« La Cité antique » de Fustel de Coulanges

La Cité antique de Fustel de CoulangesPubliée pour la première fois en 1864, La Cité antique a été rééditée fin 2009, avec une préface de François Hartog. Dans ce très beau livre, Numas Denys Fustel de Coulanges étudiait les rapports entre la religion et les institutions grecques et romaines. Il livrait une véritable histoire, depuis l’origine jusqu’à sa disparition, de la cité antique. Un ouvrage dépassé sur le plan scientifique qui reste cependant un classique, ne serait-ce que par la beauté du style de l’auteur.

Né en 1830, Numas Denys Fustel de Coulanges fut élève à l’École normale supérieure puis travailla à l’École française d’Athènes. En 1858, après avoir passé l’agrégation, il présenta ses deux thèses de doctorat, l’une en français, l’autre en latin. Cette dernière, consacrée à Vesta, était en fait une ébauche de ce que serait La Cité antique. En 1860, il fut nommé professeur à l’Université de Strasbourg. C’est pendant ces années d’enseignement que Fustel de Coulanges prépara le livre qui allait le rendre célèbre, y consacrant même des enseignements en 1862 et 1863. L’ouvrage fut publié en 1864. Derrière le sous-titre, Étude sur le culte, le droit, les institutions de la Grèce et de Rome, se cache la thèse selon laquelle la religion a agi comme une puissance créatrice, formant la famille puis la cité antiques. Mais Fustel fut d’abord un médiéviste : la majeure partie de son œuvre est consacrée au Moyen Age, comme en témoignent, entre autres, La monarchie franque, parue en 1888, et L’alleu et le domaine rural pendant la période mérovingienne, publié en 1889. La chaire d’histoire du Moyen Age à la Sorbonne fut créée pour lui en 1878. De 1880 à 1883, il dirigea l’École normale supérieure. Il commença à faire paraître, à partir de 1875, une Histoire des institutions politiques de l’ancienne France, dont il ne verra pas la fin de la publication : il mourut en 1889, laissant de nombreux travaux en chantier. Beaucoup de ses ouvrages ont été publiés à titre posthume par son disciple Camille Jullian. L’Histoire des institutions finit de paraître en 1892, les Questions historiques, dans lesquelles Fustel prônait une stricte objectivité et une exploitation rigoureuse des documents, sont publiées en 1893, La Gaule romaine et L’invasion germanique et la fin de l’empire, en 1891.

La religion primitive est une religion domestique

L’objet de Fustel de Coulanges, dans son livre, est très clair, et exposé dès l’introduction : « De la nécessité d’étudier les plus vieilles croyances des Anciens pour connaître leurs institutions. » Pour Fustel, une religion primitive a commandé à la formation des familles grecque et romaine, puis à celle des cités et de leurs institutions. En somme, l’organisation sociale a découlé des principes religieux. C’est l’objet des trois premiers livres de La Cité antique. Les deux livres suivants étudient les révolutions et les transformations au sein des cités, ainsi que la manière dont elles ont disparu.

Dans le livre I, Fustel s’intéresse aux « antiques croyances », à la religion primitive. Cette dernière repose d’abord sur la croyance selon laquelle l’âme continue de vivre après la mort, dans le corps du défunt, d’où la nécessité impérative de donner une sépulture et de vouer un culte aux morts. Par ailleurs, un feu sacré était constamment allumé dans chaque famille et représentait la Providence familiale. Or, cet être pur qui réchauffait, qui cuisait les aliments, qui apportait la lumière était confondu avec les âmes des ancêtres morts. En conséquence, le foyer domestique était le symbole du culte des morts. Enfin, une caractéristique essentielle de cette religion primitive est qu’elle était domestique : les dieux n’acceptaient l’adoration que des membres de la famille à laquelle ils appartenaient. Il existait donc autant de religions que de familles.

Le livre II est intitulé « La famille ». Dix chapitres le composent. Mais le premier résume parfaitement l’idée : « La religion a été le principe constitutif de la famille ancienne. » C’est-à-dire que la religion a donné ses règles à la famille. Celle-ci était une association religieuse.

