14 mai 1610 : Henri IV est assassiné

14 mai 1610 Henri IV est assassinéFrance 2 diffuse en ce mois de janvier un téléfilm sur l’assassinat d’Henri IV. Cet assassinat fut l’œuvre d’un individu isolé, François Ravaillac, qui, comme d’autres de ses contemporains, ont cru voir dans le roi de France un tyran. Et qui a baigné dans une époque où se diffusaient des doctrines légitimant le tyrannicide.

Certaines dates de l’histoire sont extrêmement connues : 52 av. J.-C., 1515, 1789, 1830, 1848, 1958… Le 14 mai 1610 en fait partie. Ce jour-là était assassiné Henri IV. Enquête sur un meurtre.

De nombreux « Ravaillac en puissance »

Ce vendredi 14 mai, à seize heures, le carrosse du roi est arrêté rue de la Ferronnerie : deux charrettes occupent toute la largeur du passage et tentent, tant bien que mal, de se ranger sur les côtés pour laisser passer le véhicule royal. C’est à ce moment que surgit un homme, un couteau à la main : il s’élève à hauteur d’Henri IV en posant le pied sur une roue du carrosse et plante, à deux reprises, son couteau dans la poitrine du monarque. Ce dernier s’effondre immédiatement et décède presque sur-le-champ. On s’empare aussitôt du meurtrier. Il s’appelle François Ravaillac.

Ce n’est pas la première fois que l’on s’en prend physiquement au roi. Henri IV fut victime d’une vingtaine de tentatives de meurtre dans sa vie. Par exemple, le 27 août 1593, un nommé Pierre Barrière est arrêté pour avoir voulu assassiner le roi. Il est condamné au supplice qui sera celui de Ravaillac. Le 27 décembre 1594, Jean Chastel, qui s’est glissé parmi les gentilshommes suivant Henri IV, se précipite sur ce dernier à la première occasion mais ne parvient qu’à le blesser à la lèvre. Arrêté, il est condamné, lui aussi, à l’écartèlement. Le 19 décembre 1605, alors qu’il passe à cheval sur le Pont-Neuf, Henri IV est jeté à terre par un homme qui brandit un poignard. Il s’appelle Jacques des Isles. Un nommé Ridicauwe, un dominicain flamand, est arrêté lui aussi pour avoir projeté, à plusieurs reprises, de tuer le roi. Au total, Henri IV subit en moyenne un attentat par an sous son règne.

À l’époque où règne Henri IV, la France venait de sortir des guerres de religion [1], terrible guerre civile au cours de laquelle catholiques et protestants s’entretuèrent, dans un déchaînement des passions religieuses, mais aussi à une période de faiblesse de l’autorité royale. La Ligue, formée en 1576, regroupait les catholiques intransigeants. Le roi Henri III avait décidé de suivre les Politiques, ces catholiques en faveur du compromis. Assassiné en 1589 par un moine fanatique, Jacques Clément, c’est Henri de Navarre qui était devenu l’héritier du trône. Mais il était protestant… Il reconquit son royaume par les armes, à la tête des troupes protestantes, puis abjura le protestantisme le 25 juillet 1593 avant de se faire couronner à Chartres le 27 février 1594. Mais il fallut attendre le 17 septembre 1595 pour que le pape donne son absolution.

Et pourtant, malgré cela, les tentatives pour assassiner le roi furent nombreuses. Pourquoi ? Il existait de nombreux « Ravaillac en pensée », « de cœur » ou « en puissance » pour reprendre les expressions de Roland Mousnier. Beaucoup s’attendaient à ce qu’il arrive malheur  à Henri IV.

Tyran d’exercice et tyran d’usurpation

Pour comprendre, il faut d’abord replonger dans les textes liés à la pensée politique depuis l’antiquité jusqu’aux temps modernes. Aristote, dans son Éthique à Nicomaque, oppose la tyrannie, gouvernement corrompu, celui d’un mauvais roi, à la royauté. Il soutient que la tyrannie dure en général peu de temps car les sujets en viennent toujours à comploter contre le tyran, lequel finit par être tué. L’antiquité chrétienne soutenait que la mort violente infligée au tyran l’est par Dieu. Cela voulait dire que le tyran serait bien puni, à un moment ou à un autre. Donc, qu’il ne fallait pas chercher à lui résister. Tertullien, dans son Apologétique, explique qu’un chrétien ne doit pas chercher à résister au tyran, car résister au tyran, c’est résister à l’ordre établi voulu par Dieu. Jésus Christ lui aussi a souffert la Passion, sans se plaindre.

