« Les communistes français » d’Annie Kriegel

Les communistes françaisPublié en 1968, Les communistes français présentait une autre façon de faire de l’histoire politique : l’approche quantitative et sociologique était loin de l’histoire purement événementielle. Ce livre est aussi un classique de l’historiographie du communisme.

Annie Kriegel est née dans une famille juive en 1926. Elle est la sœur de l’historien Jean-Jacques Becker. Entrée dans la Résistance, elle rejoint en 1942 les Jeunesses communistes révolutionnaires. Elle quitte le PCF en 1956 à la suite du rapport Khrouchtchev, sur les crimes de Staline, et de la répression de l’insurrection hongroise. Agrégée d’histoire, elle devient l’une des plus grandes spécialistes du communisme auquel elle consacre ses recherches. Elle occupe divers postes, en particulier au CNRS, avant d’être nommée professeur de sociologie politique à l’Université Paris-X-Nanterre. Elle publie en 1964 1920. Le Congrès de Tours. Naissance du PCF puis, en 1968, ce qui allait devenir un classique : Les communistes français. 1920-1970. En 1972, elle publie Les Grands procès dans les systèmes communistes et en 1974 Communisme au miroir français. En 1982, elle fonde avec Stéphane Courtois la revue Communisme. En 1991, elle publie ses mémoires sous le titre Ce que j’ai cru comprendre. Annie Kriegel s’est livrée à une étude, avec Stéphane Courtois, sur Eugen Fried. Décédée en 1995, le livre paraîtra en 2001 sous le titre Eugen Fried, le grand secret du PCF. Elle a aussi écrit plusieurs ouvrages sur les Juifs et Israël.

Le Parti communiste : un « enfer de Dante »

La phrase qu’Annie Kriegel écrit en tête de la deuxième partie du livre pourrait aussi figurer en introduction : « Un parti communiste, c’est l’enfer de Dante : une série de cercles concentriques. » En partant du centre, on trouve d’abord le PCF lui-même, les compagnons de route ensuite, puis les électeurs et les lecteurs. En première partie, l’historienne étudie ce qu’elle appelle « les couronnes extérieures ».

Les électeurs communistes, depuis 1945, sont implantés principalement en région parisienne, dans le Nord, le Pas-de-Calais et les zones rurales du nord et de l’ouest du Massif central. Si une certaine stabilité caractérise le vote communiste, des mutations et des ruptures de fidélité se produisent aussi : vieillissement de l’électorat, diminution de la proportion des paysans, augmentation de la proportion des cadres, ruptures comme en 1958 et en 1968.

Les lecteurs forment un cercle plus étroit que celui des électeurs mais dont la composition est tout aussi originale car, d’une part, tous les membres du PCF ne lisent pas la presse communiste et, d’autre part, celle-ci est lue par des gens qui ne votent pas pour le PCF. Le portrait-robot du lecteur est dressé par Annie Kriegel : un homme plutôt jeune, issu soit du milieu ouvrier ou de celui des employés et des fonctionnaires, habitant en banlieue et qui a un niveau de vie tout à fait décent. Ceux qui lisent L’Humanité sont déjà, en partie, des cadres du PCF. L’Humanité-Dimanche, le supplément hebdomadaire, est, en revanche, lu par les personnes issues des catégories plus populaires. Les lecteurs de la presse quotidienne constituent donc déjà un cercle intérieur.

La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée au « peuple communiste ». En ce qui concerne le dénombrement d’abord, les périodes 1921-1934, 1938-1943 et 1947-1960 voient un déclin de l’effectif du PCF. On constate une alternance de périodes de déclin et de croissance. Mais le PCF, en terme d’effectifs, reste un petit parti comparé aux autres partis communistes du monde.