De là est venue toute une série de règles : le mariage consistait en l’entrée de l’épouse dans une nouvelle religion – et pas seulement dans une nouvelle famille –, ce qui voulait dire qu’elle n’avait plus aucun lien avec sa famille d’origine. Les morts ayant besoin d’un culte, le célibat était interdit car la famille devait se perpétuer, le divorce pouvait être prononcé en cas de stérilité et la famille ne se perpétuait que par les mâles. En cas d’impossibilité d’avoir un fils, l’adoption était autorisée. Le droit de propriété reposait sur la religion : le foyer était le symbole de la vie sédentaire et les ancêtres étaient enterrés. La famille était donc fixée au sol par les principes mêmes de la religion. Et il était impossible de vendre sa terre. Pour la succession, seul le fils héritait car la fille, elle, quand elle se mariait, changeait de religion. Et seul l’aîné pouvait hériter dans la mesure où il était le continuateur du culte et que le patrimoine ne pouvait être divisé.

D’autre part, la famille était un groupe qui devait avoir sa propre discipline. Ainsi, le père était le chef de famille et exerçait l’autorité sur les autres membres de la famille, toujours en vertu de la religion primitive car il était le seul à pouvoir accomplir le culte, il en était le continuateur et il était lui-même un futur dieu – il le serait après sa mort. Le père était donc un chef religieux qui avait de nombreux droits : il était juge, propriétaire, prêtre de la religion domestique… Cette famille antique avait une morale qui était domestique, à l’image de sa religion. Puisque la divinité protégeait seulement la famille et elle seule, toute personne extérieure à la famille était un étranger, une menace pour le culte qui risquait d’être souillé par sa seule présence ou son seul regard. L’adultère était sévèrement puni, c’était la faute la plus grave. Ces croyances produisaient une affection et un respect réciproques entre les membres de la famille.

Dans le dernier chapitre du livre II, Fustel étudie la gens. Dans les temps de la religion domestique, la gens était, du temps de la religion primitive, rien moins que la famille elle-même. Puisque le premier enseveli dans le tombeau était honoré perpétuellement comme un dieu par toutes les branches de la famille, celles-ci se trouvaient assemblées autour du foyer, du culte. La gens était, comme le dit Fustel, « la famille ayant encore son organisation primitive et son unité ».

Il y eut toute une période au cours de laquelle les hommes n’ont pas connu d’autre organisation sociale que la famille. Or, en vertu des principes de la religion que nous avons rappelés, chaque famille vivait isolée. Il fallait donc des serviteurs qui lui soient attachés par un lien religieux, d’où la pratique de l’esclavage – un service libre étant incompatible avec l’état social de la famille isolée. La religion était une chaîne pour l’esclave note Fustel. Après avoir été affranchi, l’esclave restait sous lié à la famille en étant client. Les familles des affranchis formaient la clientèle de la famille. En conséquence, une famille pouvait former un groupe d’hommes nombreux.

La religion : « le souffle […] organisateur de la société »

 

Dans le troisième livre, c’est la cité qui est étudiée. À un moment donné, la famille est devenue un cadre trop étroit et, dans le même temps, l’homme ne s’est plus contenté de croire en ses dieux domestiques. L’idée religieuse et la société allaient donc grandir ensemble.

C’est que des familles avaient la possibilité de s’unir pour célébrer un culte commun, sans renier, évidemment, leurs propres divinités. En grec, ce groupe de familles s’appelle la phratrie, en latin, la curie. À l’image de la famille, la phratrie avait un foyer, un autel et un culte commun. Chaque phratrie avait son dieu. Comme pour la famille, la phratrie avait son chef et sa justice. Mais l’association humaine grandit encore et plusieurs phratries se regroupèrent pour former la tribu. Et, à l’instar de la famille, à l’instar de la phratrie, la tribu possédait aussi son dieu, son culte, sa justice, son chef, ses lois.

