Rose Valland

Rose VallandJusqu’au 2 mai prochain, le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation (CHRD), à Lyon, organise une exposition sur Rose Valland, « La dame du Jeu de Paume »*. Cette historienne de l’art a réussi à sauver des milliers d’œuvres d’art que les nazis avaient volé pendant la guerre. Elle incarne une forme peu connue de la Résistance.

Depuis le 3 décembre dernier, le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation, situé à Lyon dans les anciens locaux de la Gestapo, abrite une exposition consacrée à une femme peu connue du grand public qui a pourtant joué un rôle essentiel pendant et après la Seconde Guerre mondiale puisqu’elle a permis la reconstitution des collections d’art qui avaient été pillées par les nazis durant l’Occupation. L’exposition montre beaucoup d’objets relatifs au parcours de cette femme, depuis sa formation aux beaux arts jusqu’au film dont elle a fait l’objet, en passant par son rôle joué au musée du Jeu de Paume et au sein de l’armée française en tant que capitaine.

Particulièrement douée pour le dessin

Rose Valland est née le 1er septembre 1898 à Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs, en Isère, près de Grenoble, dans une famille modeste – son père est maréchal-ferrant. Son aptitude à l’étude lui permet d’intégrer, en 1914, l’école normale d’institutrices de Grenoble dont elle sort quatre ans plus tard. Elle se montre particulièrement douée pour le dessin, ce que permet de confirmer l’exposition puisque des tableaux ainsi que des dessins de Rose Valland sont présentés.

Encouragée par ses professeurs, elle part étudier à l’École nationale des beaux-arts de Lyon puis, en 1922, entre à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. En même temps, elle suit une formation à l’École du Louvres. En parallèle, elle étudie les langues étrangères. La suite de ses études l’oriente vers l’histoire de l’art. C’est en 1932 que Rose Valland devient « attachée bénévole » au musée du Jeu de Paume, consacré aux courants artistiques étrangers contemporains. Dans ces années trente, le musée du Jeu de Paume multiplie les expositions dont des catalogues sont présentés au CHRD.

Le travail de Rose Valland au musée du Jeu de Paume se déroule alors dans un contexte européen tendu. En effet, en 1933, en Allemagne, Hitler arrive au pouvoir et le totalitarisme nazi s’installe. Un totalitarisme expansionniste et qui entend créer un homme nouveau [1]. Or, la création de cet « homme nouveau » passe par l’étatisation de la culture, et en particulier de l’art. En clair, Hitler entend se débarrasser de l’art moderne, qu’il qualifie de « dégénéré ». Et l’évolution des relations internationales – la remilitarisation de la Rhénanie, l’annexion des Sudètes, l’Anschluss… – laisse augurer des jours sombres pour l’avenir. Aussi, dans un monde qui se prépare à la guerre, le ministère français de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts de Jean Zay élabore un programme de protection des œuvres d’art. Une liste de châteaux, de monastères et abbayes est dressée afin de déterminer les lieux pouvant accueillir des œuvres d’art. La mise en œuvre en est confiée à Jacques Jaujard, futur directeur des musées nationaux. Un premier convoi part de Paris dès septembre 1938. Rose Valland participe activement à cette entreprise de protection. En 1939, elle devient conservatrice du musée du Jeu de Paume.

Elle dresse des centaines de fiches au péril de sa vie

Le 14 juin 1940, les troupes allemandes entrent à Paris après avoir défait les armées françaises. Sur le plan artistique, les nazis considèrent les pays vaincus, comme la France, comme des réservoirs dans lesquels il suffit de se servir. Les services nazis dépendants de Gœbbels dressent un catalogue des objets culturels d’origine germanique qui font l’objet d’une réclamation. Ce document est connu sous le nom de rapport Kümmel.

Par ailleurs, les œuvres d’art appartenant aux familles juives déportées ou en fuite, font elles aussi l’objet d’un pillage systématique coordonné par l’Institut du Reichsleiter Rosenberg – en allemand Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg ou ERR – qui installe son siège… au musée du Jeu de Paume. Rose Valland est ainsi en première place pour assister au pillage du patrimoine artistique français. Toutes les œuvres transitaient par ce lieu avant d’être réexpédiées en Allemagne. L’exposition du CHRD montre une série de photographies du maréchal Gœring, l’homme le plus puissant de l’Allemagne nazie après Hitler, en visite à de nombreuses reprises au musée pour y faire son marché. Car toutes ces œuvres volées par les Allemands étaient destinées à enrichir les collections des grands dignitaires nazis ou les musées allemands.

