L’Italie fasciste et les Juifs

L'Italie fasciste et les Juifs (1)1932 : Mussolini déclare qu’« il n’existe pas d’antisémitisme en Italie ». 1938 : le Giornale d’Italia écrit : « les Juifs n’appartiennent pas à la race italienne. » L’évolution des rapports entre Juifs et pouvoir fasciste de 1922 à 1945 est à l’image de ces deux citations : de la tolérance à la persécution. Comment l’expliquer ?

Le film de Roberto Benigni La Vie est belle, récompensé par trois oscars en 1998, est venu rappeler, s’il le fallait, que les Juifs d’Italie furent eux aussi victimes d’un antisémitisme d’Etat. Un antisémitisme qui était toutefois différent de celui des nazis. Et qui ne s’appliqua qu’à partir de 1938. Auparavant, les Juifs, en Italie, n’avaient pas de soucis à se faire. Cette évolution des rapports entre le régime fasciste et les Juifs en Italie mérite donc d’être analysée.

Le nazisme « représente la barbarie sauvage » (Mussolini)

De 1922, date de la conquête du pouvoir par les fascistes, au début des années 1930, les relations entre le régime et les Juifs ne connurent pas de trouble particulier, en dépit, cependant, de quelques ambiguïtés.

Lorsque le parti fasciste prit le pouvoir en 1922, à l’issue de la marche sur Rome, les Juifs d’Italie n’avaient a priori aucun souci à se faire. En effet, le parti de Benito Mussolini n’exprimait aucune hostilité vis-à-vis des Juifs. [1] Certains Juifs avaient même adhéré au fascisme, rejoignant, dès 1921, le parti fasciste. Environ 20 % des Juifs furent des sympathisants du régime, principalement des membres des professions libérales, de la bourgeoisie, surtout des urbains. [2]

Avant la prise du pouvoir par Mussolini, les Juifs d’Italie étaient l’une des communautés les mieux intégrées d’Europe. Dans ce pays, les Juifs étaient des Italiens comme les autres. Ils vivaient dans un « éden ». [3] Au lendemain de l’unification italienne, en 1861, l’Etat s’était basé sur la laïcité, ignorant donc les différences religieuses et permettant, ainsi, l’intégration de toutes les communautés dans la nation.

Certes, il existait bien un certain antisémitisme. Le catholicisme, d’une part, voyait dans les Juifs le peuple déicide. La revue jésuite La Civiltà cattolica par exemple, exprimait le sentiment antijuif d’un courant, mais qui était minoritaire. D’autre part, quelques nationalistes et fascistes faisaient preuve d’un antisémitisme virulent, comme en témoigne Giovanni Preziosi qui, dans sa revue La vita italiana, dénonçait un complot juif internationaliste. L’antisémitisme politique rejoignait l’anticapitalisme cosmopolitique. Mais cet antisémitisme-là, lui aussi, ne se diffusait que dans un cercle restreint de la droite fasciste. [4]

Mussolini éprouvait un sentiment de profond mépris pour le nazisme. [5] Ainsi, après sa rencontre avec Hitler le 14 juin 1934, il déclara à propos du Führer : « Ce raseur m’a récité Mein Kampf, ce livre indigeste que je ne suis jamais parvenu à lire. Je ne me sens aucunement flatté de savoir que cet aventurier de mauvais goût a copié sa révolution sur la mienne. […] Cet Hitler est un être féroce qui fait penser à Attila. » [6] En août de la même année, le chef de l’Italie confia à la presse : « Le national-socialisme en Allemagne représente la barbarie sauvage et ce serait la fin de notre civilisation européenne si ce pays d’assassins et de pédérastes devait submerger le continent. » [7]

Mussolini ne méprise pas seulement la doctrine nazie. L’antisémitisme semble aussi absent du fascisme. Ainsi, en 1929, dans un discours, le Duce affirma que les juifs étaient les plus Romains des Italiens. [8] En 1932, conversant avec l’écrivain et journaliste Emil Ludwig, il réaffirma qu’il n’existait pas d’antisémitisme en Italie : « Il n’y a plus de races à l’état pur. Même les Juifs ne sont pas demeurés sans mélange. […] Je ne crois pas qu’on puisse apporter la preuve biologique qu’une race est plus ou moins pure, plus ou moins supérieure. […] La fierté ne nécessite pas un état de transe provoqué par la race, l’antisémitisme n’existe pas en Italie. Les Juifs italiens se sont toujours bien comportés comme citoyens et bravement battus comme soldats. Ils occupent des situations éminentes dans les universités, dans l’armée, dans les banques. Il y en a toute une série qui sont officiers supérieurs : le commandant de la Sardaigne, le général Modena, un amiral de la flotte, un général d’artillerie et un général des bersaglieri. [9] » [10] En 1934, il fit état de ses sentiments sionistes à Nahum Goldman, un homme politique et leader sioniste d’origine lituanienne.

