« L’opium des intellectuels » de Raymond Aron

L'opium des intellectuelsDans cet essai, le philosophe français dénonçait l’emprise de l’idéologie marxiste sur l’intelligentsia française de gauche. L’Opium des intellectuels offre aussi une réflexion sur l’histoire et l’engagement.

Raymond Aron fut l’un des plus grands intellectuels français du XXe siècle. Né à Paris en 1905, il est reçu premier à l’agrégation de philosophie en 1928. D’abord proche des socialistes et pacifiste, il abandonne ses positions à partir de 1930-1933, lors de son séjour en Allemagne où il voit le danger national-socialiste se concrétiser. Il publie en 1935 La sociologie allemande contemporaine, puis en 1939 son Introduction à la philosophie de l’histoire. Libéral, il est un très grand connaisseur de Tocqueville, dont il reprend certaines idées, mais aussi un immense spécialiste de Marx – il se définit lui-même comme « marxien ». Il rejoint Londres en 1940 où il collabore à La France libre. À la Libération, il se consacre entièrement au journalisme. Il est éditorialiste au Figaro. Puis, fidèle à ses convictions, il s’engage, presque seul contre tous et ayant raison contre la majorité, dans la lutte contre le totalitarisme communiste, à une époque où la plupart des intellectuels français sont largement procommunistes, à l’image de Jean-Paul Sartre. Ainsi, en 1955, il publie L’Opium des intellectuels pour dénoncer l’emprise de l’idéologie marxiste, cet opium, sur les penseurs de gauche. La même année, il est nommé professeur à la Sorbonne. Il est aussi l’auteur, entre autres, de Paix et guerre entre les nations (1962) et de Marxismes imaginaires. D’une sainte famille à l’autre (1970). Il est mort à Paris en 1983. En 2003, est publié Le marxisme de Marx, ouvrage élaboré à partir des cours universitaires, des articles et des ouvrages de Raymond Aron. Il est le livre fondamental pour comprendre le marxisme.

Trois mythes : la gauche, la révolution et le prolétariat

Trois parties découpent cet essai. La première est consacrée aux mythes politiques. Aron démonte trois mythes : la gauche, la révolution et le prolétariat. La gauche, d’abord. L’auteur explique qu’elle n’a jamais été unie dans son histoire. Il dénonce l’emprise du marxisme sur la gauche. Celle-ci commet l’erreur de juger de la supériorité de l’avenir sur le passé. Finalement, d’un point de vue historique, Aron distingue trois gauches : une gauche libérale, qui privilégie la liberté face à l’arbitraire du pouvoir ; une gauche organisatrice, plus ou moins autoritaire, qui voudrait remplacer l’ordre de la tradition ou l’anarchie des initiatives individuelles par un ordre rationnel ; enfin, une gauche égalitaire qui s’oppose aux riches et aux puissants.

Le deuxième mythe auquel s’attaque le philosophe est celui de la révolution. Par définition, celle-ci suppose l’attente d’une rupture, puisqu’elle consiste en la substitution soudaine, par la violence, d’un pouvoir à un autre. Aron souligne que, par sa nature même, l’idée de révolution est prestigieuse car elle fait croire que tout est possible. Mais en outre, elle possède une signification : l’avenir historique. C’est ce que reproche Camus à Sartre : sacrifier les hommes à un bien absolu, à une fin de l’histoire. Aron conclut que le concept de révolution est l’expression d’une nostalgie dans la mesure où l’on juge les imperfections des sociétés existantes en fonction d’un idéal qui n’existe pas.

Le prolétariat est le dernier mythe. « L’eschatologie marxiste » lui a assigné un « rôle historique », celui de « sauveur collectif ». Le prolétariat est la « classe élue » puisque par ses souffrances, par sa Passion, il doit sauver l’humanité entière. Mais Aron souligne bien la difficulté, dans les faits, de définir la classe ouvrière, il note que son homogénéité n’existe pas. En conséquence, il existe un écart entre le prolétariat « réél » et le prolétariat tel qu’il était conçu par Marx. Aron réfute ensuite un à un les nœuds qui structurent la démonstration du Capital. Il peut donc écrire : « Le prolétariat authentique n’est pas défini par l’expérience vécue […] mais par une doctrine. »

Dans la conclusion de sa première partie, Aron note en particulier que la révolution, qui suppose le recours à la violence, a pour ennemis ceux qui s’opposent aux « lendemains qui chantent », à l’avenir historique. Les révolutionnaires, ce sont ceux qui savent, et qui, en conséquence, peuvent utiliser la violence contre leurs ennemis.