C’est alors que Rose Valland entre en résistance. Pendant quatre ans, au risque de sa vie, elle enregistre minutieusement les œuvres d’art transitant par le musée, remplissant des centaines de fiches sur l’origine, les propriétaires et la destination des objets. Elle espionne les discussions entre les responsables allemands et récupère des papiers allemands dans les corbeilles. Elle transmet aussi des informations à la Résistance afin que les trains transportant sculptures et tableaux ne soient pas attaqués. Elle envoie aussi des informations aux Américains pour qu’ils ne bombardent pas, en Allemagne, les lieux supposés abriter les œuvres d’art.

Après la libération de la France, une Commission de récupération artistique (CRA) est créée le 24 novembre 1944. Le secrétariat est confiée à Rose Valland en raison du rôle important qu’elle a joué pendant la guerre en amassant de précieuses informations. L’exposition invite le visiteur à lire le procès-verbal de la première réunion des responsables de la CRA.

En 1945, Rose Valland est envoyée à l’état-major de l’armée du général de Lattre de Tassigny en Allemagne, comme officier Beaux-arts, sous le grade de lieutenant. Rapidement, elle passe capitaine. Elle travaille avec le lieutenant Jean Rigaud à l’identification des œuvres d’art. Son rôle, en lien avec les Alliés, est de retrouver les objets appartenant aux collections françaises, et de veiller à leur retour en France. Plusieurs de ses ordres de mission sont exposés au CHRD. Rose Valland est alors l’agent de liaison entre la CRA et les autorités françaises en Allemagne. Elle contribue non seulement à la récupération des œuvres volées, mais aussi à la restauration des musées allemands.

L’une des multiples formes de la Résistance

 

Un décret du 30 septembre 1949 met un terme au travail de la CRA. Celle-ci, aura contribué à récupérer, avec les Alliés, plus de 60 000 œuvres d’art sur les 100 000 volées, la plupart venant d’Allemagne et d’Autriche. Plus de 45 000 ont pu être remises à leurs propriétaires et les collections nationales ont été reconstituées. Quant aux tableaux ou aux sculptures non réclamées, elles sont remises aux Musées nationaux mais sans intégrer, juridiquement, leurs collections. Exposées, elles peuvent être susceptibles d’être ainsi réclamées.

La dernière partie de l’exposition se consacre au reste de la vie de Rose Valland. Sa nomination en 1955 comme conservatrice des Musées nationaux consacre sa carrière. Surtout, elle bénéficie de la reconnaissance de la Nation en recevant plusieurs décorations, dont celle de la Légion d’honneur, celle de Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres et la Médaille de la Résistance, entre autres. Les États-Unis lui accordent la Médaille présidentielle de la Liberté. Toutes ses décorations sont présentées dans l’exposition. Cette dernière montre aussi quelques éditions du livre que Rose Valland a publié en 1961, Le Front de l’art. Dans cet ouvrage, elle relatait l’expérience qu’elle avait vécue sous l’Occupation. En 1964, un film de John Frankenheimer, Le Train, adapte à l’écran le livre de Rose Valland. Cette dernière a pris sa retraite en 1968 mais elle a continué à travailler au classement des archives de la CRA. Elle est décédée en 1980.

L’exposition du CHRD nous montre donc l’une des multiples formes qu’a pu prendre la Résistance au national-socialisme. Elle éclaire sous un jour nouveau la spoliation des Juifs, qui fut d’une grande ampleur, et ce qu’a pu être la Résistance au sein même de l’administration française.

.

.

Aller plus loin :
BOUCHOUX, Corinne, Rose Valland, la résistance au musée, La Crèche, Geste éditions/Archives de vie, 2006.
DESTREMEAU, Frédéric, Rose Valland, résistante pour l’art, Patrimoine en Isère/Musée de la résistance et de la déportation, Conseil général de l’Isère, 2008.
NICOLAS, Lynn H., Le pillage de l’Europe, les œuvres d’art volées par les nazis, Paris, Le Seuil, 1995.
RAYSSAC, Michel, L’Exode des musées. Histoire des œuvres d’art sous l’Occupation, Paris, Payot, 2007.
VALLAND, Rose, Le Front de l’art. Défense des collections françaises, Paris, Réunion des musées nationaux, 1997.

.

.

.

* « La dame du Jeu de Paume. Rose Valland sur le front de l’art », exposition du 3 décembre 2009 au 2 mai 2010 au Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation, 14 avenue Berthelot, Lyon 7e. Page du site du CHRD consacrée à l’exposition. Pour prolonger l’exposition, une après-midi d’étude se tiendra le 3 février 2010 au CHRD sur le thème de « Pillage, récupération et politiques d’indemnisation ».

[1] Cf. Le totalitarisme nazi.

.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s