Après l’arrivée des nazis au pouvoir en 1933, l’Italie accueillit de nombreux Juifs allemands qui fuyaient le régime hitlérien. Mussolini eut même deux maîtresses juives : Angelica Balabanov et Margherita Sarfatti.

Néanmoins certaines ambiguïtés existaient, du moins plusieurs mois précédant les premières mesures antisémites. En 1934, à Turin, furent arrêtés dix-sept antifascistes dont onze Juifs. À cette occasion, la presse d’Etat dénonça « les Juifs à la solde des exilés antifascistes ». À partir de 1936 les attaques antisémites dans la presse se multiplièrent. Des manifestations antisémites eurent lieu à Ferrare. [11]

Mobiliser les masses contre un ennemi commun

Mais l’attitude du pouvoir fasciste vis-à-vis des Juifs changea à partir du milieu des années 1930.

Quel fut le rôle du rapprochement avec l’Allemagne nazie dans ce revirement ? Mussolini et Hitler instaurèrent un axe Rome-Berlin en 1936, c’est-à-dire une alliance entre leur deux pays. Ce rapprochement se traduira encore par la signature du pacte d’Acier le 22 mai 1939. Mais ce qui est certain, c’est qu’Hitler n’avait jamais rien demandé à Mussolini : l’Italie ne mit donc pas en œuvre une politique antisémite sur la pression des Allemands.

En réalité, l’évolution vers l’antisémitisme d’Etat releva plus d’une dynamique idéologique et politique propre au fascisme. C’est sur ce plan qu’il faut considérer le rôle joué par le rapprochement avec l’Allemagne hitlérienne. En effet, la question se pose de savoir si le Duce agit par mimétisme. En effet, il était revenu de ses voyages en Allemagne exalté, impressionné notamment par l’attitude des foules. Il eut le sentiment qu’une société totalitaire naissait plus rapidement en Allemagne qu’en Italie. Il aspira donc à changer le peuple italien, trop humaniste selon lui, trop doux : il fallait le « prussianiser ». [12]

La guerre d’Éthiopie, en 1935-1936, marqua une première étape dans la mesure où elle introduisit le racisme dans les esprits. En effet, Mussolini justifia la conquête par l’infériorité des Africains par rapport aux Italiens. En avril 1937, une loi contre le métissage fut édictée : il était désormais interdit aux Italiens d’avoir la moindre « relation à caractère conjugal » avec des Éthiopiennes. Cette guerre fut l’apogée du régime, elle fut très populaire, même des antifascistes se satisfaisaient de cette conquête ! En revanche, l’implication de l’Italie dans la guerre d’Espagne, par le soutien que Mussolini accorda aux troupes franquistes, fut beaucoup moins appréciée. Le régime comprit alors qu’une mobilisation permanente des masses était nécessaire. Il fallait inventer un autre ennemi. Cet ennemi allait être le Juif.

Mussolini, par émulation avec l’Allemagne, entendait accélérer la transformation totalitaire de la société, c’est-à-dire créer l’« homme nouveau » qui ferait des Italiens un peuple discipliné, compact et solidaire. Il fallait régénérer la race. En inventant un ennemi, Mussolini créait aussi la figure d’un « anti-Italien » pour mobiliser l’opinion : désormais, les Juifs devenaient les « contre-modèles de l’homme nouveau fasciste ». Les mesures antisémites du régime fasciste s’inscrivent donc dans le projet de la révolution totalitaire.