Le Moyen Age vit renaître, au XIIe siècle, les grandes théories sur le tyrannicide. En 1159, Jean de Salisbury, dans son Policraticus, distingue deux types de tyran : le tyran d’usurpation et le tyran d’exercice. Le premier s’est emparé du pouvoir de manière totalement illégale, il ne devait pas accéder au pouvoir. Le second est le souverain légitime mais sa pratique du pouvoir est devenue tyrannique. Jean de Salisbury explique que les deux tyrans doivent être mis à mort parce qu’ils sont coupables de crimes de lèse-majesté divine : ils violent les lois voulues par Dieu. Saint Thomas d’Aquin, dans son De Regimine principum, ne fait pas cette distinction mais se montre très réservé sur l’attitude à adopter vis-à-vis du tyran. Il faut le tolérer dans la mesure du possible. S’il doit être renversé, c’est seulement par l’action des représentants du peuple. Sinon, les sujets doivent s’en remettre à Dieu : c’est l’idée déjà défendue par Tertullien selon laquelle il ne faut pas résister à l’ordre établi. Le professeur de droit pisan Bartole, au XIVe siècle, admet aussi que seuls les magistrats de la cité sont habilités à juger et à condamner le tyran. Nulle part il ne parle de l’action d’une personne privée.

Au XVIe siècle, les pensées protestante et catholique s’intéressèrent aussi au tyrannicide. Le calvinisme soutenait l’idée déjà défendue par Tertullien, à savoir que toute puissance venant de Dieu, il faut donc obéir même aux tyrans, lesquels peuvent être une punition envoyée sur les hommes par le Seigneur. Cependant, Calvin affirmait qu’une personne pouvait tuer un roi si ce dernier, par ses actes, violait les principes de Dieu. Mais cette personne devait recevoir sa mission spéciale de Dieu lui-même. Les théologiens catholiques, eux, déniaient tout droit à des particuliers de tuer le tyran. Mais ils ne disaient rien au sujet du cas où un particulier recevrait sa mission du Seigneur.

Mais quand, en 1584, Henri de Navarre, prince protestant, devint l’héritier du trône de France, les catholiques défendirent la souveraineté et les droits du peuple contre les rois, tandis que les protestants affirmèrent la primauté de la majesté et de l’inviolabilité de la personne royale. Un Ligueur, Jean Boucher, reprend ainsi la distinction entre tyran d’usurpation et tyran d’exercice. Le premier peut être assassiné par un particulier. En ce qui concerne le second, ce sont d’abord les magistrats qui doivent se prononcer. Quand ils ont déclaré le souverain coupable, à ce moment-là, même un simple particulier peut le tuer. Toutefois, si les magistrats sont empêchés d’agir, alors la révolte publique est légitime. Le soulèvement peut se justifier aussi si le souverain est un hérétique. Jean Mariana, un Espagnol, publie De rege et regis institutione dans lequel il assimile Jacques Clément, le meurtrier d’Henri III, à l’instrument de Dieu. Il affirme aussi que n’importe qui pouvait tuer le tyran d’usurpation. Enfin, il explique que, dans le cas du tyran d’exercice, il faut d’abord le supporter, ensuite lui faire des remontrances, puis le condamner s’il persiste dans la tyrannie. Et si l’exécution ne peut se faire dans les formes, alors chaque individu peut l’assassiner.

Toutes ces doctrines sur le tyrannicide étaient propagées dans les chaires et par des pamphlets. Elles fonctionnèrent bien comme l’ont montré l’assassinat d’Henri III et les nombreuses tentatives de meurtre sur Henri IV jusqu’à celle, réussie, de Ravaillac. Mais ce n’était pas suffisant. Ces théories disaient : il est permis de tuer un tyran. Une autre condition devait donc exister : que le roi de France, Henri IV, soit lui-même considéré comme un tyran.