La tribu, la phratrie et la famille étaient des corps indépendants, possédant chacune son propre culte. Mais plusieurs tribus pouvaient s’associer. Le jour où cela arriva, la cité naquit. Ainsi la société humaine a grandi par l’agrégation de petits groupes. Mais pour parvenir à la constitution de la cité, il a fallu une croyance. Ainsi, Fustel peut écrire : « L’idée religieuse a été, chez les anciens, le souffle inspirateur et organisateur de la société. »

Comme la famille, la cité avait un culte, un autel où le célébrer, un foyer qui était constamment entretenu. Chaque cité avait ses propres dieux et les morts étaient les gardiens du pays. La religion était partout présente dans la cité : tous les actes de la vie publique voyaient l’intervention des dieux. La religion enveloppait l’homme, elle était confondue avec l’Etat.

Les croyances des hommes ont été si fortes qu’elles furent à l’origine de la plus grande partie des lois, des institutions et de l’histoire des anciens. La cité avait un roi, dont l’autorité était d’abord religieuse : le roi était prêtre. La loi avait un caractère sacré et, de ce fait, était indiscutable. Le droit et la religion ne faisaient qu’un. Toute loi était immuable car divine. Désobéir aux lois revenait à commettre un sacrilège. Seuls les citoyens pouvaient prendre part au culte de la cité car c’est de ce culte que leur venaient tous leurs droits. Renoncer au culte signifiait renoncer à ses droits. L’étranger était donc celui qui n’avait pas accès au culte et qui ne devait pas y assister, au risque de le souiller par sa seule présence ou son seul regard. L’exclusion des étrangers répondait à un besoin de veiller à la pureté du culte et ainsi à sauver la cité – car c’étaient les dieux qui protégeaient celle-ci et il ne fallait pas prendre le risque de les fâcher… Chaque cité était indépendante parce qu’elle avait ses propres dieux, sa propre religion, ses propres cultes et qu’elle ne pouvait accepter les étrangers. Cependant, deux cités pouvaient s’allier mais seulement par un acte religieux.

Ainsi, la religion était toute puissante. Elle fondait la cité et exerçait un empire absolu sur tous ses membres. C’est pourquoi les anciens n’ont pas connu la liberté individuelle. La religion avait créé l’Etat et l’Etat entretenait la religion. L’Etat intervenait dans tous les domaines, jusque dans la vie privée des individus. Cette omnipotence de l’Etat provenait du caractère sacré et religieux de la société humaine, dont on a déjà vu que le plus petit groupe, la famille, était déjà régi par la religion.

Les révolutions puis la disparition de la cité

Le livre IV ouvre la seconde grande partie de l’ouvrage de Fustel. Intitulé « Les révolutions », il rend compte des profonds bouleversements qu’a connus la cité antique. Ces révolutions proviennent de l’existence de classes inférieures au sein de la cité : les clients et les plébéiens, ces derniers n’ayant pas de culte. Cette inégalité, explique l’auteur, portait en elle le germe de la mort de la cité antique parce les nombreux hommes composant les classes inférieures avaient intérêt à détruire une organisation sociale dont ils étaient exclus.

Ainsi a lieu une série de révolutions. La première a vu l’aristocratie enlever l’autorité politique aux rois, menacée par ceux-ci qui entendaient accroître leur puissance. À noter qu’elle ne leur ôta pas leur puissance religieuse car, selon les vieilles croyances, il était nécessaire d’avoir un prêtre pour rendre le culte aux dieux.

Mais suite à cette révolution, le danger demeurait. Car le régime de la gens et celui de la cité coexistaient alors qu’ils étaient tout à fait opposés. En effet, la famille était trop nombreuse pour que le pouvoir social ne voulût pas l’amoindrir. Dès que les chefs de famille se trouvèrent en société, ils durent obéir à des règles, ce qui affaiblit leur dignité. En conséquence, et c’est la deuxième révolution, la gens se démembra progressivement : le droit d’aînesse disparut, tout comme le principe d’indivision de la famille.

Une troisième révolution se produisit entre le VIIe et le Ve siècle av. J.-C. lorsque la plèbe entra dans la cité. Avec cette révolution, les vieux principes qui avaient fondé les cités anciennes avaient disparu. Un nouveau principe de gouvernement apparut : l’intérêt public et le suffrage. La politique remplaçait la religion.

