Tous les historiens sont révisionnistes !

Tous les historiens sont révisionnistesDes événements récents ont remis sous le feu de l’actualité deux mots que beaucoup, et notamment les médias, considèrent comme synonymes : révisionnisme et négationnisme. Or, le premier n’a rien à voir avec le second : il est même une « attitude naturelle en histoire ». Une mise au point s’avère donc nécessaire au sujet de ce qui constitue l’essence même de la discipline historique.

On a tendance, malheureusement, dans les médias, à confondre révisionnisme et négationnisme. Parmi de nombreux exemples, nous n’en citerons que deux. Le premier concerne le cas de l’évêque Williamson. Le journal L’Express a publié sur son site [1] un article intitulé « Le pape réintègre dans l’Église un évêque négationniste » et dans le chapeau duquel on pouvait lire cette phrase : « Le pape a réhabilité l’évêque traditionaliste Richard Williamson, qui soutient les thèses révisionnistes niant la Shoah. » Donc, selon L’Express, négationnisme est synonyme de révisionnisme.

Le 28 décembre 2008, le journal Le Parisien publie un article sur l’accueil réservé à Robert Faurisson par l’humoriste Dieudonné lors de l’un de ses spectacles : l’ancien universitaire de Lyon II est décrit comme un « chantre du révisionnisme ». [2] Deux lignes auparavant, il était qualifié de représentant du « discours négationniste ». Dans cet article aussi, révisionnisme égalait négationnisme. Dans de nombreux cas l’erreur est faite : les Japonais qui maquillent les crimes commis par leur armée dans les années trente sont des « révisionnistes », ceux qui contestent ou nient l’existence passée des chambres à gaz sont souvent désignés comme des « révisionnistes ».

Or, ces termes désignent deux réalités bien différentes. La revue L’Histoire, en 1999, l’écrivait : « le négationnisme n’est pas un révisionnisme (attitude naturelle en histoire)… » [3] En quoi le révisionnisme est une « attitude naturelle » dans la discipline historique ?

Le révisionnisme consiste, comme l’indique le mot, à réviser ses connaissances. Réviser vise à actualiser les connaissances, à les améliorer par une correction et une réécriture, à les compléter, à les mettre à jour par une nouvelle étude.

L’actualisation des connaissances se fait par les progrès de la recherche. Ceux-ci contribuent à enrichir la connaissance du passé qui s’en trouve, fatalement, modifiée. Il faut donc le réécrire pour mettre à jour ce passé en fonction des derniers acquis de la recherche. Ainsi, dans la réédition de son Histoire sociale de la France au XIXe siècle, [4] Christophe Charle note dans sa postface que la multiplication, depuis la fin des années 1980, des thèses et des colloques en histoire sociale l’a amené à modifier quelques unes des analyses qu’il avait faites en 1991. Il explique par exemple qu’au cours des années 1990, les historiens ont acquis une meilleure connaissance de certains groupes sociaux comme les professions intellectuelles par exemple, qui jusque-là avaient été négligées par la recherche.

En ce sens, les auteurs des colloques, des thèses et Christophe Charle lui-même se sont comportés en révisionnistes en réécrivant l’histoire sociale de la France du XIXe siècle à la lumière des nouvelles études faites sur le sujet.

Le révisionnisme se caractérise aussi par les corrections que les historiens ont apporté ou apportent à leur démarche. Il en est ainsi de l’histoire politique par exemple, et nous l’avons suffisamment montré à travers notre rubrique consacrée aux classiques de l’histoire. Les historiens méthodiques, dont les plus représentatifs sont Langlois et Seignobos, étudiaient les évolutions politiques uniquement à l’aide des documents « vrais » et « francs », c’est-à-dire des témoignages volontaires des acteurs du passé. [5] Il en ressortait que l’histoire politique, à leur époque, était une histoire événementielle, diplomatique et focalisée sur les personnes ayant du pouvoir. Grâce, notamment, à des historiens comme René Rémond, l’étude de l’histoire politique s’est enrichie par l’étude de nombreux autres documents : films, sondages, statistiques, presse… Elle a établi des connections avec d’autres sciences : la politologie, la sociologie, la géographie même… Et elle a donné lieu à des études sur des partis politiques, les militants et leur sociologie comme en témoignent Les communistes français d’Annie Kriegel [6], mais aussi sur la culture et l’idéologie politiques, sur l’évolution de la géographie électorale et ses facteurs… C’est cela aussi, le révisionnisme en histoire : remettre à jour, par de nouvelles analyses et de nouvelles méthodes de travail (en l’occurrence l’examen de sources nouvelles), la connaissance des faits que l’on avait jusqu’alors.

Le révisionnisme, c’est aussi la remise en cause des idées reçues, des connaissances toutes faites concernant certaines périodes ou certains phénomènes historiques. Les historiens ont par exemple mis en pièce un certain nombre d’idées fausses qui circulaient sur les cathares : leur religion ne venait ni de Perse ni de cultes à mystères, elle ne doit rien aux influences manichéennes, elle n’a pas touché majoritairement les couches populaires des sociétés concernées. Il n’y a jamais eu non plus de châteaux cathares, encore moins d’Etat cathare ! Toutes ces remises en cause d’idées reçues viennent des progrès de la recherche historique permis par la découverte de nouvelles sources sur lesquelles travailler.

Ainsi, le révisionnisme amène au débat, à confronter les points de vue, à échanger les arguments en faveur de telle ou telle explication. Par exemple, dans les années 1970, deux grands courants historiographiques visant à expliquer le nazisme ont vu le jour : d’une part, l’intentionnalisme entend montrer que Hitler était au centre de toutes les décisions et qu’il mettait en œuvre le programme élaboré par lui-même ; d’autre part le fonctionnalisme cherche à montrer que Hitler était en fait un « dictateur faible », c’est-à-dire que le système de pouvoir était tellement éclaté que les différents dignitaires se disputaient la faveur de Hitler et réalisaient ainsi les objectifs, radicaux, certes, mais imprécis, fixés par le Führer.

En clair, en révisionnistes, les historiens ne débattent pas des faits eux-mêmes mais de leur interprétation. Le négationnisme, lui, cherche à nier les faits. C’est parce que, par métier, les historiens sont amenés à remettre en cause l’état des connaissances et leur interprétation, que le révisionnisme est une « attitude naturelle » dans cette discipline.

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[1] Le pape réintègre dans l’Eglise un évêque négationniste

[2] Dieudonné applaudi par Le Pen.

[3] L’Histoire, décembre 1999, n° 238, p. 72.

[4] CHARLE, Christophe, Histoire sociale de la France au XIXe siècle, Paris, Seuil, 1991, rééd. 2001.

[5] Cf. « Introduction aux études historiques » de Langlois et Seignobos

[6] Cf. « Les communistes français. 1920-1970 » d’Annie Kriegel

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