« Magistrats et sorciers » de Robert Mandrou

Magistrats et sorciersCe livre de Robert Mandrou est une « investigation de psychologie historique » : pourquoi et comment, au XVIIe siècle, les magistrats français en viennent-ils progressivement à cesser de condamner au bûcher les personnes accusées de sorcellerie et ne les considèrent-ils plus que comme de simples escrocs ou des malades ? Ce livre, qui s’inscrit dans l’école des Annales, s’intéressait à l’histoire des mentalités et culturelle.

Robert Mandrou est né le 31 janvier 1921 à Paris. Reçu troisième à l’agrégation d’histoire en 1950, il est remarqué par Fernand Braudel, président du jury. Il le présente à Lucien Febvre qui lui confie en 1954 le secrétariat de rédaction de sa revue les Annales. Mandrou publie en 1961, après la mort de Febvre, une Introduction à la France moderne, 1500-1640, sous-titré Essai de psychologie historique. Cet ouvrage provoque sa rupture avec Braudel qui juge que la paternité en revient largement à Febvre et force Mandrou à quitter le secrétariat des Annales. Mais l’ouvrage fait définitivement entrer le concept de mentalités dans le champ d’étude des historiens. Entre-temps, Mandrou travaille à sa thèse sur « Magistrats et sorciers ». Celle-ci est soutenue et publiée en 1968 sous le titre Magistrats et sorciers au XVIIe siècle en France. Une analyse de psychologie historique. Robert Mandrou publie aussi un recueil de textes inédits sur le même sujet intitulé Possession et sorcellerie au XVIIe siècle. Il suggère de nouvelles pistes de recherches à ses étudiants, comme la culture populaire ou la criminalité. Enfin, Mandrou entretient des relations avec des historiens étrangers, à tel point qu’il est plus reconnu en dehors de nos frontières qu’en France. Il est mort en 1984.

Vague de bûchers à partir de 1580

En introduction, Robert Mandrou annonce que le sujet de son livre vient de la lecture d’un article de Lucien Febvre publié dans Annales ESC, en 1948, et intitulé « Sorcellerie, sottise ou révolution mentale ? » Le problème posé par l’auteur est le suivant : comment, au XVIIe siècle, les magistrats ont-ils modifié leurs conceptions en matière de sorcellerie ? Pourquoi, au début du siècle, condamnent-ils les sorciers au bûcher et les considèrent-ils comme de simples escrocs ou des malades à la fin de ce même siècle ? Ce livre se veut une « exploration de la conscience judiciaire au XVIIe siècle ».

Le livre se divise en trois parties. La première s’intitule « L’héritage médiéval : les épidémies à la fin du XVIe siècle et les premiers doutes ». Mandrou s’intéresse d’abord aux mentalités traditionnelles qui témoignent de la présence du diable dans la vie quotidienne. Cette croyance au diable est renforcée aussi parce que la justice poursuit les crimes de sortilèges et de maléfices selon une procédure infaillible qui fait que l’accusé n’a quasiment aucune chance face à ses juges. En fait, la sorcellerie est à la fois rejetée et acceptée. Il arrive qu’un jour la sorcière du lieu cesse d’être reconnue comme bienfaisant et à ce moment-là elle est dénoncée aux autorités.

À la fin du XVIe siècle, à partir de 1580, le nombre de procès et de bûchers augmente brutalement. Au cours de cette vague de procès, de nombreux traités sont publiés par des hommes de justice, des théologiens, des anonymes. Pourtant, au milieu de cette abondante littérature, la « voix des hésitants » se manifeste tout de même.

Ces premières contestations sont l’objet du troisième chapitre. Des juges manifestent des hésitations, pensant plutôt à une maladie de l’esprit, des médecins concluent à des phénomènes naturels aussi. Mais la tradition répressive se maintient toujours telle quelle au début du XVIIe siècle et les parlements continuent de poursuivre les sorcières. Les quelques contestations ne sont que des voix isolées.

Trois grands scandales

Mais, et c’est l’objet de la deuxième partie du livre, trois grands procès scandaleux contribuent à une « prise de conscience décisive ». « C’est le prélude au reflux » écrit encore Robert Mandrou. Toute une partie de l’opinion se passionne pour ces scandales dans une atmosphère de confrontations et de consultations. Dans ce contexte, le Parlement de Paris va renoncer aux poursuites dans ces matières.

