Saint-Pétersbourg, « fenêtre sur l’Europe »

2010, année de la Russie

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Saint-Petersbourg 6Dans le cadre de l’année de la Russie, nous publions ce mois-ci un article consacré à Saint-Pétersbourg. Cette ville était une « fenêtre sur l’Europe » selon les mots de l’écrivain italien Francesco Algarotti. Elle faisait partie de l’entreprise de modernisation de la Russie lancée par son fondateur, Pierre le Grand. Cette « Venise du Nord » comme on l’appelle parfois respirait l’Europe, non seulement par les échanges qu’elle faisait avec l’Occident mais aussi par son architecture : Rastrelli, Rossi, Leblond, Quarenghi, Cameron… tous ces artistes qui ont fait la ville sont venus d’Europe.

Pourquoi Pierre le Grand a-t-il décidé de fonder Saint-Pétersbourg ? Durant son règne personnel, qui s’étendit de 1689 à 1725, le tsar s’attacha à moderniser en profondeur la Russie, afin d’en faire une grande puissance. Or, pour cela, il entendait s’inspirer des techniques de l’Occident. Mais l’européanisation ne devait être qu’un moyen pour mener la Russie sur la voie de la grandeur, et non le but ultime. Comme il le déclara à ses conseillers : « L’Europe nous est nécessaire pour quelques dizaines d’années, mais nous devrons ensuite nous en détacher. » [1]

« Une fenêtre sur l’Europe »

Joseph de Maistre a écrit en 1821, dans Les Soirées de Saint-Pétersbourg : « Tout ce que l’oreille entend, tout ce que l’œil contemple sur ce superbe théâtre n’existe que par une pensée de la tête puissante qui fit sortir d’un marais tant de monuments pompeux. » Cette phrase résume parfaitement les circonstances dans lesquelles est apparue la ville : fruit de la volonté d’un homme, Pierre le Grand, et un défi à la nature. Elle suggère aussi le résultat artistique que constitue la ville – un « superbe théâtre ».

Saint-Petersbourg 3Le site choisi reflète cette volonté modernisatrice de Pierre le Grand. Il s’agit, à l’époque, de marécages inhabités à la latitude de l’Alaska sur des terres non cultivées. La construction d’une ville à cet endroit était donc un défi à la nature. L’emplacement de la ville sur le delta de la Néva, ajouté à la présence des nombreux canaux qui la traversent valent à la ville le surnom de « Venise du Nord »… La décision d’implanter à cet endroit la nouvelle capitale répondait à des objectifs politiques. D’abord, contrôler l’ouverture sur la Baltique que la Russie avait arraché à sa grande rivale de l’époque, la Suède. Ensuite, dans son entreprise de modernisation du pays, la rupture avec le passé s’exprimait par la création d’une ville nouvelle, donc sans passé, qui ne soit pas une émanation de la « slavitude ». Enfin, placée à la périphérie de l’empire, sur la frontière occidentale, elle établissait une tête de pont vers l’Europe avec qui elle devait échanger. D’ailleurs, l’écrivain italien Francesco Algarotti affirma en 1739 à propos de Saint-Pétersbourg qu’elle était « une fenêtre sur l’Europe ». En effet, ce fut d’abord cela Saint-Pétersbourg : une ouverture sur l’Occident.

Dès mai 1703, Pierre le Grand fait bâtir une forteresse au débouché de la Neva. Ainsi commence la construction de la forteresse Saint-Pierre-et-Saint-Paul dont l’architecte est Domenico Trezzini, un Italo-Suisse qui conçoit aussi le plan général de la ville. En 1712, et jusqu’en 1733, à l’intérieur de la forteresse est édifiée une église dont la flèche, revêtue d’or, s’oppose aux bulbes typiques de l’architecture orthodoxe russe : dans le domaine même de l’architecture, la rupture avec la tradition nationale se faisait sentir. L’église deviendra le mausolée des tsars. Le style de l’ensemble, classique, lui donne un aspect régulier, voire sévère. En 1704 début la construction de l’Amirauté, qui deviendra le principal chantier naval de la ville. L’édification du palais d’été de Pierre le Grand, Peterhof, par le Français Leblond, commence aussi à cette époque-là. Le tsar souhaitait que ce palais soit le Versailles de Saint-Pétersbourg. Des Allemands, des Hollandais, des Suisses également travaillent comme techniciens et ingénieurs à l’édification de la ville. Ainsi, dès le début, cette dernière est ouverte sur l’Europe.

