La Prohibition aux Etats-Unis

La Prohibition aux Etats-UnisLe mois dernier les députés ont adopté une mesure visant à interdire la vente d’alcool aux mineurs. Aux Etats-Unis, dans les années 1920, c’est l’ensemble du commerce de l’alcool qui était interdit à toute la population américaine. Avec les conséquences néfastes qui en ont découlé. L’exemple de la Prohibition est l’un des plus éloquents pour souligner les dangers d’une mauvaise intervention de l’Etat dans la vie économique.

Les députés ont voté le mois dernier une mesure qui interdit la vente d’alcool aux mineurs. L’occasion nous est ici donnée de faire un retour sur une période très connue du grand public, en raison notamment de l’intérêt que le cinéma li a accordé [1] : la Prohibition. Mais ce qui apparaît peut-être moins aux yeux du grand public, ce sont les catastrophes provoquées par l’interférence de l’action de l’Etat avec les mécanismes du marché.

Division du pays entre « secs » et « mouillés »

Rappelons brièvement le contexte de l’époque. En 1917, les Etats-Unis sont engagés dans la Première Guerre mondiale. La fin de la décennie 1910 voit s’amorcer l’entrée du pays dans la société de production et de consommation de masse, une société moderne. Face aux changements économiques et sociaux profonds, un courant conservateur renaît, dans les années 1920, dans une partie de la population américaine. Un courant qui, incapable de comprendre les mutations de la société actuelle, cherche à lutter contre les influences néfastes de la modernité : le cinéma, l’automobile, les mœurs dissolues, le communisme… et l’alcool. Ainsi, la Prohibition est l’expression la plus connue de cette renaissance du conservatisme.

De 1903 à 1918, trente-deux Etats ont déjà adopté la Prohibition sur leur territoire. Mais la guerre met fin aux dernières hésitations. En effet, un soldat qui boit ne peut pas servir son pays comme il faut. Les idées en faveur de la prohibition de l’alcool triomphent alors. En août 1917, le Sénat adopte le principe. Puis c’est la Chambre des représentants, en décembre. Le 29 janvier 1919 est adopté le 18e amendement à la Constitution : « À partir d’une année après la ratification de cet article, la fabrication, la vente, le transport des boissons enivrantes à l’intérieur des Etats-Unis et de tout territoire soumis à la juridiction de ces derniers, leur importation et leur exportation à fins de boisson sont interdits. » Pour la droite conservatrice, c’est une victoire. En effet, elle associe la consommation d’alcool à l’immigration, surtout celle des Irlandais, des Polonais et des Italiens.

Cette loi qui divise le pays entre « secs » et « mouillés » constitue une intervention étatique dans la sphère économique qui va se révéler désastreuse. D’abord, elle n’interdit pas la consommation d’alcool, ce qui relève d’une incroyable bêtise : d’après la loi, il est possible de consommer une boisson… qu’on ne doit ni acheter ni fabriquer ! Ensuite, elle laisse au Congrès le soin de déterminer à partir de quelle teneur en alcool la boisson est qualifiée d’enivrante : c’est donc l’arbitraire le plus total qui est laissé au Parlement. Enfin, et surtout, elle prétend décréter qu’une réalité ne doit plus exister. Or, ce n’est pas parce l’on proclame qu’une chose n’existe pas qu’elle cesse d’exister.

En l’occurrence, cette chose, c’est le marché de l’alcool. Il existait, avant le 18e amendement, un marché de l’alcool. En clair, c’est un lieu où interagissent des individus et déterminent ainsi les prix des alcools. C’est un lieu où se rencontrent acheteurs et vendeurs pour échanger des boissons enivrantes. Une demande en alcool – celle de millions d’individus qui aiment le vin ou la bière – et une offre – celle des producteurs et des vendeurs – constituent ce marché. Le commerce de l’alcool est une activité économique. Tous ces faits sont des évidences. Mais il faut avoir ces évidences à l’esprit pour comprendre l’échec de la Prohibition. Le 18e amendement vise tout simplement à supprimer une activité économique entière.

