Cellini (2/2) Le « Persée »

Persée de CelliniFin de notre série sur Cellini. Le Persée de Cellini a toutes les caractéristiques du maniérisme. Et il cache plusieurs significations, dont l’une a déplu à Côme Ier. Parce que la sculpture osait entremêler, scandaleusement aux yeux du pouvoir, le monstre et le héros, le bien et le mal…

Après son séjour en France, Cellini regagne Florence en 1545 où il se met au service de Côme Ier de Médicis qui lui commande une statue de Persée. Comme pour le buste le représentant, il ne sera pas satisfait du résultat.

Un style maniériste

Le Persée fut exécuté entre 1545 et 1554. La sculpture représente le héros grec Persée, brandissant la tête de la méduse Gorgone. C’est quinze ans après le retour au pouvoir des Médicis que le Persée commença a être exécuté. La célèbre famille Médicis avait été chassée du pouvoir en 1494 par les habitants de la ville qui s’étaient insurgés. Elle fut restaurée en 1512 par Charles Quint mais elle est de nouveau chassée de Florence en 1527. Les Médicis reviennent peu de temps après et sont faits, en 1530, ducs de Florence. Après avoir souligné les aspects maniéristes de l’œuvre, nous livrerons trois interprétations possibles de la sculpture.

Persée de cellini 4D’une hauteur de 3,20 mètres, le Persée de Cellini est réalisé en bronze. Il fait référence à la légende grecque de Persée qui décapita Gorgone dont il montra ensuite la tête à Polydectès.

Dans la mythologie grecque, Persée était le fils de Zeus et Danaé. Celle-ci se retrouva, avec son enfant, sur l’île de Sériphos où régnait Polydectès. Ce dernier tomba amoureux de la jeune femme mais elle repoussait ses avances et s’appuyait sur son fils, devenu adulte, pour la protéger. Polydectès eut alors l’idée de confier à Persée une mission qu’il jugeait impossible à remplir : c’était une manière de se débarrasser de lui. Il lui demanda de rapporter la tête de Gorgone, l’une des trois méduses, créatures monstrueuses dont le regard pouvait tuer et changer en pierre celui qui avait le malheur de le croiser. Gorgone était, des trois méduses, la seule mortelle. Chaussé des sandales ailées du dieu Hermès, coiffé du casque du dieu des morts Hadès, volé aux Grées au cours de son périple, et armé du bouclier que lui a prêté Athéna, Persée parvint à trancher la tête de Gorgone. Il rapporta la tête de la méduse à Polydectès et la brandit devant lui et ses convives qui furent tous changés en pierre.

Cellini a représenté Persée piétinant le corps de la méduse dont un bras pend du piédestal et duquel le sang coule abondamment. Le bras gauche semble s’agripper au haut de la cheville de sa jambe gauche.

Persée est représenté nu, coiffé du casque, ailé, d’Hadès, une épée en main, l’arme qu’il vient d’utiliser pour tuer Gorgone, et chaussé des sandales ailées que lui a prêtées Hermès. Il brandit la tête du monstre tandis qu’il incline légèrement la sienne vers l’avant. Sa jambe gauche effectue une légère flexion.

Le style maniériste est évident. La contorsion et les formes contorsionnées ou serpentines des corps ainsi que la recherche du mouvement en sont la première caractéristique. En ce qui concerne la méduse, ses jambes sont repliées vers elle, la gauche retenue par sa main gauche et la droite retombant vers le bas, lorsque l’on observe le Persée de dos. Le bras droit de la Gorgone morte rompt quelque peu le cadre dans lequel il se trouve, hors de la surface du piédestal : il pend à côté… La forme compliquée dessinée par le cadavre montre vraiment un corps contorsionné. Quant au sang giclant abondamment à partir du cou de la méduse, il donne une illusion de mouvement.

Quant au héros grec, la flexion de sa jambe gauche et l’inclinaison de sa tête contribuent aussi au mouvement de la sculpture. Mais son bras gauche, levé bien haut pour montrer son trophée, et son bras droit, qui tient l’épée, effectuant un mouvement en arrière, achèvent cette recherche du mouvement dans le style qui caractérise le maniérisme.

En outre, les mouvements des bras, opposés – l’un vers l’arrière, l’autre en avant et vers le haut –, le mouvement de sa jambe gauche et celui de sa tête dessinent des formes presque… serpentines, comme le maniérisme les apprécie. L’épée, horizontale, tranche avec la verticalité de Persée.

De surcroît, comme avec les autres sculptures maniéristes, le spectateur doit tourner autour pour en saisir tous les aspects, l’œuvre ne peut être saisie en un seul regard… On retrouve donc le problème du point de vue maniériste.

Le Persée mêle les figures du monstre et de la victime

Persée de Cellini 3Plusieurs interprétations peuvent être données du Persée de Cellini. La première est en relation avec les événements politiques qui s’étaient déroulés dans la ville à la fin du XVe siècle. Les Médicis avaient en effet été chassés de leur ville par le peuple florentin. Mais la famille prit sa revanche en revenant plus tard au pouvoir avec l’aide de Charles Quint. Persée devait donc symboliser le pouvoir des Médicis décapitant le peuple florentin, représenté sous les traits de Méduse. Le Persée devait donc immortaliser, sous les traits du héros grec, le duc Côme Ier.

Cependant, et comme pour le buste dont nous avions parlé en avril, le duc n’apprécia pas le résultat. C’est en s’intéressant aux autres possibilités d’interprétation que l’on peut essayer de comprendre la réaction de Côme Ier.