En 1938, les premières mesures antisémites furent donc prises. Le 14 juillet, le Giornale d’Italia publia un article non signé intitulé « Le fascisme et les problèmes de la race ». Dans ce « Manifeste des scientifiques racistes » approuvé par Mussolini, on pouvait notamment lire, entre autres : « Les races humaines existent ; il y a des races inférieures et supérieures ; le concept de race est purement biologique ; la population italienne est d’origine aryenne ; il est temps que les Italiens se déclarent franchement racistes ; les Juifs n’appartiennent pas à la race italienne. » [13]

Le 22 août, un recensement spécial des Juifs fut ordonné et une Direction pour la démographie de la race fut créée au sein du Ministère de l’Intérieur. Le 7 septembre, les Juifs étrangers furent contraints de quitter le pays. Le 17 novembre, un décret-loi visa les juifs nationaux. Des critères à la fois biologiques et religieux furent établis pour définir le Juif. Une série d’interdictions frappa la communauté juive d’Italie : mariages avec des « aryens », service militaire, professions en rapport avec la Défense, emplois dans les administrations publiques et paraétatiques… La défense de la race italienne était à l’ordre du jour, comme en témoigne, par exemple, la couverture du premier numéro de la revue de propagande La difesa della razza de septembre 1938 : on y voit le glaive fasciste séparer la tête de l’aryen de deux autres, chamitique et sémitique. En particulier, on peut noter le nez crochu et la barbe épaisse caractéristiques du « Juif éternel ». [14]

Cependant, les Juifs adhérant au parti fasciste et leur famille, les anciens combattants juifs ou les familles juives dont l’un des leurs avait été tué à la guerre, bénéficièrent d’exemptions. Il n’en reste pas moins que les Juifs d’Italie étaient devenus des citoyens de seconde zone.

Une population italienne globalement indifférente

L'Italie fasciste et les Juifs (2)Les mesures furent appliquées avec rigueur. La presse, en particulier, donna libre cours à sa haine envers les Juifs et multiplia les attaques antisémites, parfois très virulentes. Ainsi, en septembre 1940, le journal Libro et Moschetto publia une caricature dont la légende était : « Comment nous nous souviendrons du Juif en l’an 2000 ! » Elle représentait un Juif, au nez crochu, enfermé dans un bocal de formol. Sur ce bocal était apposé l’étiquette : « fetus judeum, fac-similé d’une sale race ayant vécu jusqu’en 1940 et exterminée ensuite par des hommes de génie. » (illustration ci-contre) [15]

La population italienne, dans son ensemble, ne fut pas favorable à ces mesures contre les Juifs. Mais les opposants ne furent qu’une minorité à faire entendre leur voix. Un millier de personnes furent exclues du parti fasciste pour avoir pris position en faveur des Juifs. Primo Levi racontera comment il put poursuivre ses études grâce à l’aide de certains universitaires, alors que le secteur de l’enseignement était particulièrement touché par la législation antisémite.

Celle-ci était mise en œuvre avec une vigueur variable selon les lieux. À Trieste, les Juifs firent face, en plus d’une administration zélée, à une population hostile. Primo Levi racontera plus tard, dans Le Système périodique, dans quel climat il évolua à partir du moment où les lois antisémites furent promulguées : « Depuis quelques mois que les lois raciales avaient été proclamées, j’étais peu à peu isolé. Mes compagnons chrétiens étaient des gens civilisés ; aucun d’eux ne m’aurait adressé un mot ou un geste d’hostilité mais je les sentais s’éloigner… » Globalement, c’est l’indifférence qui régnait dans la population. [16]

Cette politique antisémite était une politique de discrimination et de persécution. Mais elle ne visait aucunement à l’extermination des Juifs. D’ailleurs, ce qui le montre bien est l’attitude des autorités italiennes à l’égard des Juifs dans leurs zones d’occupation. Dans le sud-est de la France et en Croatie elles protégèrent non seulement les Juifs nationaux mais aussi les Juifs étrangers. L’exemple célèbre, et tragique, de la déportation des enfants d’Izieu nous le montre : ces enfants étaient en sécurité, en France, dans la zone d’occupation italienne et ne furent en danger que quand les nazis envahirent cette zone. Le 19 mars 1943, après la lecture d’un rapport sur les atrocités nationale-socialistes, Mussolini ordonna de ne pas livrer un seul des 25 000 Juifs se trouvant dans sa zone d’occupation. [17] En Croatie aussi, le Duce tenta le plus possible de protéger les Juifs contre les Allemands. Cette attitude s’explique par des raisons géopolitiques [18] : l’Italie fasciste souhaitait se démarquer des nazis et affirmer sa singularité par rapport à l’Allemagne.

