Le problème afghan

Le problème afghanAlors que les élections présidentielles vont avoir lieu dans un contexte tendu et que Barack Obama a annoncé l’envoi de troupes supplémentaires, l’Afghanistan reste un problème pour la coalition. Pour comprendre le « piège afghan », une perspective historique s’impose.

Les pays occidentaux ayant participé au renversement du régime des talibans en 2001 semblent aujourd’hui, huit ans après, dans l’impasse. Ce pays est marqué par un affrontement entre tribus et ethnies et par un fanatisme musulman xénophobe très exacerbé. D’autre part, le jeu mené par le Pakistan qui soutient les talibans vient encore compliquer la donne géopolitique.

Aux origines du problème afghan

D’abord, pour comprendre le problème afghan, il faut se référer à la géographie physique du pays. Ce dernier est très montagneux. Les altitudes sont élevées, comme en témoigne le mont Noshaq, au nord-est, qui culmine à 7 485 mètres de hauteur. Les montagnes constituent des lieux de repli idéal pour les talibans car elles sont difficilement contrôlables. Le relief se conjugue au fanatisme religieux en Afghanistan.

Ce fanatisme religieux s’explique par la multiplicité des tribus et des ethnies. Les Pachtouns (plus de 35 % de la population) dominants, se concentrent à l’est et au sud de l’Afghanistan. Musulmans sunnites, ils parlent le pachto. S’opposent à eux les peuples du centre et du nord : les Tadjiks (35 % de la population, sunnites, de langue iranienne), au nord-est et à l’ouest, les Hazara (chiites, persanophones aussi), au centre, les Ouzbeks et les Turkmènes (sunnites et turcophones), au nord. Les Afghans se sont toujours organisés en tribus rivales, qui se sont souvent fait la guerre.

Pour comprendre cette diversité linguistique et religieuse qui soulève de fortes contradictions au sein du pays, il faut remonter au XVIe siècle. Jusqu’à cette date, l’Iran entretenait des relations avec une large partie de ce qui deviendra l’Afghanistan actuel. Mais à ce moment-là, elles se rompirent car l’empire iranien, pour se protéger des Ottomans sunnites, se convertit à l’islam chiite. Les Afghans résistèrent à ce dernier, restant ainsi sunnites. Ainsi, les Tadjiks, qui parlent le farsi, c’est-à-dire le persan, sont cependant sunnites. Même les Pachtouns n’utilisent presque plus leur langue et parlent le farsi, qui est ainsi la langue la plus répandue dans le pays. Ce qui rajoute aux tensions, c’est que le chiisme est bien implanté aussi, comme en témoigne la présence des Hazara. Or, en Afghanistan, pour ces raisons historiques, le chiisme est considéré comme une hérésie insupportable. Ainsi, les Hazara constituent une minorité méprisée dans le pays.

Deux groupes ethniques se livrent ainsi une concurrence rude dans l’ardeur et la rigueur religieuses : d’une part les Tadjiks, sunnites mais de langue iranienne, aspirent à se démarquer de la manière la plus visible du chiisme iranien hérétique et rejettent la domination politique des Pachtouns, qui dure depuis trois siècles ; d’autre part, les Pachtouns, qui méprisent les Tadjiks et affirment leur tradition guerrière et tribale contre ceux-ci.

Le fanatisme musulman, xénophobe et guerrier, est manipulé par une multitude de mollahs. Ceux-ci sont des chefs religieux dans les villages, à la fois prédicateurs, juges de paix, maîtres d’écoles, chefs politiques, etc. …

Les contradictions ethniques ont d’autant plus perduré que l’Afghanistan s’est trouvé complètement isolé du reste du monde, pris en étau entre les deux impérialismes, anglais et russe, au XIXe siècle, et théâtre de l’affrontement entre les blocs occidental et communiste au XXe siècle.

Les Anglais essayèrent de s’implanter en Afghanistan à deux reprises mais à chaque fois, ils furent contraints de renoncer en raison de la résistance des Pachtouns. Ce furent les deux sanglantes guerres afghanes de 1839-1842 et de 1878. Or, les Russes, de leur côté, commencèrent à nouer des contacts avec les Pachtouns. Afin d’éviter un affrontement de leurs impérialismes, Anglais et Russes trouvèrent un accord : ils se répartirent des zones d’influence en Iran et les Anglais instaurèrent une monarchie en Afghanistan, où les différentes tribus pachtounes ne cessaient de s’affronter. Ce nouvel Etat afghan devait constituer un Etat-tampon entre les deux blocs britannique et russe. Le chef pachtoun le plus habile, Abdur Rahman, fut choisi par les Anglais comme roi. Ce sont aussi les Anglais qui tracèrent les frontières actuelles de l’Afghanistan. En particulier, la ligne Durand, en 1893, coupa le territoire des tribus pachtounes, une partie de celles-ci se trouvant à l’est, c’est-à-dire à l’ouest de l’actuel Pakistan.

