« La vision des vaincus » de Nathan Wachtel

La vision des vaincusPublié en 1971, cet essai d’« ethno-histoire » rendait compte de la conquête de l’Amérique du point de vue des Indiens. Pour eux, l’arrivée des conquistadors signifia la ruine de leur civilisation et un traumatisme immense. 

Né en 1935, Nathan Wachtel  est historien et anthropologue, spécialiste de l’Amérique latine. Ayant obtenu l’agrégation en 1963, il intègre l’École pratique des hautes études l’année suivante. En 1971 il publie son fameux ouvrage, La Vision des vaincus. En 1976, il devient directeur d’études à l’École des Hautes études en sciences sociales (EHESS). Il publie en 1990 Le retour des ancêtres. Les Indiens Urus de Bolivie, XXe-XVIe siècles. Essai d’histoire régressive. Il s’agit d’une étude d’anthropologie historique consacrée aux Indiens Urus des hauts plateaux de Bolivie qui ont été marginalisés par les Aymaras. En 1992, Dieux et vampires, puis, en collaboration avec Serge Gruzinski, Le Nouveau monde, Mondes nouveaux, en 1996. La même année, il devient professeur au Collège de France où il occupe une chaire d’histoire et anthropologie des sociétés méso et sud-américaines jusqu’en 2005. En 2001, il publie La foi du souvenir. Labyrinthes marranes, livre consacré à d’autres « vaincus » encore, ces Juifs convertis de force au catholicisme et soupçonnés de continuer à pratiquer dans le secret le judaïsme. Il vient de publier La logique des bûchers, une étude sur les tribunaux de l’Inquisition ibériques dans laquelle il combine la vision des opprimés et celle des oppresseurs. Il y montre comment leurs méthodes annoncent une modernité monstrueuse, celle des totalitarismes du XXe siècle. En 1986, il a aussi publié, avec Lucette Valensi, Mémoires juives,

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Le « traumatisme de la Conquête »

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Comme l’indique le sous-titre de son livre – Les Indiens du Pérou devant la Conquête espagnole –, Nathan Wachtel entend rendre compte de la conquête et de la domination espagnoles du point de vue des Indiens : comment ceux-ci ont-ils réagi à la ruine de leur civilisation, à leur défaite ? L’auteur veut ainsi rompre avec une vision européocentriste de l’histoire, centrée sur le point de vue des Européens. Pour mener sa tâche, l’auteur entend associer à sa démarche l’histoire et l’ethnologie. D’où l’appellation d’essai d’« ethno-histoire » à son livre. Trois parties subdivisent le livre : « Événements », « Structures » et « Praxis ».

La première partie est consacrée aux événements : « Le traumatisme de la Conquête. » Un premier chapitre est consacré à la « mort des dieux ». Lorsque les Espagnols arrivent, les Indiens les prennent d’abord pour des dieux, encore que les Mayas aient douté de cette nature divine. Mais pour eux, c’était un moyen d’expliquer l’irruption d’un événement totalement imprévisible et inconnu dans leur univers :  en assimilant les Blancs à des dieux, les Indiens faisaient un effort de rationalisation. Mais l’illusion ne dure pas, en raison de la cupidité et de la violence des Conquistadors. La défaite des Indiens signifie la mort de leurs dieux : s’ils ont été vaincu, c’est que leurs dieux ont perdu leur puissance surnaturelle. Ils sont morts. Ainsi, la Conquête constitue un véritable traumatisme collectif. Au Pérou, la mort du roi Atahuallpa, dont la fonction était de faire le lien entre les hommes et les dieux, signifie le chaos le plus complet.

Le chapitre suivant étudie la « Danse de la Conquête » en s’appuyant sur le folklore actuel. En effet, les Indiens font revivre la Conquête lors de fêtes traditionnelles, ce qui montre que persiste dans la mémoire collective le souvenir d’un événement survenu quatre cents ans plus tôt. Ces fêtes entretiennent le souvenir du traumatisme mais sont aussi l’occasion – symbolique – pour les Indiens de prendre leur revanche sur les Espagnols. La recréation du souvenir, cette recomposition des événements par les fêtes traditionnelles, est une réaction au traumatisme de la Conquête.

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L’acculturation sert d’arme contre les Espagnols

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Une deuxième partie s’intéresse aux « changements sociaux au Pérou ». Pour en retracer l’évolution, Nathan Wachtel dresse d’abord, dans le premier chapitre, les structures de l’Etat inca. L’organisation économique est fondée sur deux principes : la réciprocité et la redistribution. La terre est le principal moyen de production sur lequel l’Inca (le souverain), les curaca (les chefs traditionnels) et les ayllu (les communautés rurales) ont des droits. Le système de la réciprocité et de la redistribution se traduisent par le versement du tribut à l’Inca et à la hiérarchie des curaca qui assurent l’ordre et la protection.

L’organisation politique est organisée autour de trois principes numériques : la dualité, la tripartition et la division décimale. Ces principes organisent le découpage des provinces, la hiérarchie sociale et le versement du tribut.