Mais le monde réel ne se plie pas aux décisions politiques ou administratives. Car ce n’est pas le marché de l’alcool en tant que tel qui est supprimé par le 18e amendement, mais un marché légal. L’offre et la demande, après cette décision, vont désormais interagir dans la clandestinité. C’est un marché noir qui émerge. Avec toutes les conséquences néfastes qu’il implique.

Mauvaise qualité des boissons, augmentation des prix…

Les Américains, en effet, ne sont pas décidés à s’abstenir de consommer de l’alcool. La demande existant toujours, c’est une offre illégale qui la satisfait : ainsi se développe la contrebande. Cette dernière met sur le marché des produits de remplacement, souvent frelatés, conséquence logique de l’illégalité de ce commerce. En effet, refoulée dans la clandestinité, la production se fait dans des conditions déplorables, sans hygiène et à la va-vite. La conséquence en est la très mauvaise qualité des boissons. Mais, ainsi trompés par les vendeurs, les consommateurs n’ont aucun moyen de recours étant donné qu’ils sont eux aussi sous le coup de la loi…

L’autre conséquence, purement économique, du 18e amendement, réside dans l’augmentation très forte des prix. En effet, en raison de l’interdiction du commerce d’alcool, l’offre se réduit. Le nombre de personnes prêtes à se risquer à exercer des actes délictueux n’est pas élevé, en effet. Or, la demande, elle, reste la même. La réaction sur le marché est donc logique : la demande étant supérieure à l’offre, les prix évoluent à la hausse.

Des saloons ouvrent discrètement. Baptisés speakeasies, ils constituent autant de lieux où se consomment des boissons alcoolisées. Du whisky est versé dans des tasses à thé, des étiquettes fantaisistes sont placées sur les bouteilles. À Chicago par exemple, on dénombre 20 000 speakeasies. On boit aussi chez soi, au stade, dans sa voiture…

Un commerce international prend aussi de l’ampleur. De l’étranger sont importés des vins qui, eux, sont de bonne qualité. Ce commerce d’importation est appelé bootlegging. Les principaux centres de distribution sont le Mexique, le Canada, les Antilles, les Bahamas… Ce commerce se structure dans une organisation rationnelle avec son réseau d’échanges, ses revendeurs, ses hommes de confiance…

L’autre effet de la clandestinité réside dans le type d’alcools mis sur ce marché noir. Le gin et le whisky remplacent rapidement la bière et le cidre. Des boissons qui, pour le même volume, produisent un effet plus fort. Cela s’explique facilement : sur un marché noir, le risque du trafiquant est de se faire appréhender par les autorités. Il lui faut donc transporter les boissons qui produisent l’effet le plus fort pour un volume plus faible. L’interdiction du commerce légal a donc provoqué la mise sur le marché de boissons très fortes.

Augmentation du nombre des crimes de sang

On en arrive à la dernière conséquence, la plus tragique, du 18e amendement : une augmentation spectaculaire de la criminalité, et surtout du nombre de crimes de sang. Puisque cette activité économique est devenue illégale, elle s’est trouvée dominée par le syndicat du crime. Souvent, les mafieux sont d’origine italienne. Avec les profits colossaux que l’illégalité engendre, les bandits peuvent acheter une relative tranquillité en achetant policiers et magistrats. La mitraillette se trouve toujours dans l’ombre des speakeasies.

L’autre aspect de cette augmentation de la criminalité vient de l’augmentation des prix : l’achat de boisson nécessite de plus en plus de moyens. Le vol constitue donc le moyen le plus efficace pour se procurer l’argent nécessaire pour se fournir en alcool. Le consommateur se livre à la délinquance car, de par ses choix personnels – se procurer de l’alcool –, il est rejeté dans l’illégalité.