En 1712, Pierre déplace sa cour à Saint-Pétersbourg qui devient alors la nouvelle capitale. Les nobles et leur famille transférés à Saint-Pétersbourg vivent mal ce déplacement : ils doivent abandonner leur résidence à Moscou et leurs terres qui étaient proches pour s’installer dans une ville pauvre, en perpétuel chantier et au milieu des marais. Deux ans plus tard, la ville est divisée en cinq arrondissements. La création de la ville nécessite d’importants moyens, si bien que le tsar interdit les constructions en pierre partout ailleurs en Russie. En 1725, à la mort de Pierre Ier, quarante mille personnes vivent à Saint-Pétersbourg.

Saint-Pétersbourg, Petrograd, Leningrad…

Saint-Petersbourg 5La nouvelle capitale se développe à partir du milieu du XVIIIe siècle. À partir de cette époque, Saint-Pétersbourg prend en charge la majorité du commerce maritime de la Russie. Tout un réseau de canaux et de routes la relie de mieux en mieux aux autres régions du pays, ce qui lui permet d’exporter des minerais métalliques aussi bien que du bois ou du lin. Mais cette activité portuaire importante ne suffit pas à faire de Saint-Pétersbourg, au XVIIIe siècle, une capitale économique.

Il faut attendre le XIXe siècle pour que la ville connaisse un essor industriel remarquable. Avec la création d’un réseau ferré qui lui permet d’exporter toutes les matières premières dont dispose la Russie, Saint-Pétersbourg attire les banquiers et les industries. La métallurgie, en particulier, y devient prépondérante. Les industries textiles, mécaniques et automobiles prennent également leur essor à la faveur des capitaux placés par les banques ou sociétés russes ou étrangères. Au XIXe siècle, Saint-Pétersbourg devient véritablement une capitale économique. D’ailleurs, sa population passe de cinq cents mille personnes à la fin du XVIIIe siècle à deux millions en 1917.

À l’origine, la ville fut baptisée d’un nom hollandais, Sankt Piter Bourkh, en référence à Saint Pierre, l’un des douze apôtres. Mais Pierre, c’est surtout le nom de son fondateur, qui la fit « sortir d’un marais »… Puis le nom a été germanisé et la ville s’est appelée Saint-Pétersbourg. En 1914, dans le contexte de la Première Guerre mondiale où l’Allemagne était l’ennemie de la Russie, la capitale a pris le nom de Petrograd, en russe.

C’est donc à Petrograd qu’ont lieu les deux révolutions de 1917 [2] : la première, en février, qui renverse le tsarisme ; la seconde, en octobre, qui aboutit à l’instauration du régime bolchevique. Les communistes déplacent la capitale à Moscou. En 1924, la ville change une nouvelle fois de nom, à la mort de Lénine : elle devient Leningrad.

Le siège de Leningrad est, en 1942, une terrible épreuve pour ses habitants encerclés par les nazis. Pendant neuf cents jours, la ville résiste mais dans la douleur : sa population est décimée et il elle ne retrouve qu’en 1962 le nombre d’habitants qu’elle avait en 1939. De plus, quand elles se retirent, les troupes allemandes incendient les alentours : Peterhof, Tsarskoïe Selo, Pavlovsk sont détruits. Ils seront reconstruits à l’identique après Staline.

L’effondrement du système soviétique en 1989-1991 fait retrouver à la ville son nom d’origine : elle redevient Saint-Pétersbourg.