Cependant, une nouvelle évolution se produisit à partir de 1943, sous la République de Salò. [19] Dans la zone qu’elle contrôlait en Italie, l’Allemagne nazie se comportait comme dans les autres pays occupés, en puissance prédatrice. C’est à cette époque-là que commencèrent les déportations des Juifs d’Italie. Ce fut d’autant plus aisé que les mesures antisémites prises par les fascistes depuis 1938 avaient préparé le terrain aux nazis. Dès le 16 septembre 1943, un premier convoi partit vers Auschwitz. Début octobre, un bureau chargé des « opérations antijuives » fut créé à Vérone. En novembre, une rafle envoya 1022 habitants du ghetto de Rome, l’une des plus anciennes communautés juives du pays, à Auschwitz où 90 % furent assassinés dans les chambres à gaz. Des camps de transit furent créés, comme celui de Fossoli, par où passa Primo Levi. [20]

La milice et la police italiennes collaborèrent avec les Allemands à la déportation des Juifs. Si celle-ci ne fut jamais une source de discorde entre Italiens et Allemands, en revanche, quelques divergences apparurent en fonction des rapports de force locaux, par exemple sur la nécessité ou pas de déporter les vieillards et les malades. [21]

Au total, ce sont 7 860 Juifs d’Italie qui ont été exterminés, sur une population totale, en 1943, de 35 200 (47 000 en 1938). C’est donc à peu près un quart de la communauté qui a péri, dont 60 % de Juifs nationaux.

Dans l’évolution des relations entre le régime fasciste et les Juifs, c’est l’année 1938, d’abord, qui marqua un tournant. Puis, en 1943, la République de Salò ne laissa plus de chances aux Juifs d’avoir la vie sauve.

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Aller plus loin :
MATARD-BONUCCI, Marie-Anne, L’Italie fasciste et la persécution des Juifs, Paris, Perrin, 2007.
Nous avons publié Le fascisme fut-il un totalitarisme ?

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[1] MATARD-BONUCCI, Marie-Anne, « Italie : fascisme et antisémitisme d’Etat », in Les Collections de l’histoire, octobre 1998, hors série n° 3, p. 53.

[2] « L’Italie fasciste et les Juifs », une émission de 2000 ans d’histoire sur France Inter, diffusée le 14 mars 2007 et rediffusée le 12 décembre 2008, avec Marie-Anne MATARD-BONUCCI.

[3] Ibid.

[4] MATARD-BONUCCI, Marie-Anne, « Italie : fascisme… », p. 53.

[5] « L’Italie fasciste… » (l’émission de radio).

[6] Mussolini, éditions Chronique, « Chroniques de l’Histoire », 1997, p. 71.

[7] Ibid., p. 72.

[8] « L’Italie fasciste… » op. cit.

[9] Les bersaglieri étaient des soldats d’élite de l’armée italienne. Ils étaient réputés pour leur endurance et leurs attaques vigoureuses à la baïonnette.

[10] Mussolini, op. cit., p. 68.

[11] MATARD-BONUCCI, Marie-Anne, « Italie : fascisme… », p. 53.

[12] « L’Italie fasciste… » op. cit.

[13] MATARD-BONUCCI, Marie-Anne, « Italie : fascisme… », p. 52.

[14] LE GOUEZ, Brigitte, « Thématiques et mise en scène du racisme dans la Difesa della razza. 1938-1943 », in FOURNIER-FINOCCHIARO, Laura, L’Italie menacée : figures de l’ennemi. Du XVIe au XXe siècle, L’Harmattan, 2005, pp. 187-188. Cf. la photo en tête de cet article.

[15] Cette illustration a été tirée de la revue Les Collections de l’Histoire, octobre 1998, hors série n° 3, p. 54.

[16] MATARD-BONUCCI, Marie-Anne, « Italie : fascisme… », p. 54.

[17] Mussolini, éditions Chronique, « Chroniques de l’Histoire », 1997, p. 98.

[18] « L’Italie fasciste… », op. cit.

[19] Lorsque les Alliés débarquèrent en Sicile en 1943, Mussolini fut déposé et mis en prison en juillet. Les Allemands envahirent alors l’Italie et occupèrent le nord et le centre de la péninsule. Ils libérèrent le Duce qui fonda en septembre, à Salò, en Lombardie, une République sociale italienne, qu’on appelle souvent la République de Salò.

[20] Cf. « Si c’est un homme » de Primo Levi

[21] MATARD-BONUCCI, Marie-Anne, « Italie : fascisme… », p. 55.

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