Le retour de l’État ?

Le retour de l'EtatAlors que nous célébrons les vingt ans de la chute du mur de Berlin, barrière étatique emprisonnant les Allemands de l’est, nous sommes plongés dans une crise qui a offert l’occasion, dit-on, d’un « retour » de l’Etat dans la vie économique. S’agit-il vraiment d’un retour ? Et ce « retour » est-il souhaitable ? L’Etat peut-il prétendre augmenter son champ d’intervention dans la société civile sans danger pour cette dernière, et donc pour la démocratie ?

La crise économique qui a éclaté en 2008, habituellement interprétée comme la faillite d’un capitalisme financier sans aucune entrave et totalement déchaîné, a ainsi offert l’occasion d’un « retour » de l’État comme en témoignent, par exemple, les plans de dépenses publiques engagés par eux, notamment pour sauver les banques. Mais s’agit-il vraiment d’un retour ? Le capitalisme était-il si dérégulé qu’on l’imagine ? Faut-il se réjouir de l’accroissement de la place de l’État dans la société ?

Il faut nuancer fortement ce qu’on considère comme un « retour » de l’État dans l’économie, comme si cette dernière avait été laissée aux seules forces du marché. Trois exemples le montrent.

Si la Chine s’est ouverte à partir de 1978 au capitalisme, il n’en reste pas moins que l’État reste très impliqué, ne serait-ce que parce que toutes les grandes entreprises chinoises entretiennent des liens avec le pouvoir politique, qu’il soit central ou local. Ainsi, un certain nombre de dirigeants de grandes entreprises sont membres du Parti communiste. Par ailleurs, à tous les niveaux, les autorités interviennent, que ce soit pour l’octroi d’un crédit, l’achat d’un terrain ou une entrée en bourse par exemple. Les entrepreneurs étrangers doivent, quant à eux, se battre contre les lourdeurs de l’administration chinoise ou négocier avec des inspecteurs d’État. Enfin, lors de la crise de 2008, l’État chinois a injecté 587 milliards de dollars dans l’économie et, depuis cette date, selon la formule à la mode dans le pays : « Le public avance, le privé recule. » Enfin, la censure, l’emprisonnement des opposants politiques, voire leur exécution, l’existence du Laogaï, équivalent chinois du Goulag, suffisent à illustrer l’invasion et la toute-puissance étatiques à l’œuvre dans la société chinoise.

La France est l’un des pays les plus étatisés de la planète : les dépenses publiques y représentent 56 % du PIB, les prélèvements obligatoires 44,5 % (ils étaient à 30 % en 1960) et l’alourdissement de la fiscalité y est un sport national : CSG, CRDS, TVA, taxe d’habitation, taxe professionnelle, taxe sur le tabac, taxe sur les importations de produits pétroliers, droits de mutation, taxe sur les nuitées d’hôtel dépassant 200 euros, taxe sur les entreprises privées du secteur ferroviaire, taxe pour le financement du Grand Paris, taxe sur les boissons sucrées, taxe sur les bonus exceptionnels des traders, taxe sur les sociétés privées de sécurité, timbre fiscal de quatre euros pour les immatriculations de véhicules neufs, taxe sur les assurances, taxe foncière… Le poids de l’État se fait sentir dans de multiples secteurs, comme celui du logement : songeons, par exemple, au financement des offices HLM, à l’existence de l’ANAH (Agence nationale pour l’amélioration de l’habitat), aux différentes aides au logement, aux réglementations sévères telles que les lois Littoral, SRU, aux plans d’occupation des sols (POS), etc. Malgré cela, la pénurie de logement en France est bien réelle.