« Un superbe théâtre »

Saint-Petersbourg 4Joseph de Maistre a qualifié Saint-Pétersbourg de « superbe théâtre », nous l’avons noté. Il faut dire que la ville est un musée à ciel ouvert. Nombreux sont les monuments édifiés aux XVIIIe et XIXe siècles.

L’art baroque a trouvé à Saint-Pétersbourg un bon terrain d’expression. Ainsi le Palais d’Hiver édifié par l’Italien Rastrelli présente une façade colorée. Le blanc des colonnes et des linteaux se superpose au fond vert. La superposition des ordres ionique et corinthien, les colonnes et les pilastres ainsi que les avant-corps, les masques et les coquillages ornant les fenêtres donnent du rythme à la façade.

Saint-Petersbourg 1Cette exubérance baroque se retrouve bien évidemment au fameux palais de Catherine II, Tsarskoïe Selo, qui est aussi l’œuvre de Rastrelli. Le bleu azur est mis en valeur par les colonnes blanches. Le rythme est donné par des avant-corps et des atlantes qui, à l’origine, étaient recouverts d’or. Le palais se caractérise aussi par ses cinq bulbes qui renouent avec la tradition orthodoxe avec laquelle Pierre le Grand avait voulu rompre… Le parc du château renferme des éléments très hétéroclites dont un village chinois, un pavillon cosaque, de nombreuses statues grecques et un petit château pour Alexandre, le petit-fils de Catherine II, édifié par Giacomo Quarenghi dans un style néo-classique.

Saint-Petersbourg 7Le néo-classicisme aussi s’est bien implanté à Saint-Pétersbourg, comme en témoigne, par exemple, le théâtre Alexandra de Rossi construit entre 1818 et 1832. Les façades jaunes, les pilastres corinthiens blancs et une petite rue qui court depuis sa façade postérieure et entourée elle aussi de murs jaunes et de colonnes blanches font l’effet d’un équilibre harmonieux et d’une majesté calme.

Il faut aussi évoquer la statue équestre de Pierre le Grand, demandée par Catherine II à un Français, Falconet. Elle représente le tsar débouchant au galop au sommet d’un rocher. Tenant les rênes de son cheval d’une main, il désigne, de l’autre, la forteresse Pierre-et-Paul. Un serpent enlacé à la queue du cheval symbolise l’opposition aux volontés réformatrices de Pierre Ier.

On peut aussi mentionner le musée de l’Ermitage, édifié entre 1835 et 1852, qui abrite une grande collection d’œuvres d’art, l’Institut Smolny, le palais de Pavlovsk et son jardin à l’anglaise, érigé par l’Écossais Charles Cameron, la laure de Saint Alexandre Nevski de Trezzini, ou bien encore la cathédrale Saint-Nicolas des marins, sans oublier la mythique perspective Nevski, large de trente-cinq mètres et longue de cinq kilomètres, une voie triomphale. La beauté de ces monuments et la diversité des couleurs combinées avec la majesté du fleuve et au réseau de canaux font de Saint-Pétersbourg le plus beau centre urbain de la Russie.

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Aller plus loin :
BERELOWITCH, Wladimir et MEDVEDKOVA, Olga, Histoire de Saint-Pétersbourg, Paris, Fayard, 2002.
BERELOWITCH, Wladimir, « La gloire de Saint-Pétersbourg », in Les Collections de l’Histoire, avril-juin 2003, n° 19, pp. 46-51.
FERNANDEZ, Dominique, La Magie blanche de Saint-Pétersbourg, Paris, Gallimard, « Découvertes », 1994.
DE MEAUX, Lorraine (dir.), Histoire de Saint-Pétersbourg, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 2003.
ORLOFF, Alexandre, Saint-Pétersbourg. L’architecture des tsars, Paris, Mengès, 1995.

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[1] Cité par PIPES, Richard dans « Pierre le Grand : le réformateur tout-puissant », in Les Collections de l’Histoire, avril-juin 2003, n° 19, p. 38.

[2] Cf. 1917 : la révolution d’octobre

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