L’Angleterre abandonna son empire des Indes en 1947 et l’Afghanistan devint le voisin du Pakistan. À la même époque commença la Guerre froide. Les deux grandes puissances, Etats-Unis et Union soviétique, entreprirent dans les années 1960 de nombreuses actions pour l’aide au pays, en particulier la construction d’infrastructures. L’aéroport de Kaboul, bâti par les Américains, en est un exemple.

Mais à la fin des années 1960, les Etats-Unis focalisèrent leur attention sur l’Iran, délaissant l’Afghnistan et laissant ainsi le champ libre aux Soviétiques qui devinrent les principaux partenaires des Afghans. Dès 1965, fut fondé le PDPA, le Parti démocratique du peuple afghan, un parti communiste en fait. Ce parti participa à l’abolition de la monarchie en 1973. Le prince Daoud devint président de l’Afghanistan. Allié des Soviétiques, celui-ci s’attaqua aux intérêts du Pakistan, soutenu par les Etats-Unis : il revendiqua le territoire pachtoun situé à l’est de la ligne Durand, c’est-à-dire au Pakistan. Mais il fut renversé par un coup d’Etat militaire et communiste, et le PDPA prit le pouvoir.

Cependant, la domination soviétique était mal acceptée. Les réformes radicales menées par les communistes suscitèrent une guérilla antigouvernementale, celle des moudjahidin – combattants de la foi – musulmans. Ainsi, plusieurs révoltes éclatèrent. À l’été 1978, une insurrection eut lieu dans l’est du pays, près de la frontière du Pakistan, et des garnisons se joignirent aux insurgés. En mars 1979, dans l’ouest cette fois-ci, la garnison d’Herat se souleva. En août, c’est celle de Kaboul qui s’insurgea. L’Armée rouge fut envoyée pour réprimer ces mouvements et protéger les Soviétiques présents dans le pays. En septembre, le président afghan fut assassiné par le Premier ministre, qui prit sa place. Le nouveau président fut lui aussi liquidé à la fin de l’année par les parachutistes soviétiques, lâchés sur Kaboul le 26 décembre 1979, qui avaient pris d’assaut le palais présidentiel. Les Soviétiques installèrent un nouveau président, qui leur était favorable : Babrak Karmal.

Le jeu des grandes puissances

L’intervention soviétique en décembre 1979 marquait le début d’une guerre qui allait durer dix ans. Elle était motivée, aussi, par la nécessité de contrer le danger islamiste qui risquait de se propager aux républiques soviétiques musulmanes, notamment le Tadjikistan.

Face aux troupes soviétiques, les tribus afghanes mirent en œuvre leurs capacités guerrières, conjuguées à l’armement payé par les Etats-Unis. Mais les différents mouvements de la résistance, dont la plupart des chefs s’étaient installés au Pakistan, ne furent jamais unis. Bien sûr, existaient les rivalités entre Tadjiks et Pachtouns et entre les différentes tribus. Mais les partis islamistes aussi s’opposaient entre eux. Les moudjahidin, les combattants afghans du jihad, furent rejoints par de nombreux Arabes qui voulaient s’initier aux techniques de guérilla. Parmi eux, Oussama Ben Laden. Les Soviétiques n’ont jamais contrôlé totalement l’Afghanistan, loin de là : en dehors des grandes villes et des principaux axes de circulation, l’Armée rouge était impuissante.

Cependant, à partir de 1986, les Américains vendirent des missiles air-sol très performants aux différents mouvements de résistance. L’Armée rouge subit alors de lourdes pertes. À tel point que Gorbatchev décida en 1988 de retirer ses troupes du pays, ce qui fut effectué en 1989. Le gouvernement de Kaboul devait désormais se maintenir sans l’aide de l’Union soviétique et en faisant face à l’hostilité de nombre de partis islamistes dont les chefs étaient apparentés à l’une ou l’autre tribu ou ethnie afghanes.

Après l’effondrement de l’URSS, l’un de ces chefs islamistes, un Tadjik, Ahmad Shah Massoud, dit le commandant Massoud, fit son entrée à Kaboul le 14 avril 1992, sans un coup de feu : c’est que ce qui restait de l’armée régulière, privée du soutien de l’Union soviétique qui n’existait plus, n’avait aucun moyen de s’y opposer. Un gouvernement de coalition fut formé, comprenant notamment Massoud au Ministère de la Défense : Massoud fut l’un des rares à comprendre la nécessité d’un compromis entre toutes les ethnies afghanes. Mais l’islamiste Hekmatyar, un Pachtoun, refusait tout compromis et n’entendait gouverner qu’avec des Pachtouns. Il fit tirer ses missiles sur Kaboul pendant des semaines. La guerre civile dura trois ans.