L’exemple le plus célèbre est celui d’Al Capone. [2] Mais il permet bien de comprendre tous les effets nocifs de cette intervention malencontreuse de l’Etat dans une activité économique. Né en 1895 à Naples, il a grandi à New-York, où ses parents avaient immigré. Encore jeune, il a rejoint un gang, celui de Johnny Torrio. Après la guerre, il retrouve ce gang, à Chicago. Torrio et sa bande s’imposent face à une organisation criminelle rivale, la Main noire, la Mano nera. La Prohibition leur ouvre une période florissante. Du fait même de la mise hors la loi du commerce des boissons enivrantes, celui-ci s’est trouvé automatiquement pris en main par les organisations criminelles.

Al Capone met en place un marché noir qui distribue un alcool de qualité très variable, ce qui n’est pas étonnant à cause de la clandestinité. La frontière avec le Canada est exploitée avec profit. Une armada de camions et de voitures importent l’alcool qui est ensuite écoulé dans les arrière-salles des speakeasies. Les hommes de Capone ne cessent de conquérir des parts de marché à Chicago, ce qui inquiètent les autres mafias, en particulier les Irlandais, qui ont la maîtrise du nord de la ville. Et à partir de 1924 éclate une véritable guerre dans Chicago : fusillades, bombes… La criminalité explose parce que le marché n’est plus encadré par la légalité. Al Capone lui-même échappe de peu à un attentat. Sa réaction est connue sous le nom de « massacre de la Saint-Valentin » : le 14 février 1929, ses hommes, déguisés en policiers, assassinent les principaux lieutenants de Bugs Moran, le chef du gang irlandais. Dans un marché légal, la « guerre » aurait eu lieu par campagnes de publicités interposées…

C’est un agent du FBI, Eliot Ness, qui va arrêter Al Capone. Ness est placé à la tête d’une équipe surnommée « les Incorruptibles », composée notamment d’un agent du fisc. C’est en s’apercevant que Capone n’a jamais payé d’impôts alors qu’il mène un train de vie fastueux que les autorités parviennent à le neutraliser pour fraudes. Mais ses liens avec les crimes de sang n’ont jamais pu être prouvés. Il est condamné, en octobre 1931, à onze ans de prison. Eliot Ness en profite aussi pour débarrasser la police de Chicago de ses éléments corrompus.

L’année 1933 sonne la victoire des « mouillés » : le 21e amendement annule le 18e. Non seulement la loi n’a jamais atteint le but qu’elle s’était fixée, mais elle a violé les lois constitutionnelles et a favorisé une augmentation affolante de la criminalité.

L’intervention de l’Etat américain sur les mécanismes du marché de l’alcool aura aussi entraîné la production d’alcools de mauvaise qualité, une augmentation des prix et celle de la corruption. Ceci s’explique par deux raisons : la première tient au fait que les mécanismes du marché étant complexes, il est impossible d’en maîtriser tous les paramètres et les effets qu’une intervention qui leur est étrangère implique ; la seconde s’explique par l’absence complète d’un Etat de droit, qui est la composante essentielle d’un marché légal.

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Aller plus loin :
KASPI, André, La vie quotidienne des Etats-Unis au temps de la prospérité. 1919-1929, Paris, Hachette, 1980.
KASPI, André, Les Américains. 1. Naissance et essor des Etats-Unis (1607-1945), Paris, Le Seuil, « Points histoire », 1986.

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Notes
[1] Nous connaissons tous le fameux film de Brian de Palma avec Kevin Costner, Sean Connery et Robert de Niro, Les Incorruptibles, sorti en 1987.

[2] Nous nous appuyons sur un article récemment publié : HURET, Romain, « Sous la loi d’Al Capone », in L’Histoire, février 2009, n° 339, pp. 54-57.

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2 réflexions au sujet de « La Prohibition aux Etats-Unis »

  1. Bonjour, je prépare un TPE sur la prohibition, et j’aimerais connaitre les sources de cet article et savoir si les informations données sont exact.
    Merci d’avance pour votre réponse.

    • Mes sources sont indiquées à la fin de l’article : les deux livres d’André Kaspi ainsi que l’article de Romain Huret, signalé en note [2]. A noter que ma problématique portant sur l’interventionnisme d’Etat dans la vie économique à travers l’exemple du marché de l’alcool a été choisie par moi : les analyses faites à ce sujet sont donc les miennes.

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