« Les rois thaumaturges » de Marc Bloch

Les rois thaumaturgesAvec Les Rois thaumaturges, publié en 1924, Marc Bloch fonde l’anthropologie historique. Et concilie l’esprit des Annales et l’histoire politique.

Médiéviste, Marc Bloch est né à Lyon en 1886. Agrégé d’histoire, il enseigne au lycée jusqu’en 1914, date à laquelle il est mobilisé. En 1919, il est nommé à l’université de Strasbourg où il a à sa disposition une bibliothèque très riche pour travailler. L’année suivante, il soutient sa thèse, Rois et serfs, un chapitre d’histoire capétienne. En 1924, il publie Les rois thaumaturges. En 1929, il fonde, avec Lucien Febvre, la revue Annales d’histoire économique et sociale, étendard d’une nouvelle école historique appelée à devenir célèbre, les Annales. En 1931, il publie Les caractères originaux de l’histoire rurale française. Élu à la Sorbonne en 1936, il livre une synthèse sur l’organisation sociale au Moyen Age intitulée La société féodale, publiée en deux volumes en 1939 et 1940. Il fait aussi œuvre d’histoire du temps présent avec son Étrange défaite, autre grand classique de l’histoire, qui rend compte de la déroute de l’armée française en 1940. Mais le manuscrit ne sera publié qu’après la guerre. Ayant rejoint la Résistance, il est arrêté et torturé par la Gestapo. Il est fusillé le 16 juin 1944.

Les rois, des personnages sacrés

L’ouvrage comporte un sous-titre long mais explicite : Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale particulièrement en France et en Angleterre. Marc Bloch estime qu’il s’agit d’une « donnée psychologique essentielle ». Il entend étudier l’histoire d’un rite, le toucher des écrouelles, dans les deux pays où il s’est pratiqué.

La première partie, consacrée aux origines du rite, se divise en deux chapitres. Le premier relate les débuts du toucher des écrouelles. En France, Philippe Ier est le premier roi connu qui touche les écrouelles, ces adénites tuberculeuses. Mais à l’origine, rien ne dit que le pouvoir des rois de France ait été aussi limité. En Angleterre, Edouard le Confesseur fut le premier à effectuer ce rite, mais il ne le fit qu’une seule fois.

Puis l’auteur évoque les origines du pouvoir guérisseur des rois. Les rois de France et d’Angleterre sont devenus des guérisseurs car ce sont des personnages perçus comme sacrés. Or, pour la majorité des hommes du Moyen Age, qui ont une vision très matérielle de la religion, qui dit sacré dit guérir.

Robert le Pieux est le premier roi qui a passé pour guérir les maladies. Sa réputation de piété l’a aidé. Ses successeurs ont ensuite récupéré ce don et sa spécialisation dans les écrouelles. En Angleterre, plus tard, c’est le roi Henri Beauclerc qui introduit la pratique thaumaturgique du toucher, au début du XIIe siècle.

Ainsi, Marc Bloch souligne une double action, individuelle et collective : la première liée à l’organisation d’un rite, à des institutions dont les buts sont précis ; la seconde liée à des croyances vagues et répandues.

La deuxième partie est intitulée « Grandeur et vicissitudes des royautés thaumaturgiques ». La pratique du toucher est très populaire jusqu’à la fin du XVe siècle. Les malades viennent de différents pays d’Europe et le nombre important des sujets scrofuleux venant se presser auprès du souverain sont une marque de loyalisme.

Un autre rite en Angleterre : les anneaux médicinaux

Surtout, le rite du toucher va triompher de l’opinion ecclésiastique. Au XIe siècle, la réforme grégorienne, qui souhaitait contrer l’importance du pouvoir politique, cherchait à dépouiller les princes de leur empreinte surnaturelle et les réduire ainsi à de simples êtres humains. Cependant, lorsque la France de Philippe le Bel devient une grande puissance, les auteurs utilisent le don thaumaturgique comme arme pour renforcer la popularité de la maison royale. En Angleterre aussi, le don est une arme pour s’affirmer face à la papauté. Les déclarations des partisans du pape évoquant des mensonges ou les rêveries de ceux qui croient au miracle royal restent exceptionnelles. Et au début du XIVe siècle, les guérisons royales s’imposent à tous, même à l’opinion ecclésiastique.

France et Angleterre ont le monopole du toucher des écrouelles. Quelques pays tentent d’imiter les deux monarchies, mais sans succès. Cependant, l’Angleterre se différencie de la France par l’existence d’un autre miracle, celui des anneaux médicinaux. Dans ce pays en effet, lors du Vendredi saint, le roi échangeait de belles pièces de monnaie qu’il posait sur l’autel de l’église avant de les récupérer pour ensuite faire fabriquer des anneaux qui avaient la capacité de guérir certaines maladies, en particulier l’épilepsie.

Depuis l’antiquité les anneaux sont des objets de la magie, en particulier de la magie médicale. Leur association avec la souffrance du Christ leur a conféré un pouvoir guérisseur. Mais en outre, les anneaux sont fabriqués avec des pièces reçues en don par l’Eglise et rachetées ensuite à elle. La consécration provient donc de l’appartenance juridique à l’autel et non du contact du roi. Mais cette pratique revêt tout de même un caractère vraiment royal. On le voit dans l’évolution du cérémonial.