Ainsi, dans son quatrième chapitre, Robert Mandrou relate d’abord les trois affaires dont il est question : en 1609, à Aix-en-Provence, dans un couvent, une pénitente a des malaises nocturnes ; à Loudun, en 1632, une affaire de possession dans un couvent se termine mal pour le prêtre Urbain Grandier ; à Louviers, en 1633, des convulsions se produisent aussi dans un couvent. Un phénomène de contagion se produit puisque d’autres affaires semblables, mineures celles-ci, éclatent : en Lorraine, en Bourgogne, en Bretagne, à Toulouse…

Le chapitre suivant est consacré aux débats qui ont lieu concernant ces trois scandales. Car ces affaires ont choqué certains esprits qui ont alors émis doutes et réserves. La discussion publique s’ouvre donc dans les années 1630 et 1640, puis s’élargit, jusqu’à mettre en cause l’action satanique elle-même. Les traités, les libelles, les consultations se multiplient. Des médecins tentent d’expliquer par la science les désordres dont sont victimes les nonnes avant d’en attribuer d’emblée la cause au diable. Les trois grands procès ont finalement abouti, nous dit Mandrou en fin de chapitre, à la mise en cause de Satan ou, du moins, à son intervention incessante dans les affaires humaines. Face à ces doutes, une juridiction opère alors un revirement décisif.

C’est l’objet du chapitre six intitulé : « Le Parlement de Paris prend définitivement position ». Dans les années 1640, ce Parlement renonce à poursuivre les crimes de sorcellerie. Dans des salons scientifiques, les parlementaires ont l’occasion de discuter avec des théologiens, des médecins et des libertins. Ils élaborent une nouvelle jurisprudence. En 1624, le Parlement de Paris institue l’appel automatique dans toutes les procédures dont la sentence peut être la mort, même si l’accusé n’est pas désireux de faire un recours, et ce, afin de freiner le zèle des juges inférieurs.

D’autre part, l’auteur observe une atténuation des peines prononcées par les magistrats parisiens : cette modération s’explique par l’incertitude des preuves dans ce type d’affaires. Une situation nouvelle est ainsi créée : la jurisprudence parisienne, plus modérée en matière de sorcellerie, coexiste avec une jurisprudence provinciale beaucoup plus sévère. Cette opposition est perçue aussi bien par les magistrats des Cours que par les agents de la monarchie.

Une « nouvelle structure mentale »

Dans la troisième partie, Robert Mandrou évoque le « reflux après 1640 : l’abandon du crime de sorcellerie ». Le septième chapitre est consacré aux « incertitudes et confusions hors de Paris » entre 1640 et 1662. Au cours de ces années, la mentalité traditionnelle est encore vivace et les cours souveraines sont embarrassées par le choix entre suivre l’exemple parisien et rester attacher à la jurisprudence traditionnelle. Ainsi, les sentences prononcées en province révèlent les hésitations des magistrats provinciaux. Les Parlements de Dijon, de Toulouse et de Dole emboîtent le pas de celui de Paris et atténuent leurs peines. À l’inverse, ceux de Rouen, Grenoble et Aix restent attachés à la jurisprudence traditionnelle.

Dans le huitième chapitre, Robert Mandrou étudie les interventions du gouvernement royal. Les années 1660-1670 voient donc le monde judiciaire très divisé sur cette question. En 1670, une décision royale désavoue le Parlement de Rouen qui avait entamé une procédure en sorcellerie mais avait demandé une intervention de l’autorité royale. Une décision du Conseil d’Etat en 1672 ordonne que toutes les personnes impliquées soient libérées. À Pau et Bordeaux aussi, le pouvoir royal intervient pour annuler des procédures. En juillet 1682, un édit vise deux catégories de criminels : les empoisonneurs et les séducteurs. Sacrilèges et empoisonnements sont punis de morts. Cet édit nie le pacte diabolique et les pratiques sataniques et évoque la « prétendue magie ». Les seules preuves valables sont l’usage, le commerce et l’administration de poisons. Ainsi, la sorcellerie est considérée comme une exploitation de l’ignorance et de la crédulité des personnes.

