Le Mont Saint-Michel, une prouesse architecturale

Le Mont Saint-Michel (1)Le Mont Saint-Michel est l’un des monuments historiques le plus visité de France. Il faut dire que son architecture est particulièrement originale et passionnante. Mêlant les arts pré-roman et roman avec le style gothique, et parvenant à faire tenir plusieurs bâtiments sur un seul rocher, elle symbolise aussi un acte de foi dans la puissance de Dieu.

Bâti sur le rocher du Mont-Tombe, l’abbaye du Mont Saint-Michel est un témoin remarquable des prouesses architecturales dont étaient capables les hommes du Moyen Age. Il existait, dès le VIIe siècle, des cultes à saint Étienne et saint Symphorien sur ce rocher. En 708, l’évêque d’Avranches, Aubert, eut une apparition de l’archange Michel qui lui demanda de lui construire un lieu de culte. L’église fut construite et sa consécration eut lieu en 709. Peu de temps après, elle fut remplacée par une abbaye carolingienne qui était desservie par des chanoines.

En 966, fondation d’une abbaye bénédictine

De nombreux pèlerinages avaient lieu au Mont Saint-Michel en raison de l’importance du culte rendu à l’archange qui avait été désigné par Charlemagne comme patron de l’Empire. Les invasions normandes du IXe siècle entraînèrent un déclin de l’abbaye. En 966, le duc de Normandie Richard Ier y fonda une abbaye bénédictine qui fut bâtie au XIe siècle : cette première édification représenta déjà un tour de force. Au XIe siècle, la réforme monastique et l’introduction de la règle clunisienne en firent un des plus grands centres de pèlerinages de l’Occident médiéval.

En 1203, pendant la guerre qui opposait Jean sans Terre, roi d’Angleterre et duc de Normandie, à Philippe Auguste, roi de France, le Mont Saint-Michel fut assiégé et un incendie, provoqué par les assaillants, le ravagea en partie. Après la guerre, le Mont devint propriété du roi de France qui, pour dédommager les moines, fit entreprendre la reconstruction des bâtiments endommagés. C’est ainsi qu’à partir de 1203 fut élevé le bâtiment connu sous le nom de Merveille. Pour cela, il a fallu raccourcir le bras nord du transept de l’église.

Le renouveau du culte de Saint-Michel aux XIVe et XVe siècles accrut le prestige de l’abbaye. L’archange devint protecteur des rois de France et était invoqué durant la Guerre de Cent Ans – rappelons que l’une des trois voix entendues par Jeanne d’Arc était celle de Saint Michel.

Le Mont Saint-Michel resta une abbaye jusqu’à la Révolution française, date à laquelle il servit de prison, notamment pour les prisonniers politiques. Il cessa d’être une maison d’arrêt en 1863. De 1865 à 1909, plusieurs restaurations furent effectuées. À partir de 1966, l’abbaye reçut de nouveau des moines qui restaurèrent ainsi une communauté, renouant avec la fonction initiale des bâtiments.

Des bâtiments à flanc de rocher

Comme toute abbaye, celle du Mont Saint-Michel devait être fonctionnelle. Ses différentes composantes illustrent ses fonctionnalités : l’accueil des pèlerins, la prière, l’étude, les fonctions administratives…

L’abbaye s’élève sur trois niveaux. [1] S’élevant en hauteur aux premier et deuxième niveaux, à l’ouest, Notre-Dame-Sous-Terre. Cette chapelle est tout ce qui reste de l’abbatiale fondée en 966 par Richard Ier. Elle offre tout de même un magnifique exemple de l’architecture pré-romane.

Au troisième niveau, l’église abbatiale, édifiée entre 1022 et 1084, est en bonne partie construite en porte à faux. Si la croisée du transept et la partie subsistante de la nef [2] reposent sur la plate-forme naturelle formée par le rocher, les bras nord et sud du transept, le chœur et, autrefois, les trois travées occidentales de la nef, repose(ai)ent sur des cryptes qui leur servent de fondations et qui se trouvent au niveau inférieur. À l’ouest, Notre-Dame-Sous-Terre soutenait les trois travées occidentales de la nef de l’église, jusqu’à ce qu’elles disparaissent dans un incendie en 1776. Au nord, Notre-Dame-des-Trente-Cierges et au sud la chapelle Saint-Martin forment les fondations du transept. A l’est, la crypte des gros piliers supporte le chœur gothique – venu remplacer le chœur roman qui s’était effondré en 1421. La nef romane est constituée de trois vaisseaux, c’est-à-dire de l’allée centrale encadrée de chaque côté par les collatéraux. Elle s’élève sur trois niveaux : les grandes arcades, la tribune et les fenêtres hautes. Le transept est voûté en berceau plein cintre.