Ainsi, jusqu’au XIVe siècle, l’action des anneaux n’est pas due au pouvoir thaumaturgique des rois anglais puisque les reines aussi pratiquent le rite, à l’image de l’épouse d’Edouard III en 1369. Au XVe siècle, en revanche, entre 1413 et 1442, le rite des anneaux change : d’abord, ce ne sont plus des pièces de monnaie qui sont déposées sur l’autel, mais directement les anneaux, qui ont déjà été fabriqués ; puis, au XVIe siècle, Marie Tudor frotte les anneaux entre ses mains et les asperge d’eau bénite. En somme, le prestige de la force surnaturelle des rois a effacé tout le reste, en particulier le rachat et la consécration sur l’autel, qui étaient pourtant, au début, la vraie origine du pouvoir des anneaux. Une vieille recette magique venue de l’antiquité est ainsi devenue définitivement un miracle royal.

Puis Marc Bloch explique la longévité de la pratique du toucher des écrouelles par l’atmosphère religieuse dont étaient entourés les rois. Ces derniers avaient un caractère presque sacré, d’abord par l’onction au moment du sacre. Ensuite, des légendes renforcent le caractère quasi sacerdotal des souverains, comme celle de la Sainte Ampoule, des fleurs de lys en France ou la légende de l’huile d’origine céleste en Angleterre. Enfin, des superstitions, en vogue dans l’opinion commune, nourrissent encore la croyance en l’existence du miracle royal. Ainsi, la conception d’une royauté sacrée a traversé tout le Moyen Age sans perdre sa vigueur.

La fin du toucher

Vers la fin du Moyen Age, Saint-Marcoul, un saint dont on sait seulement qu’il a vécu au VIe siècle, est associé à la dynastie royale. L’opinion commune en fait l’origine du pouvoir thaumaturgique des rois de France : c’est de lui que recevraient les monarques le pouvoir de guérir les écrouelles. La croyance est solidement établie dès le XVIe siècle. Une autre croyance vient se greffer sur celle en l’existence du miracle royal : le septième fils d’une famille serait un guérisseur-né. Ainsi, en France, cohabitent trois sortes de guérisseurs des écrouelles : les rois, les septennaires et Saint Marcoul. Chacun ont une origine distincte, mais les croyances populaires les ont amalgamé et un phénomène de contamination s’est produit.

Du XVIe au XVIIIe siècle, la croyance au miracle royal perdure et reste forte. Même l’opinion ecclésiastique considère désormais ce rite comme un hommage à la religion. Cependant, quelques sceptiques émettent des réserves. C’est le cas protestants, qui ont en horreur les miracles – c’est ainsi que disparaît le rite des anneaux en Angleterre. De plus, la littérature philosophique de l’absolutisme, sans être hostile, est tout simplement silencieuse à ce sujet : c’est qu’elle rejette toute construction n’étant pas purement rationnelle. Ce silence n’annonce rien de bon pour l’avenir du rite.

D’ailleurs, dans le sixième chapitre, Marc Bloch rend compte du déclin et de la mort du toucher. Ce dernier a disparu parce que la foi en lui a été profondément ébranlée suite aux efforts de certains esprits pour éliminer de l’ordre du monde le surnaturel. Les philosophes des Lumières bien sûr, mais aussi des catholiques anglais qui continuent de nier purement et simplement ce miracle, laissant sous-entendre la possibilité d’une vaste erreur collective. Le doute touche d’abord le miracle anglais avant de s’étendre au de l’autre côté de la Manche.

En Angleterre, le toucher fut effectué pour la dernière fois le 27 avril 1714 par la reine Anne. La dynastie suivante qui règne, qui ne peut tenir sa légitimité d’un sang sacré, supprime le vieux rite. En France, Charles X ressuscite, après la Révolution, l’Empire et la Restauration, le rite du toucher des écrouelles, alors même que son entourage lui-même se divise à ce sujet. Le 31 mai 1825, ce fut la dernière fois qu’un roi en Europe touchait les scrofuleux.

Les rois ont-ils guéri ?

Dans la dernière partie de son livre, l’auteur se livre à une interprétation critique du miracle royal. En se demandant si les rois guérissaient vraiment, Mrac Bloch parvient à expliquer pourquoi on a cru au miracle royal. Les rois n’ont jamais guéri. Pourtant, on a cru en leur pouvoir.

Dans une atmosphère où le surnaturel fait partie des choses normales, les masses n’attendent ni efficacité constante ni immédiateté du touche. En outre, d’autres lésions bénignes portaient le nom d’écrouelles. On n’attendait pas de vrai miracle mais tout inclinait à cette attente : l’idée de royauté sacrée, l’onction, la légende monarchique. Finalement, ce qui a créé la foi au miracle, c’est l’idée qu’il devait y avoir un miracle. La croyance au pouvoir thaumaturgique des rois fut le résultat d’une erreur collective.

Avec Les rois thaumaturges, Marc Bloch ouvrait le champ de l’historien à l’étude des mentalités et des représentations. Les sources qu’il a utilisées sont aussi diverses que les vies de saints, les comptes royaux des monarchies française et anglaise ou la littérature médicale. Bloch est ainsi devenu le père de l’anthropologie historique.

Surtout, et on a tendance à l’oublier, ce livre est l’illustration que l’École des Annales, qui s’intéresse à la longue durée, aux phénomènes économiques et sociaux, aux mentalités, n’est pas incompatible avec l’histoire politique. Bloch fait de l’histoire politique en s’intéressant aux représentations et aux symboles du pouvoir monarchique ainsi que ses rapports avec l’Eglise. L’ouvrage rompt plutôt avec une certaine façon de faire de l’histoire politique, celle de l’école méthodique [1], qui domine encore largement à l’époque.

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BLOCH, Marc, Les rois thaumaturges, Paris, Gallimard, « La bibliothèque des histoires », 1983, préface de Jacques Le Goff.

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[1] Cf. « Introduction aux études historiques » de Langlois et Seignobos.

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