Vous avez dit libéralisme ?

Vous avez dit libéralismeNous consacrons un article de circonstance à la crise financière qui secoue les marchés depuis plusieurs mois maintenant.* Une crise que beaucoup attribuent au libéralisme. Et si ce dernier n’était pas plutôt la solution au problème ?

La candidate au poste de premier secrétaire du Parti socialiste Martine Aubry déclara, le 24 septembre 2008, à propos de cette grave crise : « Le libéralisme s’effondre autour de nous. » Sa réaction est emblématique des refrains qui nous sont resservis depuis plusieurs semaines et qui s’en donnent à cœur joie contre l’« ultralibéralisme » ou le « libéralisme sauvage ».

Que cette crise soit due au capitalisme, cela ne fait pas de doute. Nous serions même tentés d’ajouter qu’elle est due à un capitalisme « sauvage » ou « fou ». Mais cela n’a rien à voir avec le libéralisme. Beaucoup croient, à tort, que capitalisme et libéralisme sont synonymes. Rien n’est plus faux.

Le libéralisme défend la liberté individuelle et cherche à limiter les pouvoirs de l’Etat afin que celui-ci ne devienne pas oppresseur. Sur ce point, l’un des meilleurs penseurs libéraux reste Montesquieu, le théoricien de la fameuse séparation des pouvoirs. Le libéralisme permet à chaque individu d’agir librement dans le respect des droits fondamentaux d’autrui. Cela suppose donc un Etat de droit, un Etat qui mette en place un certain nombre de règles, les fasse respecter et sanctionne ceux qui les enfreignent. On en arrive ainsi à l’autre pilier du libéralisme : la responsabilité individuelle. Cette dernière est le corollaire de la liberté individuelle. Il n’y a pas de responsabilité individuelle sans liberté individuelle et inversement. Si une personne tue l’un de vos proches, elle devra répondre de ses actes devant la justice, c’est-à-dire assumer la responsabilité de ses actes. Si elle était irresponsable, elle resterait impunie – puisqu’elle n’aurait pas à répondre de ses actes. À l’inverse, la liberté individuelle s’exprime, notamment, dans la liberté de choisir entre plusieurs actions. Il faut donc accepter jusqu’au bout tel ou tel choix, c’est-à-dire accepter les conséquences de ses actions, y compris lorsqu’elles se révèlent négatives.

Sur le plan économique, c’est la même chose. Chaque acteur de l’économie doit se montrer responsable de ses actes et assumer en cas d’erreurs ou de fautes. Or, qu’avons-nous vu dans la crise des subprimes ? Des personnes qui ont pris le risque, énorme, de prêter à des gens qui n’étaient pas ou peu solvables. De surcroît, beaucoup échangèrent des actifs liés aux subprimes, des actifs qui ont ainsi circulé dans nombre d’établissements financiers du monde. Nul besoin d’être financier ou économiste pour comprendre que ces opérations étaient dangereuses. Il faut être ou bête ou irresponsable pour s’imaginer faire fortune en prêtant à des personnes dont on connaît parfaitement les difficultés financières.

Le libéralisme, c’est donc une économie de marché encadrée par un Etat de droit. Ce que nous avons vu à l’œuvre dans la crise financière c’est la faillite d’un capitalisme – financier – qui, visiblement, n’était pas très bien réglementé. Il n’existe pas un libéral qui pense que les marchés doivent être livrés à eux-mêmes, qu’aucune réglementation ne doit exister, qu’aucune intervention de l’Etat ne doit avoir lieu et qu’il faille « laisser faire ». En effet, le libéralisme n’est pas le « laisser-faire » mais le « laissez-faire ». L’infinitif amorphe suggère une absence de règles tandis que l’impératif a une valeur injonctive qui vise à permettre aux individus d’user de leur liberté.

Dans une économie libérale, l’Etat a plusieurs rôles à jouer. Le premier est d’assurer la protection des droits fondamentaux de chacun : liberté (d’expression, religieuse, de circulation, etc. …), sécurité et propriété. Autrement dit, le respect de l’Etat de droit est indispensable. Ce dernier se caractérise par une hiérarchie des normes juridiques, l’indépendance de la justice (on retrouve la séparation des pouvoirs chère à Montesquieu), le contrôle de la constitutionnalité des lois et l’égalité des sujets de droit qui offre la possibilité de contester les décisions de l’Etat qui ne seraient pas légales. C’est que la concurrence doit se faire dans les meilleures conditions, les échanges ont besoin d’un environnement stable pour se développer, le droit de propriété doit être garanti afin de faciliter à chacun le juste revenu de son travail et de permettre la création de capital [1]. Bref, une économie, pour être efficace et prospère, a besoin d’un environnement juridique stable. C’est le libéral Jean-François Revel qui a écrit dans sa Grande Parade : « L’économie de marché, fondée sur la liberté d’entreprendre et le capitalisme démocratique, un capitalisme privé, dissocié du pouvoir politique mais associé à l’Etat de droit, cette économie-là seule peut se réclamer du libéralisme » [2] Et en parlant des sociétés libérales : elles sont « les seuls états de droit, les seuls où l’économie est encadrée par des principes juridiques sévères et réellement appliqués ». [3]

