« L’Enfant » de Jules Vallès

ÏSion°@ÎS@ÎSØûT¶olorSpaceeonPublié en 1879, le roman de Jules Vallès L’Enfant attaquait la société de son temps avec l’arme du réalisme. Il s’en prenait en particulier à la famille – un fils souffre-douleur de sa mère, un père lointain, avec qui toute communication est impossible et qui le bat aussi à l’occasion – et au monde scolaire.

Jules Vallez – qui orthographiera plus tard son nom : Vallès – est né au Puy-en-Velay en 1832 d’un père instituteur et d’une mère fille de paysans. La famille déménage ensuite, au gré des différentes nominations du père, qui prépare l’agrégation et tente de la faire vivre tant bien que mal, à Saint-Étienne puis à Nantes. En 1848, Jules est envoyé par son père pour étudier à Paris à la pension Lemeignan qui, dans L’Enfant, deviendra Legnagna. Ses résultats scolaires étant peu satisfaisants, son père le rappelle à Nantes. Mais il repart pour Paris en 1851. Là, après avoir exercé de multiples emplois précaires, il entre dans le journalisme et écrit pour Le Nain jaune et Le Figaro. Ses articles sont publiés dans deux recueils, le premier en 1865, intitulé Les Réfractaires, et le second, en 1866, La Rue. Ils reflètent le sincère engagement de Vallès pour les classes ouvrières. En 1871, il est nommé à la Commune qu’il défend dans son journal, Le Cri du peuple. Condamné à mort à la fin de l’insurrection, il trouve refuge à Londres. C’est là qu’il commence à rédiger sa trilogie autobiographique, Jacques Vingtras. Le premier volume, L’Enfant, paraît d’abord en feuilleton dans le journal Le Siècle, à l’été 1878. Il est publié l’année suivante. Rentré à Paris en 1880, il fait paraître le deuxième volume, intitulé Le Bachelier, en 1881, où Vallès raconte les péripéties de Jacques tentant de se faire une place dans le journalisme. Jules Vallès meurt en 1885 et c’est à titre posthume qu’est publié le dernier épisode de sa trilogie, L’Insurgé, où il faisait le récit de son engagement dans la Commune. Dans L’Enfant, Vallès s’attaque aux injustices de la société bourgeoise et notamment à deux de ses institutions : l’école et la famille.

Jacques Vingtras

L’Enfant relate, en vingt-cinq courts chapitres, la période de la vie de Jules Vallès, qui s’étend jusqu’en 1851, en racontant l’enfance de Jacques Vingtras. Ce livre est dédié « à tous ceux qui crevèrent d’ennui au collège ou qu’on fit pleurer dans la famille, qui, pendant leur enfance, furent tyrannisés par leurs maîtres ou rossés par leurs parents ». Le premier souvenir mentionné par Jacques concerne, justement, les coups qu’il reçut de sa mère. Le collège, quant à lui,  est une « prison ». Les vacances sont des moments de liberté pour le héros.

Vient le déménagement à Saint-Étienne, où Jacques se trouve, au lycée, dans la classe de son père. La famille connaît « un drame », en fait la liaison adultère du père avec une habitante de Saint-Étienne, en 1845. Dans le roman, le départ pour Nantes apparaît comme la conséquence de cet adultère alors qu’il résulte du succès du père à l’écrit de l’agrégation.

À Nantes, Jacques fait ses humanités et a une liaison avec madame Dévinol. Cette liaison cause le départ de Jacques pour Paris. Mais ce qui n’est pas dit dans le roman, c’est que ce départ vient aussi des activités politiques de Vallès qui avait manifesté en février 1848 avec les républicains nantais. Après son passage à la pension Legnagna, Jacques doit rentrer à Paris. Là, il défend l’honneur de son père, qui s’est fait insulté par le frère de l’un de ses élèves : il se bat en duel mais est blessé. Cette « délivrance » constitue sa sortie de l’enfance et son entrée dans la vie d’homme.

La famille et l’école, principales cibles de L’Enfant

Ce roman a un intérêt historique important. Il est celui d’un écrivain engagé, qui exprime sa révolte contre la société bourgeoise de la Monarchie de Juillet. Il met en cause les deux institutions fondamentales de cette société, la famille et l’école.

D’emblée, les rapports entre la mère et son fils sont présentés : dès le premier paragraphe, Jacques raconte : « je n’ai pas été dorloté, tapoté, baisotté ; j’ai été beaucoup fouetté. » Ce ne sont pas seulement les coups et le fouet qu’il subit, mais aussi les humiliations et la souffrance psychologique. Le fouet fait tellement partie intégrante de la vie de Jacques qu’il en devient même une preuve de son identité.

Les rapports avec son père sont tout aussi compliqués. Le père est lointain, la communication est difficile. Il est un bourreau accessoire, celui qui remplace la mère. Quand son fils est son élève, c’est lui qu’il privilégie de « roulées magistrales »… Dans le récit, il est amoindri professionnellement – ainsi quand Vallès passe sous silence le succès de son père à l’écrit de l’agrégation, qui est pourtant la raison pour laquelle la famille déménage à Nantes.

En détruisant ainsi la famille, Vallès fait « œuvre de combat » selon ses propres termes, il exprime sa révolte contre la société bourgeoise. L’enfant, comme l’ouvrier, comme la femme, comme le nègre, comme les bonnes, est un paria de cette société et n’a aucune possibilité de revendication.

