« Si c’est un homme » de Primo Levi

Si c'est un hommeUn livre à succès qui rend compte de l’enfer de l’univers concentrationnaire, vécu par son auteur. Si c’est un homme est le témoignage de Primo Levi, qui a réussi à survivre à l’épreuve d’Auschwitz.

Primo Levi est né le 31 juillet 1919 dans une famille juive de la bourgeoisie de Turin. De constitution assez faible, il pratique activement pourtant, à partir de 1939, la randonnée pédestre en montagne. Un an auparavant, il a débuté des études de chimie qu’il aura du mal à suivre en raison des lois raciales promulguées par le gouvernement fasciste la même année. Sur le diplôme qui sanctionne la réussite de sa thèse sont inscrits les mots : « De race juive. » En octobre 1943, il rejoint un mouvement de résistance, Justice et Liberté, mais est arrêté peu de temps après. Il est déporté à Auschwitz au début de 1944. Cet épisode central de sa vie se retrouve dans toute son œuvre et Si c’est un homme est son témoignage sur l’enfer qu’il y a vécu. En 1961, il publie La Trêve, récit de son retour en Italie, en 1978, Lilith, dans lequel il évoque des moments vécus et des personnes rencontrées à Auschwitz qu’il n’a pas mentionnés dans Si c’est un homme, et, en 1984, Maintenant ou jamais, qui s’inspire d’une rencontre avec des sionistes lors de son retour en Italie. Primo Levi écrit aussi de nombreux articles, des poèmes, dont un recueil est publié en 1975, et un roman, La Clé à molette, en 1978. En 1986, il publie Les naufragés et les Rescapés, livre dans lequel l’auteur revient sur son expérience concentrationnaire. Primo Levi se suicide le 11 avril 1987.

La « démolition d’un homme »

Le récit de Primo Levi débute par le moment de son arrestation par la milice fasciste le 13 décembre 1943. Emmené dans un camp d’internement à Fossoli, il est déporté le 22 février 1944 à Auschwitz. L’auteur rend compte alors de la première épreuve de la déportation : le voyage en train à bestiaux, pendant quatre jours, sans boire ni manger, condamnés à rester enfermés serrés les uns contre les autres, le tout en plein hiver.

Puis c’est l’arrivée au camp. Levi se retrouve dans la file des déportés valides. Ceux-ci vont à la douche pour la « désinfection » puis se font tondre les cheveux et remettre un uniforme rayé et enfin tatouer un matricule. Levi a le numéro 174 517. Tout cela rentre dans le cadre d’une entreprise de « démolition d’un homme ». Très vite, il faut s’intégrer à la communauté des détenus, apprendre la hiérarchie entre prisonniers et le règlement incroyablement compliqué du camp. Quant à la valeur de la nourriture, on s’en rend vite compte.

Les détenus sont réduits en esclavage : le travail a lieu tant qu’il fait jour. En été, les journées sont donc plus longues qu’en hiver. Un dimanche sur deux est en théorie un jour de repos, mais il est mis à profit pour l’entretien du Lager. Le travail est si épuisant que se rendre aux latrines est l’occasion de connaître un « havre de paix » et que le moment de manger à la mi-journée est une « béatitude ».

L’auteur nous fait aussi plonger dans l’univers du KB, l’infirmerie du camp, où il a du passer après s’être blessé. Il raconte aussi les conditions difficiles dans lesquelles les détenus dorment, à deux par couchette. Enfin, il explique l’organisation concentrationnaire : la Buna, à l’extérieur du camp, est le lieu où les détenus travaillent à la construction d’une usine devant produire du caoutchouc. Ceux-ci sont répartis en différents kommandos qui sont affectés aux différents secteurs de la Buna. L’Arbeitsdienst est un bureau spécialisé du camp qui est en relation permanente avec la Buna. C’est lui qui décide de l’affectation des prisonniers dans les kommandos.

La sélection d’octobre 1944

La vie dans le camp est une lutte perpétuelle entre les prisonniers. Une vraie guerre existe. Un moment d’inattention et l’on se fait voler ses chaussures, sa cuiller ou sa veste. Des trafics en tout genre, notamment avec des civils de l’extérieur, contribuent à installer une véritable économie parallèle, complexe, dans le camp.