Une guerre à laquelle les puissances voisines ne furent pas étrangères. En effet, l’Inde, l’Iran et la Russie soutenaient la faction tadjike, tandis que le Pakistan apportait son soutien aux Pachtouns.

C’est depuis l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques que la production d’opium s’était développée. Elle prit encore une plus grande importance à partir de 1992. En effet, les soutiens financiers soviétique et américain s’étaient réduits ou avaient disparu. Le commerce de l’opium et de l’héroïne fournissait ainsi des ressources importantes pour acheter des armes et des alliances.

En 1995, un nouveau mouvement islamiste, venu du Pakistan, fit son apparition : les talibans. En arabe, le terme désigne les étudiants en théologie musulmane. Il s’agissait en fait de jeunes Afghans, pachtouns pour la plupart, qui avaient été recrutés et endoctrinés au Pakistan pour aller combattre dans leur pays sous la direction de l’ISI, les services secrets pakistanais. Ils s’emparèrent des villes de Kandahar puis de Kaboul avant de conquérir presque la totalité de l’Afghanistan en 1996.

Dirigés par le mollah Mohammed Omar, les talibans proclamèrent un Etat islamique dans lequel ils imposèrent des mesures totalitaires : interdiction du cinéma, de la musique, interdiction aux filles de se rendre à l’école et aux femmes d’exercer un emploi, destruction des richesses antiques du musée de Kaboul et des statues géantes de Bouddha à Bamiane. Les femmes furent contraintes de porter la burqa. Surtout, les talibans laissèrent Ben Laden organiser sur leur territoire ses camps d’entraînement où de nombreux volontaires furent formés aux techniques du terrorisme dans le but d’aller mener le jihad dans les pays occidentaux et les pays musulmans défavorables aux islamistes. Ainsi, le plus retentissant des attentats commis par al-Qaida fut le détournement de quatre avions le 11 septembre 2001 dont trois s’écrasèrent sur le World Trade Center et le Pentagone. [1] La veille, al-Qaida avait assassiné Massoud, l’un des plus farouches adversaires des talibans.

Le piège afghan et les solutions pour en sortir

En riposte à l’attaque menée sur leur sol par al-Qaida, les Etats-Unis, avec la participation d’autres pays (France, Allemagne, Royaume-Uni, Italie, Espagne, Australie), sous l’égide de l’ONU, lancèrent une offensive baptisée Enduring freedom à l’automne pour renverser le régime taliban. Enfin, les combattants tadjiks qu’avaient commandés Massoud, menèrent une attaque sur Kaboul où ils entrèrent le 11 novembre 2001.

Les talibans se dispersèrent, notamment un certain nombre qui se réfugia à l’est de la ligne Durand, c’est-à-dire au Pakistan, dans les districts pachtouns restés autonomes. Il est possible que Ben Laden s’y trouve. Les Américains formèrent un gouvernement provisoire et placèrent Hamid Karzai, un Pachtoun, à sa tête. Ce gouvernement reçut l’approbation d’une assemblée de toutes les tribus afghanes. En 2003, la nouvelle Constitution instaura un régime présidentiel et non fédéral dont Karzai devint le président à la suite des élections de 2004.

Cependant, la situation des Occidentaux en Afghanistan est extrêmement délicate. Les talibans ont repris leurs activités dans une grande partie des régions pachtounes, intensifiant leurs opérations de guérilla. En 2005 et 2006, les contre-offensives de la coalition se heurtent à une résistance inattendue, notamment parce que les insurgés sont très bien équipés : par exemple, en 2006, pendant l’attaque de Kandahar, les talibans auraient tiré plus de 2 000 rockets RPG – Rocket Propelled Grenade. En outre, la zone pachtoune du Pakistan leur permet de disposer d’une zone de repli où ils ont la possibilité de reconstituer leurs forces. Les militaires sur place sont donc confrontés à une guérilla dans un pays montagneux grand comme la France et disposant de seulement 65 000 hommes alors que les Soviétiques, qui ne contrôlaient que les grandes villes, en avaient déployés 150 000. L’impasse militaire dans laquelle se trouvent les Occidentaux s’explique aussi par la détresse dans laquelle est plongée une grande partie de la population afghane, malgré les efforts, réels, accomplis.