L’école ne s’en tire pas mieux. Le monde scolaire est lui aussi impitoyablement décrit. Les odeurs du collège : il « pue l’encre » et Vingtras se désespère : « Quelle odeur de vieux !… » Il évoque l’« infection », « cet aire empesté » constitué par les latrines situées juste à côté de la classe de Jacques, au lycée. De cet univers scolaire, Vallès dénonce aussi le caractère artificiel : dans le langage, l’utilisation de métaphores, la référence aux auteurs anciens, au latin, est imposée. Cela a pour effet d’abstraire, de généraliser les réalités que les mots désignent. On ne dira pas Liberté – trop dangereux, trop explosif – mais Libertas. Ce rejet de l’institution scolaire s’est d’ailleurs traduit, chez Vallès, par la proposition d’une mesure radicale lorsqu’il manifestait avec les républicains en février 1848 : la suppression de tout concours ou examen.

L’arme de Jules Vallès est le réalisme, avec lequel il dépeint la petite bourgeoisie mais aussi le monde paysan. Ce dernier apparait avec ses personnages traditionnels, les bonnes, les paysans, les compagnons. Ainsi, l’oncle Joseph, un paysan devenu ouvrier, est « compagnon du devoir ». Les scènes traditionnelles de la campagne apparaissent aussi : les marchés, les foires, le labourage…

La critique de la petite bourgeoisie

Mais ce qui intéresse Vallès c’est surtout le monde de la petite bourgeoisie tout juste sortie de sa campagne et qui connaît la misère dans les villes provinciales. Ce roman éclaire cette classe moyenne en train de croître en France. Le père de Jacques, tout comme celui de Vallès, a suivi un processus d’ascension sociale typique de l’époque : ce paysan est entré au séminaire puis a suivi ses études au collège royal du Puy. La famille habite des taudis : « la maison que nous habitons est dans une rue sale, pénible à gravir. »

Madame Vingtras est la figure typique de la paysanne venant d’accéder à la petite bourgeoisie et soucieuse de garder son rang. Elle a adopté les principes de cette bourgeoisie. Par exemple, lorsqu’elle défend à son fils de donner aux pauvres parce qu’ils font un mauvais usage de l’argent. L’épargne également est l’une de ces vertus bourgeoises très bien mise en application par madame Vingtras : « Les dix sous ne rentraient pas dans la famille – ils allaient se coucher dans une tirelire. » Et garder son rang, outre l’épargne, passe aussi par la respectabilité : « Je dois faire de très grands pas, c’est plus homme, puis ça use moins les souliers. »

Justement, dans L’Enfant, un chapitre – le treizième – est intitulé « L’Argent ». Il pourrait être aussi le titre du roman. Cet argent, c’est celui que l’on épargne mais c’est aussi, et surtout, celui dont on manque. Ainsi, la dernière phrase du livre est celle prononcée par madame Vingtras qui, voyant la tâche de sang sur le pantalon de son fils, qui a été blessé au duel, ne trouve rien d’autre à dire : « Une autre fois, Jacques, mets au moins ton vieux pantalon ! » Ou encore : « Vingt sous sont vingt sous. Avec l’argent d’un pot de fleurs, elle peut acheter un saucisson. » En voyage, il faut économiser. Ainsi, un soir, les Vingtras arrivent à une auberge pour y passer la nuit. Mais la mère annonce qu’ils ne prendront pas de dîner : « Coucher seulement ; nous mangerons en nous réveillant. » Et la nuit, les trois se réveillent « par moments, au bruit que font nos intestins. »

Jules Vallès livre donc une critique sévère de la petite bourgeoisie et exprime sa révolte et sa solidarité avec les parias de la société. Ainsi, Jacques s’écrie : « Je ne cacherai pas que j’ai été en prison, je le crierai ! je défendrai le DROITS DE L’ENFANT, comme d’autres les DROITS DE L’HOMME. » En réaction à l’autorité que son père exerce sur lui, il refuse de prendre le même métier que lui – professeur. Il écrit d’ailleurs à son père : « Je veux être ouvrier. » Il dit encore : « J’ai trouvé l’état qui me convient… » Jacques veut être imprimeur.

Cette révolte s’exprime aussi dans sa proximité avec les gens du petit peuple. « C’étaient des gens en tablier de cuir, en veste d’ouvrier et en culottes rapiécées, qui étaient le peuple dans ces livres […], et je n’aimais que ces gens-là. » « Ah ! vivent les charcutiers, nom d’une pipe ! Et les cordonniers aussi ! vivent les épiciers et les bouviers !  Vivent les nègres ! »

La proximité avec les catégories modestes, voire pauvres, de la population se traduit par l’usage que fait Jacques du langage direct : « J’ai été mêlé à la foule, j’ai entendu rire en mauvais français, mais de bon cœur. J’ai entendu parler du peuple et des citoyens, on disait Liberté et non pas Libertas. » L’usage du langage du petit peuple a une vertu révolutionnaire, c’est une manière pour Jacques de rejeter l’institution scolaire.

Le roman a été mal accueilli, si bien que le directeur du Siècle ne poursuivit pas la publication de l’histoire de Jacques Vingtras. Edmond de Goncourt évoque « l’odieux livre ». Brunetière écrit à propos de Vallès : « D’autres n’eurent pas écrit s’ils n’avaient pas aimé ; lui, au contraire, s’il n’avait pas haï. » Beaucoup ne pardonnent pas à l’auteur d’avoir pris position en faveur de la Commune. Les réactions sont donc porteuses aussi d’options politiques.

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VALLÈS, Jules, L’Enfant, Paris, Gallimard, « Folio », 1973, préface de Béatrice Didier.

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