La quatrième révolution consista à l’établissement de la démocratie, c’est-à-dire à l’octroi, à tous les hommes libres, des droits politiques. Mais à la fin, la cité tomba entre les mains des tyrans.

Fustel entame alors son dernier livre, le cinquième, intitulé « Le régime municipal disparaît ». La disparition de la cité s’explique par deux facteurs selon lui : l’essor de nouvelles croyances et de la philosophie ; la conquête romaine. L’esprit humain se bâtit de nouvelles croyances, cessant de croire que les défunts vivaient sous terre, ce qui eut pour conséquence d’affaiblir le prestige du foyer domestique. Quant à la conquête romaine, elle a achevé de détruire le régime municipal parce que Rome admettait tout le monde à son foyer et que, ayant établi sa domination, tout se décidait à Rome, les cités n’étant plus indépendantes.

Enfin, la victoire du christianisme marqua la fin de la cité antique. Le christianisme était totalement opposé à l’ancienne religion. Il n’était pas une religion domestique puisqu’il s’adressait à l’ensemble du genre humain ; il ne connaissait qu’un seul Dieu, universel, et non une multitude célébrée dans chaque famille ; il invitait à célébrer Dieu par amour et non par crainte. Surtout, la religion ancienne se confondait avec l’Etat alors que l’empire du christianisme, lui, n’est pas de ce monde : « Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu. » Du coup, l’Etat devint plus libre, indépendant de la religion, mais aussi plus limité car les croyances de l’individu lui échappèrent. Et ce dernier devint libre.

« Une œuvre d’art réussie » (G. Dumézil)

La Cité antique connut un vif succès : entre 1864 et 1923 ce sont vingt-huit éditions qui en ont été faites. Le caractère mécanique implacable, les liens de causalité très forts qui s’enchaînent parfaitement dans la démonstration de Fustel, expliquent ce retentissement.

Pourtant, sur le plan scientifique, le livre est largement dépassé. La notion même de « cité antique », d’abord, est discutable. Fustel de Coulanges développe sa démonstration comme si l’histoire de Rome et de la Grèce avaient été parallèles, sans jamais tenir compte des différences géographiques et temporelles.

Ensuite, la vision mécaniciste, qui a valu à l’ouvrage un très grand succès, est pourtant mal venue. L’auteur affirme que le culte domestique est primaire, à l’origine de tout, et qu’ensuite seulement se sont formées les cités avec leurs rois. En réalité, on sait que les ancêtres des Grecs et des Italiens avaient déjà connu des formes d’organisations sociales avec à leur tête un roi.

Enfin, Fustel ne s’interroge jamais sur le contexte dans lequel ont été écrits les documents qu’il utilise pour appuyer sa démonstration et ne tient pas compte des inscriptions, qui pourtant, apportent beaucoup plus de renseignements sur la vie civique.

Néanmoins, La Cité antique possède d’indéniables qualités. D’abord, il place une distance entre l’antiquité et nous, rappelant que les mentalités, le sens des mots chez les Anciens étaient très différents des nôtres. Ensuite, sa démarche, qui consiste en l’explication globale des événements religieux, politiques et sociaux, vise à une étude profonde des causes : l’existence de patriciens et de plébéiens, des gentes, du culte municipal doit trouver son origine dans une religion primitive.

Enfin, et ce n’est pas une de ses moindres qualités, le livre est « une œuvre d’art réussie », pour reprendre les mots de Georges Dumézil dans la préface qu’il avait rédigée au livre pour son édition de 1982. Albert Sorel avait écrit, lui : « Aucun écrivain d’histoire n’est supérieur à M. Fustel. » Et en effet, lorsque l’on commence à lire le livre, on s’en détache difficilement, attiré qu’on est par « la propriété du vocabulaire, la netteté et la souplesse de la syntaxe, l’élégance de la construction dans les chapitres et dans les paragraphes ». Style clair, sobre, élégant : voilà ce qui doit amener – aussi – à lire La Cité antique.

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FUSTEL DE COULANGES, Numa Denys, La Cité antique. Etude sur le culte, le droit, les institutions de la Grèce et de Rome, Paris, Durand, 1864, rééd., Flammarion, « Champs classiques », 2009.

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