Que révèle l’analyse sociologique des adhérents au PCF ? L’analyse porte surtout sur la période d’après-guerre. D’abord, plus de la moitié a plus de quarante ans, et cette part est en augmentation. À l’inverse, le parti a beaucoup de mal à recruter les jeunes, en raison de son idéologie qui le rend réfractaire à la modernité. Ensuite, la part des femmes au sein des militants est en progression aussi mais qui, en fait, est due à une diminution globale des effectifs. La fidélité des femmes au PCF s’explique par plusieurs facteurs : c’est un parti de gestion et il forme une société close, une microsociété dans laquelle les femmes occupent les mêmes fonctions que celles qu’elles ont dans la société classique. Enfin, en ce qui concerne le statut, la part des employés de la fonctions publique et des services publics est en augmentation. Le nombre d’ouvriers est en baisse par rapport à la période de l’entre-deux-guerres, pour plusieurs raisons : l’implantation en province du PCF, l’organisation du temps de travail et le souhait de progression dans sa carrière qui dissuadent d’avoir une activité politique, l’hétérogénéité du monde ouvrier…

Générations, pratiques militantes, degrés d’adhésion…

L’historienne s’intéresse ensuite aux différentes générations de militants communistes qui sont venus peupler le PCF. Une génération, c’est, nous dit Annie Kriegel, un « ensemble d’hommes qui, vivant la même histoire, ont en commun un même univers mental ». La génération de 1924-1934 se représente le monde avec la République des soviets au centre : le socialisme dans un seul pays allait, un jour, embraser le monde entier. Règne alotrs le « climat d’une secte ». À partir de 1934, une autre génération monte, celle du Front populaire. En plus de sa vision manichéenne opposant socialisme contre capitalisme, cette génération y ajoute l’opposition fascisme contre démocratie. Vient ensuite la génération de la Résistance, la génération sacrifiée. Elle est marquée par la clandestinité et la guerre. Pour beaucoup à cette époque, les objectifs nationaux de la Résistance représentent l’essence même du communisme.

Les pratiques militantes sont multiples. Le PCF pratique le noyautage, c’est-à-dire qu’il envoie des militants dans des organisations appartenant à la « société globale », la société à détruire. Les « sous-marins » sont des personnes recrutées à qui les dirigeants communistes français demandent de ne pas révéler son affiliation au PCF, et même de la nier. La direction aux affaires propres au PCF est une autre façon de militer. Et il y a l’activité dans les organisations de masse, comme la grosse « courroie de transmission » qu’est la CGT : ce syndicat ne doit pas avoir d’autre politique que celle du PCF.

La deuxième partie se termine par un chapitre sur les « degrés d’adhésion ». L’adhésion politique consiste à voir dans le PCF le parti de gauche le plus radical, le plus républicain et l’héritier du jacobinisme et du socialisme. L’adhésion existentielle fait de l’appartenance au PCF un état de nature : elle est dictée par les coordonnées sociales, nationale, professionnelles, culturelles… Enfin, l’adhésion idéologique est généralement le fait des étudiants et des intellectuels.

La dernière partie de l’ouvrage est consacrée à l’étude de « l’appareil », qu’elle compare à un clergé. S’intéressant aux permanents, elle dresse un organigramme du PCF depuis la Libération en insistant sur le fait que la hiérarchie joue un grand rôle dans la constitution d’une contre-société. La bolchevisation du Parti revêt trois aspects : 1°) la création d’une nouvelle unité de base, l’entreprise ; 2°) un nouvel organigramme qui donne le pouvoir et l’initiative au centre du Parti, à la direction ; la formation d’un noyau dirigeant et d’un appareil permanent. Les permanents sont comparés à un clergé dans la mesure où ces personnes-là ont coupé tout lien avec le « monde profane », seul le PCF donne un sens à leur vie. Les finances du PCF sont réorganisées par le grand argentier du Komintern. Le monde des permanents est en augmentation du fait de l’enracinement du Parti dans les couches moyennes.

Des liens problématiques avec la liberté

Ces permanents sont des hommes quelconques, d’une part parce qu’ils doivent manifester les qualités populaires les plus communes, d’autre part parce qu’on se méfie des beaux parleurs, des démagogues. « C’est au Parti que chaque militant doit volontairement identifier sa personne. » Et Annie Kriegel brosse les portraits de Maurice Thorez, Waldeck Rochet et Georges Marchais.