Quatre erreurs ont été commises par l’administration Bush en s’engageant en Afghanistan en 2001. La première fut de laisser aux chefs de guerre afghans le soin de sécuriser le pays, ces mêmes chefs qui avaient mis le pays à feu et à sang entre 1990 et 1995. La deuxième erreur a résidé dans l’incapacité à bâtir un Etat afghan moderne, c’est-à-dire un Etat qui puisse assurer ses fonctions correctement, en particulier ses fonctions régaliennes – police, défense du territoire, la justice –, les finances, les transports, l’administration territoriale et l’énergie. L’impossibilité de mettre en place une agriculture performante est le troisième problème. De ce fait, beaucoup de paysans, poussés par la misère, se tournent vers la production de drogue et la misère facilite le recrutement des combattants talibans. Enfin, la quatrième erreur, et non des moindres, a été de tolérer le double jeu du Pakistan qui, tout en se rangeant du côté américain en 2001, continuait et continue toujours de soutenir les talibans.

Le Pakistan est en effet le centre du conflit. Car l’armée de ce pays poursuit quatre objectifs : contrôler, par le truchement de l’ISI, la vie politique pakistanaise, le refus d’une réelle démocratie, la déstabilisation de l’Inde au Cachemire et le contrôle de l’Afghanistan. Ce dernier objectif s’explique par la volonté de disposer d’une profondeur stratégique face à l’ennemi indien en cas de guerre.

L’armée pakistanaise, dont l’encadrement est islamisé à tous les niveaux, a toléré la montée en puissance des mouvements islamistes – qui reçoivent l’appui d’al-Qaida – qu’elle pensait pouvoir contrôler. Mais depuis 2007, ces mouvements, qui se financent par l’argent de la drogue, sont en réalité complètement autonomes, et les militaires pakistanais ne peuvent plus les contrôler. Le risque est grand de les voir s’autodétruire dans une guerre civile. C’est donc bien au Pakistan que se situe le cœur du conflit. C’est donc aussi là que se trouve la résolution du problème.

Quatre pistes sont envisageables pour sortir de l’ornière, mais elles sont difficiles. La première consiste à renforcer et à soutenir le pouvoir civil et les aspirations démocratiques au Pakistan. L’armée doit y être ramenée à la raison.

La nécessité s’impose aussi de revoir l’aide à l’Afghanistan en permettant la reconstruction d’un véritable Etat et d’une agriculture performante. En effet, la production d’opium et d’héroïne continue de progresser. L’Afghanistan, de ce point de vue, est un point chaud car les profits dégagés par le trafic de drogue permettent de financer le terrorisme islamiste qui agit au niveau mondial.

Le troisième objectif est inséparable du premier : revoir les alliances politiques et en finir avec les liens entretenus avec les chefs de guerre et les grands trafiquants de drogue.

Enfin, dernière solution, engager des négociations avec les groupes insurgés sur la base d’un rapport de force favorable à l’Etat.

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Aller plus loin :
ATTAR, Franck, Dictionnaire des relations internationales de 1945 à nos jours, Paris, Seuil, 2009.
LACOSTE, Yves, Géopolitique. La longue histoire d’aujourd’hui, Paris, Larousse, 2006.
L’excellent article de MICHAILOF, Serge, « Sortir du piège afghan », in Commentaire, été 2009, n° 126, pp.343-351.
BARRY, Michael, La Résistance afghane : du Grand Moghol à l’invasion soviétique, Flammarion, 1988

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[1] Cf. Les attentats du 11 septembre 2001.

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2 réflexions au sujet de « Le problème afghan »

  1. Les anglais donnèrent l’indépendance à l’Afghanistan en 1919, bien qu’ils n’aient quasiment jamais occupé ce pays. L’Afghanistan fut un état tampon entre impérialisme russe et impérialisme anglais, comme le Siam le fut entre les français et les britanniques. De toute façon, ce pays enclavé, montagneux, sans infrastructures de transport, était peu intéressant pour les puissances européennes.
    En 1954, l’Afghanistan refusa de rentrer dans l’OTASE, pendant de l’OTAN en Asie du sud, car le Pakistan en faisait partie. L’antagonisme entre les deux pays, à cause des problèmes de frontière, est récurrent. En 1955, les afghans traitèrent avec les soviétiques, et l’Afghanistan rentra dans la zone d’influence russe et ce fut accepté par les USA qui portaient peu d’intérêt à ce pays. Il fallut attendre l’intervention soviétique de 1979 pour réactiver l’intérêt des Etats-Unis pour cette partie du monde, et encore …c’est surtout Reagan qui commença à aider la résistance afghane via l’ISI pakistanaise, juste pour embêter les soviétiques.

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