Henri IV, le tyran

Plusieurs faits contribuèrent à véhiculer, dans une partie de l’opinion, l’idée qu’Henri IV était un tyran. D’abord, sa légitimité n’était pas évidente pour tout le monde. En effet, certains doutaient de la sincérité de sa  conversion au catholicisme. Il avait nommé le duc de Bouillon, un protestant, maréchal de France, accueilli plusieurs huguenots en son Conseil et n’avait rien fait pour restaurer la liberté de culte en Béarn. Donc, puisque la conversion du roi n’était pas sincère, il était resté un hérétique et il ne pouvait donc pas être le roi de France. En conséquence, en occupant le trône, il était un usurpateur. Et il est permis à chaque particulier de tuer les tyrans d’usurpation.

Ensuite, la politique étrangère du souverain faisait émerger des doutes quant à la sincérité de sa conversion. Après cette dernière, Henri de Navarre avait déclaré la guerre contre la très catholique Espagne le 17 janvier 1595, et a conclu une alliance avec l’Angleterre protestante en 1596. Malgré la paix de Vervins conclue entre l’Espagne et la France en 1598, Henri IV poursuivit sa politique d’hostilité envers le roi d’Espagne et d’entente avec les protestants.Il contribua très fortement, en particulier, au succès, pour les Provinces-Unies, de la Trêve de Douze Ans conclue en 1609 : cette Trêve permettait aux Provinces-Unies, protestantes, de gagner leur indépendance et empêchait la pratique du culte catholique sur leur territoire. Même si cette politique étrangère n’était pas différente de celle des prédécesseurs d’Henri IV, et même si elle visait à contenir la puissance des Habsbourg qui, par leurs possessions, encerclaient littéralement la France, certains contemporains jugèrent tout de même scandaleux que le roi de France apporte son soutien à des hérétiques contre des catholiques. Cela prouvait, à leurs yeux, que la conversion d’Henri IV n’avait pas été sincère. Un hérétique était sur le trône de France, c’est-à-dire un usurpateur. De ce fait, un simple particulier pouvait le mettre à mort lui-même.

De surcroît, l’édit de Nantes du 13 avril 1598 n’arrangea pas la réputation du souverain dans l’esprit des « bons catholiques ». Pourtant, cet édit, qui organisait la cohabitation des protestants et des catholiques dans le royaume de France, était plutôt favorable aux catholiques qu’à la religion prétendue réformée. En effet, le catholicisme était restauré partout tandis que le protestantisme n’était autorisé qu’en certains endroits, ce qui voulait dire qu’il était interdit partout ailleurs. Mais pour les « bons catholiques », un bon roi aurait obtenu la conversion des huguenots, ou bien il les aurait contraints à l’exil. Grâce aux avantages accordés aux protestants, ces derniers formaient presque un Etat dans l’Etat, chose insupportable pour les intransigeants. Selon ces derniers, les catholiques pouvaient se sentir en danger alors qu’Henri IV ne faisait rien. Les sujets étaient donc menacés et pouvaient, en conséquence, faire périr le tyran. De plus, Henri IV montrait par là qu’il était resté un hérétique, et donc, ses droits à la Couronne étaient nuls. Henri était donc un tyran d’usurpation. N’importe qui avait le droit de la tuer…

Enfin, par d’autres actes Henri IV est passé, pour certains, pour un tyran. Sa politique fiscale a été mal accueillie, et était devenue plus rigoureuse à partir de 1604. L’édit de la Paulette [2] mécontenta les princes et les gentilshommes, mais aussi les dévots qui y voyaient un signe d’impiété, laquelle est une marque essentielle de la tyrannie. En violant les « libertés » traditionnelles, en accroissant la pression fiscale, Henri IV est passé pour un tyran.