C’est cette organisation de la société inca que la Conquête bouleverse. Il s’agit d’une « destructuration » pour reprendre le titre du deuxième chapitre. Ce mot signifie que des structures anciennes subsistent, mais hors du contexte dans lequel elles existaient, dans un contexte totalement différent, celui de la domination espagnole.

La destructuration a d’abord été causée par l’effondrement démographique : le nombre d’habitants a chuté de manière vertigineuse entre 1530 et 1570, et surtout jusqu’à 1550. Des trous énormes ont ainsi été creusés dans l’organisation décimale traditionnelle de la société inca, d’où une désintégration sociale.

La destructuration économique ensuite se traduit par la mise en place de l’économie coloniale qui entraîne un drainage des richesses vers les Espagnols mais sans contrepartie pour les Indiens. En outre, l’introduction de la monnaie est encore un facteur destructurant : les Espagnols exigent le versement du tribut en argent. Pour cela, les Indiens sont obligés d’aller travailler à la mine pour en gagner, ce qui se fait au détriment de leurs activité traditionnelles. Le monde indigène se désintègre ainsi.

La destructuration sociale, en outre, se caractérise par la dégradation des rapports de réciprocité entre l’ayllu et le curaca, et par l’augmentation du nombre de yana, ces homme qui étaient détachés de leur ayllu afin d’être au service personnel de l’Inca, avant la Conquête, au service des Espagnols avec la Conquête.

Enfin, l’évangélisation des Indiens est vécue par ceux-ci comme une véritable agression. En effet, la religion permettait de donner tout son sens aux institutions incas. L’extirpation de l’idolâtrie a donc achevé la destructuration.

Le troisième chapitre est intitulé « Tradition et acculturation ». La seconde est très forte dans le domaine biologique avec le métissage, mais les métis sont rejetés autant par les Espagnols que par les Indiens. Elle est déjà moins importante en ce qui concerne la vie matérielle (alimentation, vêtements). Elle est encore plus faible en ce qui concerne la vie mentale (la langue, l’ écriture et, surtout, l’évangélisation qui reste très limitée). Au final, donc, la tradition l’emporte mais elle subit les effets destructeurs de la domination espagnole. Et parfois, l’acculturation sert d’arme pour lutter contre la domination des Blancs, à l’image de Garcilaso de la Vega et de Guamán Poma de Ayala.

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Les révoltes : le refus de la société coloniale

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Enfin, une dernière partie est consacrée aux révoltes. Celles-ci expriment le refus par les Indiens de la société coloniale. Ainsi, Manco Inca se retire dans la province de Vilcabomba où il organise la résistance aux Espagnols. Puis, l’un de ses successeurs, Titu Cusi, accepte de se faire baptiser afin de préserver l’Etat néo-inca et le faire coexister avec les Blancs.

Des mouvements millénaristes voient aussi le jour, comme celui de Taqui Ongo. Cette secte diffuse ses idées au Pérou dans les années 1560 en annonçant la fin de la domination espagnole et en exaltant la culture indienne. L’annonce d’un nouveau cycle temporel entretient l’espoir, le rêve d’un événement surnaturel. Au Mexique aussi un millénarisme se développe avec la « guerre de Mixton ».

L’auteur souligne que ces révoltes et ces millénarismes bénéficient, parfois, d’une certaine acculturation : ainsi Titu Cusi qui se fait baptiser pour préserver le nouvel Etat néo-inca.

Un deuxième chapitre est consacré, justement, à « Guerre et acculturation ». Deux exemples sont mentionnés : les guerres chichimèques, au nord de Mexico, et les guerres araucanes, au Chili. Dans le premier, Nathan Wachtel note la grande mobilité des Indiens qui ont su adopter l’usage du cheval, introduit sur le continent par les Blancs. Dans le second exemple, les Araucans utilisent des techniques de combat nouvelles adaptées à celles des Espagnols.

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Les approches combinées de l’histoire et de l’ethnologie

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Les approches combinées de l’historien et de l’ethnologue amènent Nathan Wachtel à étudier le folklore actuel, c’est-à-dire les danses, les fêtes, les contes… De cette manière, il s’inscrit dans l’École des Annales qui s’intéresse à l’histoire culturelle à partir des années 1970. L’auteur nous montre que le folklore peut être intégré à la démarche d’un historien : il conserve les traces d’un événement ancien tout en le recomposant à sa façon. Dans ce livre, il a su rassembler l’histoire et l’ethnologie, qui sont deux sciences qui peuvent se révéler complémentaires.

Pour son étude, Nathan Wachtel a utilisé trois types de sources. Pour retrouver la vision des Indiens, il a utilisé des chroniques rédigées par des indigènes, des chants indiens et, bien sûr, le folklore. Les archives de l’administration espagnole lui ont servi à retracer la mise en place de la domination espagnole. Enfin, il a étudié aussi des chroniqueurs espagnols.

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WACHTEL, Nathan, La Vision des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la Conquête espagnole. 1530-1570, Paris, Gallimard, « Folio histoire », 1971 (rééd. 1999).

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