Les Tchétchènes : un peuple et des souffrances

Les Tchétchènes, un peuple et des souffrances (2)Depuis le 23 avril dernier et jusqu’au 27 septembre prochain se tient une exposition à Lyon, au Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation (CHRD), consacrée aux « Tchétchènes hors sol ». L’occasion pour nous de revenir sur l’histoire d’un peuple dont l’identité s’est forgée à la faveur de la résistance aux Russes.

Depuis le 23 avril, le CHRD expose des photographies de Maryvonne Arnaud. Celle-ci s’est rendue à plusieurs reprises à Grozny ainsi qu’en Ingouchie, en Turquie et en Pologne. Ses photographies montrent la guerre, la souffrance mais aussi les espoirs des Tchétchènes. Ceux-ci forment un peuple dont l’identité s’est construite, notamment, en opposition à l’expansionnisme russe dans leur région.

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XVIe siècle : début de la colonisation russe

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Les Tchétchènes sont implantés dans le Caucase depuis plus de 2000 ans. Ils appartiennent, comme les Ingouches, au groupe linguistique du vainakh. Vainakh signifie « notre peuple ».

Leur origine est mal connue. Le territoire fut peuplé dans l’antiquité par les Scythes puis par les Sarmates vers le IIIe siècle av. J.-C. mais sans éliminer ni assimiler les populations locales. Même, les Dourdzouks, ancêtres des Tchétchènes, combattirent les Sarmates mais sans parvenir à les repousser. On voit déjà que dès l’antiquité, il s’agit d’une histoire de résistance contre des invasions extérieures.

Aux Ve et VIe siècles, les montagnards du Caucase du nord luttèrent du côté perse contre l’empire romain d’Orient qui voulait christianiser ces populations. L’empereur se heurta à la résistance de ces populations. Le peuple tchétchène subit les ravages provoqués par les invasions de Gengis Khan, en 1238, et de Tamerlan, en 1395. Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, les Tchétchènes se convertirent à l’islam, un islam sunnite venu du Daghestan mais qui mit plus de temps à s’implanter dans la partie montagneuse du territoire tchétchène puisqu’il ne s’y développa vraiment qu’au XIXe siècle.

Au XVI siècle, sous Ivan le Terrible, débuta la colonisation russe du Caucase. [1] Le peuple tchétchène, réputé pour son caractère de montagnard, refusa toute domination étrangère, et en particulier chrétienne – comme il s’était déjà levé contre l’empire romain d’Orient – et mena une résistance acharnée contre les tsars. Les héros tchétchènes s’appellaient Mansour (fin XVIIIe siècle) et Chamil (XIXe siècle), qui réussit à rassembler derrière lui toutes les ethnies du Caucase du nord. Mais il fut défait en 1859. À partir de cette date, les Tchétchènes subirent une entreprise de russification accélérée. Les colons russes vinrent s’installer, attirés par les terres fertiles de la vallée du Caucase du nord. L’armée russe stationnée dans le Caucase, forte de 113 000 hommes, était largement supérieure en nombre aux 98 000 habitants qu’elle devait surveiller. Ce sont les officiers et aristocrates russes qui reçurent les meilleures terres.

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Une société « tramée »

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La Tchétchénie n’a jamais connu d’organisation en Etat ou en féodalité, ou encore en classes. Sa société était organisée en tuhum, c’est-à-dire des groupes communautaires autonomes dont les membres avaient en commun un ancêtre et un dialecte. On comptait neuf tuhum, correspondant aux neuf étoiles du drapeau tchétchène. Les tuhum étaient subdivisés en teïp, des clans portant le nom d’un lieu géographique et qui rassemblaient des personnes ayant en commun des objectifs commerciaux ou militaires. On en compte plus d’une centaine. Ces clans jouaient un rôle de régulation sociale et d’administration judiciaire. Tous ses membres sont soumis aux mêmes obligations. Une loi, l’adat, régule tous les aspects de la vie quotidienne. Ces clans eux-mêmes se composaient de plusieurs nekf, des entités qui regroupaient une ou plusieurs dizaines de fermes.

D’autre part, la religion musulmane joue elle aussi un facteur de cohésion. L’islam tchétchène se rattache au soufisme, [2] lequel se subdivise en deux grandes confréries présentes en Tchétchénie, qadiriya et naqchbandiya. Au XIXe siècle, l’islam fut d’ailleurs le porte-drapeau de la résistance tchétchène contre l’envahisseur russe : en 1785, Mansour avait lancé la « guerre sainte », la gazawat, contre les infidèles russes.

Ainsi, deux personnes peuvent appartenir au même teïp, mais pas forcément à la même confrérie soufie. La société tchétchène est donc « tramée », [3] c’est-à-dire qu’il existe deux éléments de cohésion autonomes et distincts : le système des clans et des tuhum dans un sens, et celui des confréries soufies dans l’autre.