Écartelé par quatre chevaux

C’est dans cet univers où se diffusaient des doctrines légitimant le tyrannicide et où Henri IV, selon ces doctrines, a pu passer pour un tyran, qu’a baigné François Ravaillac. Né à Angoulême en 1578, il fut élevé par une mère très pieuse. Il a fait partie, un temps, de l’ordre des Feuillants – un ordre issu de celui de Cîteaux –, mais il en est rejeté en raison de ses visions. Celles-ci se manifestaient, par exemple, par la multiplication des images d’hostie autour de lui. Il se sentit bientôt investi par Dieu de la mission d’assassiner le « tyran ». Le 27 décembre 1609, déjà, Ravaillac se mit à courir après le carrosse royal pour tuer le roi mais les valets l’en empêchèrent.

Quand il frappa Henri IV le 14 mai 1610, il était persuadé de bien agir. Le roi ne convertissait pas les gens de la religion prétendue réformée, il voulait faire la guerre au pape. Or, le pape est le lieutenant de Dieu sur terre. S’attaquer au pape est donc un blasphème et ne pas chercher à frapper le roi aurait été un crime envers Dieu. En outre, l’édit de Nantes, à ses yeux, comme aux yeux de beaucoup d’autres, était mauvais.

Ravaillac était un excellent catholique, très instruit de sa religion. D’ailleurs, lors de ses interrogatoires, il se repentit d’avoir tué le roi et expliqua qu’il croyait agir pour Dieu. Il dit encore qu’il espérait que ce dernier lui ferait grâce de l’Enfer pour cette raison. Les juges soupçonnaient un complot, imaginant que Ravaillac n’était que le bras armé de l’Espagne, par exemple. Ils exhortèrent Ravaillac à avouer qui étaient ses complices. Mais, malgré la torture, l’assassin maintint fermement avoir agi seul. Le 27 mai 1610, il fut condamné à mort.

Le même jour, il est amené devant la cathédrale Notre-Dame. Là, devant une foule furieuse, il fait amende honorable. Puis il est conduit en place de Grève. Sur son passage, la foule crie : « Traître ! », « Parricide ! ». Une fois arrivé, son supplice commence. Son bras gauche, celui qui a tenu le couteau, est brûlé au soufre enflammé. Ensuite, il est tenaillé aux mamelles, aux bras, aux cuisses et aux jambes. De l’huile bouillante, du plomb fondu, de la résine bouillante sont jetés sur ses plaies. Malgré ces souffrances, il nie toujours avoir eu le moindre complice. Enfin, Ravaillac est écartelé par quatre chevaux. La suite nous est racontée par Pierre de l’Estoile : « Aussitôt qu’il fut mort (car il expira à la deuxième ou troisième tirade des chevaux, pour ce qu’il n’en pouvait presque plus, quand on l’y appliqua), le bourreau, l’ayant démembré, voulut en jeter les membres dans le feu. Mais le peuple se ruant impétueusement dessus, il n’y eut fils de bonne mère qui n’en voulût avoir sa pièce, jusques aux enfants qui en firent du feu aux coins des rues. Quelques villageois même d’alentour de Paris, ayant trouvé moyen d’en avoir quelques lopins et entrailles, les traînèrent brûler jusques en leurs villages. »

L’assassinat d’Henri IV fut le deuxième régicide en vingt et un ans. En 1757, le roi de France sera de nouveau victime d’un attentat, en la personne de Louis XV. Mais l’institution monarchique résistera encore. C’est un autre régicide qui marquera la mort, physique, de la royauté en France : celui de Louis XVI, le 21 janvier 1793…

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Aller plus loin :
CORNETTE, Joël, Histoire de la France : l’affirmation de l’Etat absolu. 1515-1652, Paris, Hachette, « Carré histoire », 2000.
MOUSNIER, Roland, L’assassinat d’Henri IV, Gallimard, « Trente journées qui ont fait la France », 1964.

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[1] Cf. La paix de Saint-Germain.

[2] La Paulette fut instituée en 1604 : contre le paiement d’un droit annuel correspondant au 1/60e de son prix d’achat, le détenteur d’un office pouvait le transmettre ou le vendre. Un office était une charge de police (administration), de justice ou de finance confiée par le roi à un particulier.

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