« Les mécanismes de sélection », objet du dixième chapitre, sont multiples. Les instances supérieures du Parti exercent un contrôle étroit sur les instances inférieures. Les critères de sélection correspondent au modèle théorique que le PCF a de lui-même. Le PCF entend former ses cadres de façon systématique. C’est ainsi que tout un réseau d’écoles est créé avec un corps enseignant constitué de cadres confirmés. Quant aux élèves, ils sont sélectionnés par la section des cadres. Ce réseau d’écoles est un puissant agent de cohésion pour le PCF.

Puis sont étudiés les centres du pouvoir et les mécanismes de décision. Annie Kriegel décrit d’abord les évolutions entre le PCF et Moscou, à qui il est subordonné. Ensuite, elle s’attache à rendre compte des mécanismes de décision à l’intérieur même du parti.

Enfin, le PCF s’est livré à l’espionnage au profit de l’Union soviétique, a été impliqué dans des affaires d’argent et, plus grave, des règlements de comptes, parfois sanglants pendant la période 1939-1945. Le PCF a des secrets mais il utilise aussi le secret comme outil du pouvoir. À tel point qu’il devient très difficile aux hommes et aux idées de circuler au sein de ce parti. Cela pose le problème des rapports entre le socialisme d’une part et la science et la liberté d’autre part, à commencer par la liberté d’informer.

« Le travail le plus convaincant sur le Parti communiste français » (R. Paxton)

Les Communistes français sont un grand classique de l’histoire politique et de l’histoire du communisme français. Publié en 1968, il est à rapprocher des Droites en France de René Rémond, publiées en 1954. Ces deux livres en effet proposaient une autre façon de faire de l’histoire politique. D’abord, parce qu’en étudiant un parti, Annie Kriegel s’éloignait déjà de la simple histoire événementielle, relatant les événements politiques et les décisions des grands hommes. Ensuite parce que son étude était orientée dans la voie sociologique : le sous-titre de son ouvrage est Essai d’ethnographie politique. Annie Kriegel étudie les communistes français comme une microsociété, une « contre-société ». Nous avons vu que son livre s’intéresse aux lecteurs, aux électeurs, aux militants et à leur sociologie. Ce livre montrait donc qu’il était tout à fait possible de faire une histoire politique différente de celle des méthodiques [1], en reprenant même des méthodes d’analyse quantitative de l’école des Annales : en témoignent les nombreux tableaux de chiffres, par exemple, qui jalonnent le livre.

D’autre part, cet ouvrage est devenu un classique dans l’historiographie du communisme français. L’historien américain Robert Paxton a salué ce livre en ces termes : « C’est le travail le plus convaincant qui ait été écrit sur le parti communiste français et peut-être sur n’importe quel parti communiste occidental. » D’autres ouvrages sur le communisme français ont, depuis, complété ce livre : en 1989, toujours dans une approche sociologique, Pierre Budal publiait Prendre parti. Pour une sociologie historique du PCF, et en 2000, Stéphane Courtois et Marc Lazar venaient d’écrire une Histoire du Parti communiste français. Plus récemment encore, deux livres sont parus sur une période peu glorieuse du PCF : celle de la création de listes noires sur lesquelles étaient inscrits les noms des communistes exclus du Parti et l’assassinat de ces « traîtres » ou « chiens de garde du capitalisme » selon les mots utilisés. En 2007 fut ainsi publié le livre de Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre intitulé Liquider les traîtres. La face cachée du PCF, 1941-1943. Et en 2008, Sylvain Boulouque et Franck Liaigre publièrent Les Listes noires du Parti communiste, 1931-1945.

Dans la conclusion, Annie Kriegel a vu juste lorsqu’elle écrivait : « Toute rupture significative du cours soviétique aurait à très bref délai les plus considérables effets sur la situation du communisme français. » Effectivement, en 1989-1991 l’URSS et le communisme s’effondrèrent, et le PCF fut entraîné dans leur chute…

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KRIEGEL, Annie, Les communistes français, Paris, 1968, rééd. Le Seuil, « L’Univers historique », 1985.

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[1] Cf. « Introduction aux études historiques » de Langlois et Seignobos.

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