La rude vie de Levi au Lager est interrompue par un examen de chimie que lui et quelques autre détenus doivent passer. Les Allemands ont besoin de spécialistes pour relancer, si tant est que cela puisse se faire, l’effort de guerre. Primo Levi et deux autres détenus se retrouvent au chaud, à travailler dans un laboratoire lorsque l’hiver arrive à la fin de 1944. Des conditions de vie dont tous les détenus auraient rêvé…

Octobre 1944 : la sélection. Le nombre de détenus augmentant, la nécessité s’impose, périodiquement, de libérer des places dans les baraquements. Pour cela, il faut éliminer un certain nombre de prisonniers, les plus faibles, quoique certains hommes robustes se retrouvent dans la mauvaise file… Levi a échappé à la mort.

L’auteur fait aussi une allusion à la révolte du Sonderkommando d’Auschwitz-Birkenau. Le 7 octobre 1944 en effet, la chambre à gaz-crématoire IV explosait et trois SS furent tués pendant la révolte. Quatre femmes juives travaillant à une usine d’armement avaient subtilisé des explosifs et une cinquième les avait transmis aux membres du Sonderkommando. Ce que Levi nous en rapporte, c’est le spectacle de la pendaison d’un révolté, exécuté devant tous les détenus, pour faire un exemple.

La fin approche. Cela se traduit notamment par des bombardements intensifs de la part des alliés sur les installations du camp. Primo Levi quant à lui contracte la scarlatine le 19 janvier 1945 : il passe les derniers jours au camp dans le KB. Il évoque aussi l’évacuation du camp à partir du 17 janvier et les « marches de la mort » dans lesquelles les détenus encore valides furent entraînés de force. Ceux qui étaient à l’infirmerie, comme Levi, furent laissés sur place.

Comprendre, c’est justifier

La réédition du livre comporte également un appendice, qui contient les réponses aux questions les plus fréquentes posées à Primo Levi lors de ses nombreuses rencontres avec le public, notamment des élèves. Où l’on apprend notamment que l’auteur considère les Allemands comme coupables, parce que complices du gigantesque crime commis par Hitler. Levi répond aussi à la question de la comparaison entre les camps nazis et les camps soviétiques, insistant sur la différence, selon lui, entre les fins poursuivies par ces camps.

Primo Levi se livre aussi à un petit historique de l’antisémitisme pour expliquer le génocide des Juifs mais considère qu’il ne faut pas chercher à comprendre car à ses yeux, comprendre, c’est, d’une certaine manière, justifier.

Témoignage à succès

À sa sortie, l’ouvrage de Primo Levi n’eut guère de succès : en 1947, il ne fut tiré qu’à 2 500 exemplaires avant de tomber dans l’oubli. Mais en 1958, le public lui manifesta un vif intérêt lorsqu’il fut réédité. Un intérêt qui a largement dépassé les frontières italiennes : Si c’est un homme fut traduit en six langues. Le livre fut même l’objet de deux adaptations, l’une à la radio et l’autre au théâtre. C’est peut-être le témoignage le plus connu sur l’univers concentrationnaire.

Néanmoins, convient-il de signaler au moins une limite non négligeable, qui tient aussi à l’époque où il a été écrit : Primo Levi ne fait pas de distinction entre camp de concentration et camp d’extermination. Ainsi, dans le seizième chapitre, écrit-il : « cela peut sembler paradoxal, mais officiellement, dans les camps d’extermination, tout est gratuit. » Dans l’appendice, il utilise le mot Lager qu’il associe à « l’extermination méthodique et industrialisée », aux chambres à gaz et aux fours crématoires. Or, le mot Lager sert aussi à désigner le camp où il était détenu, c’est-à-dire un camp de concentration.

Cela dit, Si c’est un homme est bien évidemment le témoignage à lire sur la déportation. Récemment, d’autres livres faisant appel à des témoins du génocide, ont été publiés. D’abord, celui de Shlomo Venezia, intitulé Sonderkommando. Dans l’enfer des chambres à gaz, publié en 2007 : il s’agit du témoignage de l’un des rares survivants des Sonderkommandos, ces équipes de prisonniers qui étaient chargés de vider les chambres à gaz après les exécutions, transporter les corps pour les placer dans les fours crématoires et nettoyer les installations entre chaque série d’assassinats.

L’autre ouvrage est celui de Léon Goldenhson publié en France en 2005 sous le titre Les entretiens de Nuremberg. Goldensohn, psychiatre américain, a mené des entretiens avec tous les accusés du procès de Nuremberg ainsi qu’avec de nombreux témoins, notamment Rudolf Höss, le commandant d’Auschwitz. L’originalité réside dans le point de vue des témoins de l’enfer : ce ne sont plus les victimes qui parlent, mais les bourreaux…

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LEVI, Primo, Si c’est un homme, Julliard, 1987 (traduction de Martine Schruoffeneger).

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