Les Tchétchènes sont parvenus à préserver ce système clanique malgré la russification. En effet, placés tous ensembles face au danger russe, les Tchétchènes ont su activer tous ces réseaux de solidarité pour résister à cette agression extérieure. L’expansionnisme russe est donc un facteur dans la construction de l’identité et du nationalisme tchétchènes. La résistance est ainsi considérée comme une valeur et une nécessité contre l’occupation étrangère, en particulier russe. L’accent est mis sur les valeurs guerrières.

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Déportés en 1944

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La révolution de février 1917 met fin au régime des tsars. Après la prise du pouvoir par les bolcheviks en octobre, les peuples du Caucase du nord prennent parti, pendant la guerre civile de 1917 à 1922, pour les « Rouges » contre les « Blancs » qui les avaient asservis. Staline attribue à ces peuples une république autonome.

Mais il doit cependant faire face à plusieurs révoltes des Tchétchènes, en 1921, 1924, 1928 et 1937, notamment en raison de la collectivisation forcée des campagnes en 1930. Pour y mettre un terme, il redessine la carte administrative de la région pour y casser les anciennes solidarités. Ainsi, il créé une république autonome associant Tchétchènes et Ingouches et placée sous tutelle de la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR).

Cette répression communiste explique que beaucoup de tchétchènes nouèrent des contacts avec les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale dans l’espoir d’être débarrassé de la domination soviétique. Prenant prétexte que des réseaux caucasiens anticommunistes avaient pris des contacts avec les nazis en 1942 pour les aider à préparer leur avance, Staline fait déporter tous les Tchétchènes au Kazakhstan et en Sibérie. Deux cent mille personnes ont ainsi été assassinées par le régime communiste. Cette déportation a pour effet d’accentuer le nationalisme tchétchène qui se manifeste de façon très intense au moment de l’effondrement de l’URSS. En 1957, Khrouchtchev réhabilita la nation tchétchène et l’autorisa à revenir sur son territoire.

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Le silence des Occidentaux

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Au moment de l’implosion du système soviétique, en 1989, les Tchétchènes formaient le groupe ethnique le plus important du Caucase du nord avec 957 000 personnes selon le recensement de cette année-là. Ils constituaient 58 % de la population de Tchétchénie. Ils étaient 61 000, en 1992, à habiter dans la république du Daghestan.

Avec la disparition de l’URSS, la Tchétchénie proclama son indépendance. Mais pour de multiples raisons, notamment le fait que Moscou voulait éviter de laisser un vide de puissance sur ses frontières sud en préservant l’héritage des conquêtes russes du XIXe siècle, la Russie refusa l’idée d’une Tchétchénie indépendante. Une première guerre de la Russie contre la Tchétchénie est menée de 1994 à 1996, qui fait 100 000 morts, soit 10 % de la population tchétchène, et entraîne un exode de 200 000 autres au Daghestan voisin.

Les Tchétchènes, un peuple et des souffrances (1)Cette situation instable profita au développement de trafics mafieux et de l’islamisme. En effet, les islamistes, depuis la fin des années 1990, jouaient un rôle croissant en Tchétchénie. Ils venaient d’Afghanistan, voire de Bosnie, et avaient été formés dans les camps d’entraînement d’Al Qaida. La tentative de révolution islamiste au Daghestan en 1999 provoque la deuxième guerre de Tchétchénie, justifiée par le danger terroriste. Cette guerre est le théâtre de crimes de guerre, notamment la persécution des populations civiles.

Ainsi, dans l’exposition « Tchétchènes hors sol », Maryvonne Arnaud montre les camps de réfugiés d’Ingouchie, révélant que la situation est toujours aussi chaotique, les réfugiés en Pologne et en Turquie qui essaient de revivre, et la négation de la guerre à Grozny, qui est aussi la négation des crimes perpétrés contre les Tchétchènes, dont l’identité s’est souvent construite contre la domination russe. Cette exposition est la bienvenue pour faire contrepoids au silence des dirigeants occidentaux et rappeler les souffrances du peuple tchétchène, qui ne datent pas d’hier, nous l’avons vu.

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Aller plus loin :
LACOSTE, Yves, Géopolitique. La longue histoire d’aujourd’hui, Paris, Larousse, 2006.
RAISSON, Virginie, TÉTARD, Franck et VICTOR, Jean-Christophe, Le Dessous des cartes. Atlas géopolitique, Paris, Tallandier/Arte, 2005.

L’exposition « Tchétchènes hors sol »

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Notes
[1] Cf. La Tchétchénie

[2] Le soufisme est un courant spirituel de l’islam dont les personnes qui y adhèrent privilégient la contemplation, l’intériorisation de la religion, la sagesse.

[3] RAISSON, Virginie, TÉTARD, Franck et VICTOR, Jean-Christophe, Le Dessous des cartes. Atlas géopolitique, Paris, Tallandier/Arte, 2005, p. 181.

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