Le chapitre neuf s’intitule « Les sorciers devenus faux ». Avec l’application de la nouvelle jurisprudence trois attitudes sont possibles. D’abord, des poursuites pour délits de paroles. Injures, diffamations, blasphèmes et mots sacrilèges sont plus ou moins sévèrement réprimés. Par exemple, les invocations au diable ne sont désormais plus la preuve d’une communication avec Satan mais seulement des tics de langage offensant la religion… Ensuite, les crimes d’empoisonnement sont redéfinis comme des crimes punissables mais dans lesquels n’intervient aucunement le diable. C’est le cas notamment d’une affaire survenue à la fin des années 1680 dans la Brie. Enfin, ce sont les crimes d’escroquerie qui sont poursuivis : la sorcellerie est considérée simplement comme un moyen d’abuser de la crédulité de certaines personnes pour leur extorquer de l’argent. La justice ne considère plus que l’aspect financier des choses.

Robert Mandrou achève son livre par plusieurs conclusions. D’abord, le XVIIe siècle étudié dans son ouvrage représente la « durée d’une déstructuration », c’est-à-dire la reconnaissance d’une vision fausse de l’existence où est omniprésent le surnaturel, que ce soit avec le diable ou avec Dieu. Ensuite, la sorcellerie fut une occasion unique de faire admettre une harmonisation de la jurisprudence dans le royaume. De plus, la mutation de la jurisprudence fut lente en raison de l’étroitesse du groupe social concerné par la prise de conscience – les parlementaires principalement – et l’opposition sociologique entre les villes et les campagnes où le traitement des affaires et la place de la sorcellerie n’étaient pas les mêmes. Enfin, la nouvelle jurisprudence correspond à une nouvelle « structure mentale ».  Cette jurisprudence est, comme l’écrit Mandrou lui-même, l’« illustration – la plus belle peut-être – d’une crise de conscience ». En cette deuxième partie du XVIIe siècle… comment ne pas penser au livre de Paul Hazard ? [1] Ce recul de Satan, c’est un recul de la peur et une conception nouvelle des rapports entre Dieu, les hommes et le monde.

Anthropologie, psychologie, culture…

Magistrats et sorciers a immédiatement rencontré un grand succès. Ce livre s’inscrit bien sûr dans le courant historique de l’école des Annales. Celle-ci s’est orientée, dans les années 1970, vers l’anthropologie historique et vers l’histoire culturelle. Le livre de Robert Mandrou s’inscrit dans cette évolution. Cette étude est une « investigation de psychologie collective » écrit Mandrou dans sa conclusion. Et c’est aussi une histoire culturelle puisque, à travers cette étude, l’auteur montre aussi la séparation progressive de la « culture des élites » par rapport à la « culture populaire ».

Mais ce n’est sans doute pas le premier ouvrage d’histoire s’intéressant aux mentalités. Dès 1924, avec Les Rois thaumaturges, Marc Bloch, historien des Annales, fut le premier à mener des recherche en anthropologie historique et à étudier les mentalités, les croyances (la foi dans l’existence d’un miracle royal)

Quant aux ouvrages sur la sorcellerie, un autre historien de renom s’est consacré à ce sujet, Robert Muchembled : La Sorcière au village (XVe-XVIIIe siècle) (1979), Les derniers bûchers. Un village de Flandre et ses sorcières sous Louis XIV (1987), Sorcières, justice et société (1987), Le Roi et la Sorcière. L’Europe des bûchers, XVe-XVIIIe siècles (1993), ou encore Une histoire du diable, XIIe-XXe siècles (2000) sont quelques uns de ses ouvrages.

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MANDROU, Robert, Magistrats et sorciers en France au XVIIe siècle. Une analyse de psychologie historique, Paris, Plon, « Civilisations et mentalités », 1968, rééd., Le Seuil, « L’Univers historique », 1980.

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[1] Cf. « La crise de la conscience européenne. 1680-1715 » de Paul Hazard.

[2] Cf. « Les Rois thaumaturges » de Marc Bloch.

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