Bien sûr, l’Etat de droit vise à encadrer l’action de la puissance publique mais, en même temps, il laisse un champ d’action certain au législateur pour encadrer l’économie. C’est là un autre rôle que l’Etat peut jouer. Adam Smith, dont on aime ridiculiser la fameuse « main invisible », n’a jamais éprouvé une confiance excessive dans la capacité du marché à s’autoréguler. Dans son œuvre, il a en effet beaucoup insisté sur le rôle d’institutions capables d’encadrer l’économie et de prévenir les dérapages. Ainsi, la puissance publique peut édicter un certain nombre de règles pour protéger les consommateurs et les usagers de services. Relisons l’économiste libéral Friedrich August von Hayek : dans sa Route de la servitude il écrivait que certaines mesures visant à encadrer les méthodes de production étaient nécessaires, comme l’interdiction de l’usage de certaines substances toxiques, la limitation des heures de travail, des précautions de sécurité, entre autres. [4]

Le troisième rôle que l’Etat peut exercer est celui qu’on pourrait qualifier de « social ». Nous entendons par-là qu’une société libérale n’est pas incompatible avec un certain Etat-Providence. C’est le libéral Raymond Aron qui, dans son Essai sur les libertés, assignait à l’Etat un certain nombre de missions dans le domaine économique et social : édicter des lois sociales, assurer un minimum de revenus afin de mener une vie décente, prélever une contribution aux dépenses publiques, amortir les échecs ou les déclins… L’économiste libéral français Jean-Baptiste Say était tout à fait conscient que l’économie de marché pouvait être néfaste aux plus vulnérables. Il défendait donc l’intervention publique pour aider ces personnes, en particulier les travailleurs sans qualification. Le libéral Karl Popper a écrit dans La Société ouverte et ses ennemis : « L’Etat doit créer des institutions assurant la protection des plus faibles. Autrement dit, le capitalisme sans entrave doit être remplacé par un interventionnisme économique » [5]. Et un peu plus loin, parlant du champ d’action du pouvoir politique, il précise quels sont ses moyens pour « rendre impossible toute forme d’exploitation des travailleurs » : « Les instruments d’une pareille action sont, entre bien d’autres, la réduction de la journée de travail, la  création d’assurances contre la maladie et le chômage, l’instauration d’un régime de retraites, etc. » [6] Enfin, Hayek affirmait encore : « on peut sans doute assurer à chacun un minimum de nourriture, de vêtements et un abri. » Il poursuivait : « Il n’y a pas de raison non plus pour que l’Etat ne protège pas les individus contre les hasards courants de la vie, contre lesquels peu de gens peuvent se garantir eux-mêmes. En organisant un système complet d’assurances sociales, l’Etat a une excellente occasion d’intervenir. » [7]

En conséquence, l’enjeu du débat actuel soulevé par la grave crise que nous connaissons réside dans la redéfinition des règles encadrant l’économie et, plus généralement, de la place de l’Etat dans la société. Une question importante est de savoir quelles règles il faut mettre en place. Ne confondons pas quantité et qualité. Il peut y avoir des réglementations, des interventions étatiques qui finissent par étouffer et tuer l’économie. Les pays de l’est s’en souviennent encore… Ce ne sont donc pas plus de réglementations qui sont nécessaires mais de bonnes règles de fonctionnement des marchés. C’est un meilleur Etat de droit qu’il faut dans le monde de la finance.

N’oublions pas, en effet, que ce dernier a une très grande importance. C’est par les banques, qui sont prêteuses, que les entreprises peuvent se développer. C’est par les bourses, lieux d’échanges d’actions et d’obligations émises par les entreprises, que ces dernières peuvent augmenter leur capital et ainsi investir dans de nouveaux projets, créer des emplois et de l’activité.

Ainsi, non seulement cette crise ne nous pas révélé « l’effondrement du libéralisme », comme l’imagine Martine Aubry, mais elle en appelle, au contraire, à redécouvrir la pensée libérale et à se réapproprier son héritage.

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Notes
* La crise des subprimes.

[1] Ceci est bien expliqué dans DE SOTO, Hernando, Le mystère du capital, Paris, Flammarion, 2005.

[2] REVEL, Jean-François, La Grande parade, Paris, Plon, 2000, p. 71.

[3] Ibid., p. 43.

[4] HAYEK, Friedrich August von, La Route de la servitude, Paris, Éditions politiques, économiques et sociales, 1945, p.34.

[5] POPPER, Karl, La Société ouverte et ses ennemis. Hegel et Marx, Paris, Le Seuil, 1979, p. 84.

[6] Ibid., p. 85.

[7] HAYEK, Friedrich August von, Op. cit., p. 90.

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