Enfin, à rebours des idées reçues qui veulent que le monde de la finance est totalement dérégulé et hors de contrôle, déchaînement qui aurait, dit-on, provoqué la crise de 2008, il faut souligner que, au contraire, « aucun secteur au monde n’est plus régulé que le système bancaire et financier » [1]. Aux États-Unis, cinquante organismes contrôlent les sociétés d’assurance (une par État). La SEC (Security and exchange commission) est un organisme fédéral chargé de surveiller les marchés financiers. La FED est la banque centrale américaine. Quant aux organismes Fannie Mae, fondée par le Congrès américain en 1938, et Freddy Mac, ce furent le « bras armé de toutes les administrations gouvernementales américaines pour garantir et développer les prêts immobiliers ». [2] Soutenues par l’État qui ne les a jamais laissé tomber malgré la crise des subprimes, elles ont abusé de ce soutien et ont consenti des prêts plus que dangereux car elles ont pris des risques gigantesques – pourquoi se gêner quand l’État, c’est-à-dire le contribuable, vient à la rescousse ? – et ont ensuite répandu dans le monde de la finance, grâce à la titrisation, leurs actifs toxiques. Elles ont suivi un comportement « pousse au crime » [3]. En France, la réglementation de la finance est assurée par cinq organismes : la Commission bancaire, le Comité des établissements de crédit et des entreprises d’investissement, le Comité consultatif de la législation et de la réglementation financière, l’Autorité de contrôle des assurances et des mutuelles et l’Autorité des marchés financiers. En Grande-Bretagne, c’est la FSA (Financial Services Authority) qui réglemente le secteur financier.

Par conséquent, parler d’un « retour » de l’État est exagéré. Le considérer comme salutaire n’est peut-être pas non plus très judicieux. Les déficits colossaux des États révèlent leur incapacité à gérer leur propre budget. Comment, dans ces conditions, leur faire confiance pour réguler une vie économique d’une immense complexité puisqu’elle résulte de l’action des millions de consommateurs et de producteurs à travers le monde ? En outre, une mauvaise intervention de l’État dans la vie économique produit des effets néfastes : accroître la charge fiscale, comme le montre la courbe de Laffer, entraîne une diminution des recettes fiscales selon le principe « Trop d’impôts tue l’impôt » ; le blocage des prix ainsi que des réglementations trop poussées provoquent la pénurie ou, du moins, une augmentation des prix ; une augmentation par décret des salaires empêche le chômage de baisser, voire peut le pousser à la hausse ; l’interdiction des licenciements signifie l’asphyxie des entreprises ; et les taxes pénalisent les consommateurs et nuisent à l’épargne.

Mais au-delà de ces considérations purement économiques, il faut garder à l’esprit que l’économie n’est pas un domaine isolé au sein de la société. Au contraire, elle est reliée à toutes les autres activités sociales. En effet, se nourrir, se cultiver, s’informer, pratiquer un sport… sont autant d’activités faisant appel à l’économie : la production de nourriture, l’écriture, l’impression et la publication des livres et des journaux, leur commercialisation exigent de l’investissement et du travail rémunéré. Ainsi, en aspirant contrôler l’économie, l’Etat accroît sa sphère d’influence sur celle de la société tout entière. Le risque est de voir des parcelles de plus en plus étendues de celle-ci placées sous le contrôle étatique, menaçant ainsi la démocratie. Au bout de l’évolution se trouve le totalitarisme. Car n’oublions pas que ce dernier se définit justement par l’absorption de la société par l’Etat. Ce n’est pas un hasard si tout Etat totalitaire possède parmi ses multiples caractéristiques, comme l’a bien vu Raymond Aron, une économie dirigée. Il est donc important de se livrer à une réflexion sur l’État, son rôle à jouer et la façon de limiter son action et son pouvoir. C’était déjà l’objet des Lumières au XVIIIe siècle. Le phénomène totalitaire qui a provoqué tant de ravages au XXe siècle montre que cette réflexion doit toujours être remise sur le travail et réactivée. La crise économique qui a démarré en 2008 en est l’occasion. Car, comme l’a bien vu Raymond Aron : « Plus grande est la surface de la société couverte par l’État, moins celui-ci a des chances d’être démocratique. »

.

.

[1] JACQUILLAT, Bertrand et LEVY-GARBOUA, Vivien, Les 100 mots de la crise financière, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 2009, p. 9.

.

[2] Ibid., p. 44.

.

[3] Ibid., p. 45.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s