos, Roland Mousnier justifie d’ailleurs le choix qu’il a fait d’étudier un événement, un fait singulier de l’histoire politique. Il rappelle que l’histoire événementielle a son importance puisqu’un fait singulier peut affecter la vie de millions et de millions d’hommes comme en témoignent l’attentat de Sarajevo du 28 juin 1914 qui déclenche la Première Guerre mondiale ou l’arrivée d’Hitler au pouvoir en Allemagne le 30 janvier 1933 qui aboutira à la Seconde Guerre mondiale et à un génocide.

Par ailleurs, le livre de Roland Mousnier a inspiré d’autres travaux. En particulier ceux de Denis Crouzet qui, dans Les Guerriers de Dieu. La violence au temps des troubles de religion, publié en 1990, analyse la nature de la violence régicide à l’œuvre dans les années précédant la mort d’Henri IV, et l’ouvrage de Nicolas Le Roux, publié en 2006, qui étudie le meurtre d’Henri III. Notons que récemment, d’autres livres sur l’assassinat d’Henri IV ont été publiés : celui de Jean-Christian Petitfils, publié en 2009 et intitulé L’assassinat d’Henri IV. Mystère d’un crime, et celui de Michel Cassan, paru en 2010 sous le titre La Grande Peur de 1610. Les Français et l’assassinat d’Henri IV.

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MOUSNIER, Roland, L’assassinat d’Henri IV. Le problème du tyrannicide et l’affermissement de la monarchie absolue, Paris, Gallimard, « Trente journées qui ont fait la France », 1964, rééd. Gallimard, « Les journées qui ont fait la France », 2008.

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[1] Pour plus de précisions, cf. 14 mai 1610 : Henri IV est assassiné

[2] Cf. « Le dimanche de Bouvines » de Georges Duby

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