Les bâtiments de l’abbé Robert de Torigny, à l’ouest et au sud-ouest, aux premier et deuxième niveaux, consistent en une nouvelle hôtellerie, de nouveaux logis abbatiaux, une nouvelle infirmerie, une chapelle Saint-Étienne – qui rappelle l’ancien culte célébré ici avant celui de saint Michel – et une officialité. Cette dernière était un  tribunal où l’abbé rendait la justice s’exerçant sous sa juridiction – l’abbé du Mont Saint-Michel était un seigneur.

Les bâtiments de la Belle Chaise, à l’est, intègrent les fonctions administratives : au premier niveau, la salle des gardes constitue l’entrée de l’abbaye depuis l’époque gothique ; au second niveau, une nouvelle Officialité.

Le Mont Saint-Michel (4)S’élevant au nord-est sur les trois niveaux, le corps de bâtiment commencé en 1203 porte bien son nom : la Merveille. Elle se décompose en deux parties, est et ouest. A l’est, se situent l’aumônerie, au premier niveau, destinée à accueillir les pauvres, la salle des Hôtes, au deuxième niveau, réservée aux hôtes de marque, et enfin le réfectoire, au niveau de l’église. La partie ouest comprend d’abord, au premier niveau, le cellier, où les provisions étaient entreposées. Ensuite, au-dessus, la salle des Chevaliers, dénommée ainsi par erreur au XIXe siècle, qui, en fait, servait aux moines de scriptorium. Elle était la seule pièce chauffée de l’abbaye. Enfin, au troisième niveau, le cloître encadre un jardin médiéval reconstitué et dont trois arches donnent sur la mer et le vide. Un autre bâtiment devait s’étendre à l’ouest, dans le prolongement de la Merveille mais il n’a jamais été construit.

Habituellement, les bâtiments d’une abbaye sont rassemblés autour du cloître, côte à côte, donc sur une superficie suffisamment grande pour accueillir l’ensemble de la construction. Or, le Mont-Tombe est un rocher qui, par sa configuration, rend impossible un tel agencement. L’abbaye du Mont Saint-Michel est donc édifiée sur trois niveaux. Le principal défi posé aux architectes fut donc le manque d’espace.

Ainsi, les différents bâtiments, qui répondent aux différentes fonctions de l’abbaye, sont superposés à la verticale, accrochés à flanc de roc. La communication entre eux est assurée par un réseau complexe de couloirs, d’escaliers et de passages qui font du Mont Saint-Michel un véritable labyrinthe. En outre, cette superposition obéit à une gradation vers le haut des symboles religieux : au premier niveau, en bas se situent, entre autres, le cellier, lieu où l’on entreposait les provisions, lié au corps, à l’enveloppe charnelle de l’âme, à ce qui est périssable, à ce qui retournera à la poussière après la mort ; au sommet du rocher se trouvent les lieux sacrés par excellence, le cloître et, surtout, le chœur de l’abbatiale, des lieux consacrés à Dieu et à l’âme, à ce qui est immatériel.

Arts roman et gothique mêlés

Nous n’allons pas procéder à une analyse stylistique de tous les bâtiments composant l’abbaye. En focalisant notre étude sur l’abbatiale et la Merveille nous pouvons noter que l’autre originalité de l’abbaye est de mêler l’art roman et le style gothique.

Le Mont Saint-Michel (3)La nef de l’église est l’expression du style roman, plus précisément du second art roman [3]. En effet, les collatéraux sont voûtés d’arêtes, enserrant la nef centrale et permettant ainsi de maintenir sa stabilité. D’autre part, les tribunes, placées au-dessus des bas-côtés, ont une fonction architectonique bien précise : par leur présence, elles opèrent un phénomène de contrebutement, c’est-à-dire que leur voûte oppose une force oblique montante à la force oblique descendante de la voûte de la nef centrale. Ce principe d’une architecture dynamique sera repris par l’art gothique… Cette élévation à trois étages est également typique de l’art roman normand de la fin du XIe siècle.

Le chevet de l’abbatiale a été bâti dans le style gothique flamboyant. Il comprend lui aussi trois niveaux : le chœur et le déambulatoire au rez-de-chaussée, un triforium ajouré et enfin les fenêtres hautes. Quatre chapelles rayonnantes le complètent. Ce style gothique flamboyant a plusieurs caractéristiques : toutes les parties du chœur comprennent des voûtes sur croisées d’ogives. Ensuite, ces ogives sont beaucoup plus complexes que celles de l’art gothique précédent. Enfin, le décor est plus exubérant, on le voit notamment au niveau des fenêtres hautes ou des baies du triforium qui donnent à l’intérieur : les formes évoquent des flammes ou de la dentelle. Finalement la grande luminosité du chœur contraste avec l’obscurité de la nef.