La philosophie de l’histoire : monstre totalitaire…

La deuxième partie de l’essai s’intitule « Idolâtrie de l’Histoire ». Le premier chapitre est consacré aux « Hommes d’Eglise et hommes de foi ». Le marxisme est toujours actuel par quelques préjugés sur l’inéluctable déclin du capitalisme. Le marxisme est considéré par beaucoup d’intellectuels français, à l’image de Merleau-Ponty, comme vrai. Il est la Vérité définitive, il est la philosophie de l’Histoire. Il n’est pas question de remettre en cause les dogmes marxistes, même s’ils ont engendré des régimes totalitaires, comme le stalinisme. D’ailleurs, le totalitarisme est justifié par « la grandeur du but » : les crimes sont commis au nom du Bien. La situation révolutionnaire exige des mesures exceptionnelles. Telle est l’argumentation utilisée par nombre d’intellectuels de gauche pour légitimer leur soutien aux régimes communistes.

Dans le chapitre suivant, l’auteur s’intéresse au « sens de l’Histoire ». Les idolâtres de l’histoire font l’erreur de croire en l’existence d’un sens profond à l’histoire, une signification unique (la lutte des classe). De ce fait, ils prétendent connaître l’avenir (la « société sans classe »), interprètent le passé comme bon leur semble et proclament comme loi universelle, infaillible, leur conception de l’histoire. Or, et Aron le rappelle très bien, un historien, plus modestement, cherche à déceler les sens mais ne trouve pas le sens de l’histoire. Il doit rendre celle-ci intelligible et, pour cela, il « doit se libérer lui-même, faire l’effort pour découvrir l’autre dans son altérité ». La pluralité des significations permet le renouvellement des interprétations historiques et évite, comme le marxisme et la philosophie de l’histoire, de réduire la complexité du monde humain à un sens unique. La reconstitution historique aura, toujours, un caractère d’inachevé. C’est pourquoi Aron écrit : « Les philosophies de l’histoire sont la sécularisation des théologies. » Et la philosophie de l’histoire a une dimension nécessairement totalitaire : car « la fin sublime excuse les moyens horribles ». « La fausse philosophie de l’Histoire répand le fanatisme » écrit encore Raymond Aron.

L’autre inconvénient de ces « théologies sécularisées » que sont les philosophies de l’histoire est de négliger totalement la part de contingence qui a existé dans le passé. Le déterminisme global, régnant à chaque instant, ne peut pas exister. En conséquence, toute prévision est impossible. Nul ne peut dire si le capitalisme va s’autodétruire, ni si le socialisme va effectivement émerger, ni même si le capitalisme va produire des guerres impérialistes, ni si l’affrontement entre les deux blocs, communiste et occidental, va avoir lieu et comment il va se terminer. En somme, la recherche de l’intelligibilité du passé est tout à fait légitime. Mais elle ne suppose pas que l’avenir sera conforme « aux décrets de la Raison ».

Afin de conclure sa deuxième partie, Aron rappelle la dimension totalitaire de la philosophie de l’histoire : la volonté de trouver un sens autorise tous les crimes ; il faut ordonner le chaos des événements en le rapportant à quelques principes simples d’explication. Finalement, l’idolâtre de l’histoire est « assuré d’agir en vue du seul avenir qui vaille, ne voit et ne veut voir dans l’autre qu’un ennemi à éliminer, méprisable… »

Le marxisme, « religion séculière »

Le dernier axe de l’analyse porte sur « l’aliénation des intellectuels ». Dans le septième chapitre, intitulé « Les intellectuels et leur patrie », Aron définit l’intellectuel comme étant « écrivain ou artiste, […] l’homme des idées, savant ou ingénieur, l’homme de science ». Les intellectuels français, en fait les compagnons de route du communisme, sont des révolutionnaires qui détestent une société qui leur donne un niveau de vie confortable et ne nuit pas à leurs libertés. Leur antiaméricanisme extrêmement virulent leur fait trahir leur mission : un intellectuel devrait apaiser les passions. Au lieu de cela, ces personnes l’excitent, comme en témoigne l’article de Sartre, aux limites de l’antisémitisme, sur les Etats-Unis lors de l’affaire Rosenberg. Cette intelligentsia de gauche vomit l’Amérique, aime la haïr, mais elle se montre très indulgente avec l’URSS…

Ensuite, l’auteur étudie « les intellectuels et leurs idéologies » dans trois pays : la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et la France. Dans le premier, les intellectuels débattent sur des questions purement techniques. Dans le deuxième, ils se querellent au sujet des moyens et non des fins. Enfin, en France, où l’enjeu est le communisme, ils prétendent être les porte-parole de l’humanité entière et, de ce fait, tendent à aggraver les problèmes plutôt qu’à les résoudre.