En ce qui concerne la Merveille, la variété des styles est saisissante. L’aumônerie et le cellier sont voûtés d’arêtes reposant sur de puissants piliers qui servent à soutenir les niveaux supérieurs. La salle des Hôtes et la salle des Chevaliers comprennent des colonnes plus légères. La salle des Hôtes et l’aumônerie possèdent une file de supports médians qui sépare leur espace en deux nefs de même hauteur. Ce procédé largement utilisé à l’époque gothique permet de résoudre les problèmes d’équilibre facilement.

La salle des Hôtes est divisée en sous-volumes dont chacun correspond à une voûte quadripartite sur croisée d’ogives. La hauteur de ces voûtes étant plus grande que la longueur et la largeur, cela produit un effet de légèreté, d’élan, de hauteur du plafond.

Cette salle comprend une seule rangée de colonnes tandis que la salle des Chevaliers en possède trois. Cela s’explique par des raisons architectoniques : la salle des Hôtes ne soutient que la salle du réfectoire alors que celle des Chevaliers doit supporter non seulement la cour du cloître mais également sa colonnade. La superposition des salles gothiques, nécessitée par la topographie, nécessitait donc une grande maîtrise géométrique. Les piliers et les colonnes étant porteurs, les axes de gravité, d’un étage à l’autre, devaient être parfaitement alignés. En ce sens, la Merveille est une véritable prouesse architecturale.

Au troisième niveau, le cloître a une forme trapézoïdale. Ses galeries sont couvertes d’une voûte en bois. Ses colonnes, disposées en quinconce, sont donc plus légères. Les frises et les écoinçons ornant la colonnade représentent des végétaux et des scènes anecdotiques typiques de l’art gothique normand.

Le Mont Saint-Michel (2)Le réfectoire des moines ne possède pas de piliers. C’est un plafond en bois voûté en berceau plein cintre qui repose sur des murs. Néanmoins, la hauteur étant plus grande que la largeur de la pièce, le réfectoire possède des proportions élancées.

Enfin, l’ensemble de la Merveille est renforcée par des contreforts et des murs puissants et massifs. Cependant, ces masses se font oublier lorsque l’on est à l’intérieur où comme nous venons de la voir, tout n’est que grâce et légèreté.

Le symbole du désir humain de triompher de la nature

Le Mont Saint-Michel était un lieu de pèlerinage très fréquenté au Moyen Age. Le culte de l’archange Michel était rendu en général sur des lieux élevés afin de rappeler qu’il était le chef des anges. Selon la Bible, il aurait terrassé un dragon, forme qu’avait revêtue le diable, et l’aurait expulsé du paradis. Il était l’une des premières personnes à invoquer lorsque quelqu’un souhaitait être protégé du démon. La légende affirme même que le combat entre Michel et le dragon eut lieu sur le mont lui-même. L’archange est donc le symbole de la force de Dieu. Au moment du Jugement dernier, c’est saint Michel qui sonnera sa trompette pour réveiller les morts et qui conduira les élus au paradis. Il est donc aussi symbole du triomphe de la force spirituelle sur la mort.

Cette symbolique peut être mise en relation avec le Mont Saint-Michel. Au Moyen Age, la mer était redoutée, si bien que les marins naviguaient près des côtes. Or, la baie du Mont Saint-Michel possède, de ce point de vue, une grande signification parce qu’elle est un concentré des aspects maléfiques de la mer : c’est, en Europe, le lieu de la plus forte amplitude de la marée, qui à l’époque est un phénomène mystérieux ; c’est aussi un lieu de dangers avec ses sables mouvants et sa marée montante menaçant d’isoler les imprudents.

Ainsi, saint Michel terrassant le dragon, c’est aussi le symbole du désir humain de triompher de la nature. Et les prouesses architecturales réalisées dans l’abbaye en témoignent. Le Mont et l’abbatiale traduisent la volonté de vaincre la mer et le ciel en un acte de foi en la puissance divine.

.

D’après :
KERGALL, Hervé et MINNE-SÈVE, Viviane, La France romane et gothique, Paris, La Martinière, 2000.
Visite virtuelle du Mont Saint-Michel
Retrouvez cet article ainsi que d’autres photographies sur cette page.

.

.

[1] Vous pouvez consulter le plan des différents niveaux de l’abbaye du Mont Saint-Michel sur Wikipedia.

[2] Pour tous les termes techniques propres au vocabulaire de l’architecture, reportez-vous au lexique publié avec cet article.

[3] Cf. L’architecture religieuse romane.

.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s