Dans le dernier chapitre, le marxisme est comparé à une religion. Et c’est pourquoi, parodiant la phrase de Marx – « La religion est l’opium du peuple » – Aron a intitulé son essai L’Opium des intellectuels. Il observe en effet qu’un rapprochement est possible entre socialisme et religion. Le marxisme professe la victoire d’une classe élue – le prolétariat – qui sauvera l’humanité. Ce prophétisme condamne ce qui existe et dit ce qui sera. Il est une « religion séculière ». La mort de Dieu a laissé un vide qui a été comblé par les intellectuels marxistes ou marxisants. « L’intelligentsia de gauche commença par la revendication de la liberté, elle finit par se plier à la discipline du parti et de l’Etat » note Aron. L’idéologie serait-elle donc l’équivalent d’une religion ? Plutôt une tentative politique pour lui trouver un substitut répond l’auteur. Mais cette tentative a fait des victimes : « Qu’importent des millions de cadavres auprès de la société sans classes ! »

La conclusion de l’ouvrage évoque Julien Benda, qui est le modèle idéal, selon Aron, de ce que doit être l’attitude d’un intellectuel. Dreyfusard, il a plus tard dénoncé, dans La Trahison des clercs, l’engagement des intellectuels en faveur de passions politiques comme la race, la nation, la classe… alors que le bon intellectuel devait être le gardien des valeurs humaines abstraites et universelles, de la vérité et de la justice.

Aron : « celui qui ne s’était pas trompé »

Par certains aspects, ce livre est daté. Écrit par un intellectuel libéral, et de droite, il a été publié dans un contexte de guerre froide où la plupart des autres intellectuels dénonçaient les Etats-Unis comme un enfer. Lucide, Aron, lui, avait bien vu la nouvelle menace qui planait, après le nazisme : c’était le communisme. D’un point de vue historique, donc, il s’agit d’un livre témoin dans la mesure où il donne une image des tensions politiques et intellectuelles de la Guerre froide, en France.

L’histoire a donné raison à l’auteur : la gauche est un mythe et est toujours aussi divisée ; la révolution est morte en 1989, plus personne n’en parle, à l’exception de quelques uns, comme Olivier Besancenot ; enfin, le mot même de prolétariat n’est plus du tout employé. L’URSS et, plus généralement, tous les régimes communistes, furent de véritables enfers tandis que les Etats-Unis ne paraissent pas avoir tout à fait échoué, ni sur le plan politique, ni sur le plan économique ou social. Mais certains intellectuels préfèrent « avoir eu tort avec Sartre » que « raison avec Aron ». Ce dernier fut bien « celui qui ne s’était pas trompé ».

Ce qui amène au deuxième intérêt de cet ouvrage. Ce livre est aussi une réflexion sur l’engagement, sur la mission de l’intellectuel. Aron dénonçait dans cet essai une intelligentsia de gauche qui avait choisi le mensonge et les crimes, par passion idéologique, plutôt que la vérité et la justice. Pour lui, l’intellectuel est celui qui fait usage de sa raison et de sa lucidité. Sur ce point, ce livre est encore d’actualité.

Sur le plan de la discipline historique aussi, ce livre est capital. Et il peut être mis en parallèle avec La connaissance historique d’Henri-Irénée Marrou [1], à la fois pour sa critique du marxisme et sa conception de la pratique de l’histoire. En effet, Marrou dénonçait dans le marxisme sa prétention à trouver des lois en histoire et un sens profond à celle-ci. Comme Aron, Marrou décelait dans la philosophie de l’histoire un aspect totalitaire car celui qui sait, celui qui prétend connaître le sens de l’histoire, méprise et entend liquider tous ceux qui ne partagent pas ses conceptions. Marrou évoquait le « fanatisme » lié à la philosophie de l’histoire, comme Aron…

D’autre part, comme Marrou, Raymond Aron affirmait que le rôle de l’historien était de rendre intelligible le passé et que le chercheur devait toujours se montrer modeste dans la mesure où il est impossible de connaître tout le passé. Comme Marrou, il affirmait que la pratique historique permet la découverte de l’autre dans son altérité.

Un dernier aspect concernant cet essai doit être souligné. Certaines de ses idées ont été reprises par un autre grand penseur libéral, s’inscrivant, comme Aron, dans la tradition du libéralisme politique : Jean-François Revel. Ce dernier a également dénoncé la croyance en la philosophie de l’histoire, y décelant, comme Marrou et Aron, une dimension totalitaire. Il fut lui aussi un grand combattant antitotalitaire, contre le nazisme d’abord, puis contre le communisme. Il a expliqué que le communisme a commis ses crimes au nom du Bien et que le totalitarisme se justifiait par la noblesse et la générosité des intentions : c’est bien ce qu’a écrit Aron : « la fin sublime excuse les moyens horribles. »

L’Opium des intellectuels est donc un livre incontournable pour ceux qui s’intéressent à l’histoire. Il est un livre témoin de son époque et il offre une réflexion sur l’histoire et sur l’engagement.

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ARON, Raymond, L’opium des intellectuels, Paris, Calmann-Lévy, 1955, rééd., Hachette, « Pluriel », 1991.

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[1] Cf. « De la connaissance historique » d’Henri-Irénée Marrou.

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