Siebers, dans son livre The Mirror of Medusa, paru en 1983, note que, vue de derrière, la statue montre que Persée est le double de Méduse, le monstre qu’il a combattu. Les cheveux du héros rappellent les serpents qui entourent la tête de la Gorgone. De plus, le profil du monstre et celui de Persée sont identiques : « nez aquilins », « pommettes délicates » et même les yeux baissés. Vus de face également, les deux visages semblent être ceux de deux jumeaux.

Ainsi, dans la statue se mêlent le héros et le monstre, le bien et le mal, le meurtrier et la victime. Ce mélange du héros et du monstre fait d’ailleurs référence à une autre légende grecque, très connue : celle d’Œdipe, qui est aussi le double du monstre qu’il a vaincu, le Sphinx. Cette confusion rappelle aussi qu’instinct de vie et instinct de mort sont liés. La psychanalyse nous le confirme. Dans la deuxième topique freudienne, une nouvelle théorie des pulsions fut élaborée : Eros et Thanatos, instinct de vie et instinct de mort, cohabitent au sein de chaque individu. La pulsion de mort est à la fois contraire et complémentaire de la pulsion de vie. La vie et la mort, le bien et le mal… tout se mêle selon Freud. Cellini est, d’une certaine manière, un précurseur : il mêle le mal et le bien, le héros et le monstre.

Or, le problème est bien là : la statue de Cellini révèle une vérité intolérable pour le prince, en l’occurrence Côme Ier. Car la logique du pouvoir exige que le bien et le mal soient radicalement différenciés, que la distinction soit claire pour tous, en particulier pour le peuple. Si le prince aussi est porteur d’une dimension monstrueuse, alors qu’il veut se présenter comme l’ennemi d’un monstre, que peut encore valoir son pouvoir ?

D’ailleurs, rappelons-nous la légende grecque à laquelle fait référence la sculpture : il y est question de paralysie au sujet du regard des Gorgones. Il se trouve qu’un ambassadeur vénitien à Florence en 1561, Vincenzo Fedeli, livra un portrait de Côme Ier dans lequel on pouvait notamment lire cette phrase : « Ce prince gouverne ses états avec une très grande rigueur qui suscite la frayeur ; il veut la paix, l’union, la tranquillité entre ses peuples et citoyens qui n’osent pas même se déplacer. » Les sujets de Côme Ier sont comme changés en pierre – immobiles, car ils « n’osent pas même se déplacer » –, comme les victimes de… Méduse. Méduse, et non Persée !

Le Persée est le double de Cellini

Une troisième interprétation nous amène à considérer Persée comme le double de Cellini lui-même. Il est tout à fait significatif de lire à ce propos les lignes que Cellini écrivit concernant la fabrication du Persée :

« moments épouvantablement fatigants, mais je ne songeais pas à me ménager. Le feu prit à mon atelier et nous eûmes peur de le voir s’écrouler sur nous. Mais le ciel chassait vers nous du côté du jardin tant de pluie et de vent que mon fourneau refroidissait. A force de combattre durant des heures ces désastres, je tombai dans un épuisement qui eut raison de ma robustesse naturelle. Une fièvre soudaine me saisit, d’une violence inimaginable, et me força à aller me jeter sur mon lit. […] Au milieu de mes malheurs, je vis entrer dans ma chambre un homme aussi tordu qu’un S majuscule. Il commença à parler d’une voix empreinte de sombre tristesse comme celle des compagnons qui préparent à la mort les condamnés : « Ô Benvenuto! votre statue est perdue et il n’y a plus rien à faire. » […] J’approchai aussitôt du fourneau pour regarder : le métal tout coagulé avait, comme on dit, formé un gâteau. […] Je fis chercher un demi-pain d’étain qui pesait environ soixante livres et je le jetai dans le fourneau sur le gâteau qui se liquéfia aussitôt sous l’action du feu de chêne que nous activions avec des barres de fer et des leviers de bois. J’avais ressuscité un mort quand tous ces ignorants n’y croyaient plus. Je récupérai tant de forces que je ne sentais plus ni la fièvre, ni la peur de mourir. […] Je fis aussitôt ouvrir les orifices du moule et frapper simultanément sur les deux chevilles afin de les repousser. Le métal ne coulait pas avec la rapidité voulue et je compris que l’ardeur du feu avait sans doute consumé le métal d’alliage. On alla chercher tous mes plats, mes écuelles et mes assiettes d’étain, au nombre d’environ deux cents, et j’en fis jeter une partie, un par un, dans les canaux et une partie dans le fourneau. De cette façon, chacun put voir le bronze se liquéfier à merveille et le moule se remplir. Tous m’aidaient et m’obéissaient courageusement et avec entrain. J’étais partout à la fois, commandant, aidant, priant : « Ô Dieu! Toi qui es ressuscité des morts par Ta toute-puissance et es monté aux cieux dans la gloire ! » A l’instant, mon moule s’emplit ; à cette vue je tombai à genoux et remerciai le Seigneur de tout mon coeur. » [1]

Notons, au passage, l’évocation de cet « homme aussi tordu qu’un S majuscule », qui s’inscrit en plein dans le contexte artistique de l’époque et qui caractérise si bien les sculptures maniéristes…

Persée de Cellini 2Ce qui est à noter, c’est que Cellini risque littéralement sa vie pour son Persée : il parle de son « épuisement », de la « fièvre soudaine d’une violence inimaginable » qui le saisit, ainsi que de « la peur de mourir ». Il investit comme des parties de lui-même – sa vaisselle – dans la réalisation de sa sculpture.

Surtout, le moment où l’entreprise, qui était sur le point de disparaître, de… mourir en quelque sorte, coïncide exactement avec celui où Cellini retrouve la santé. Au moment où, comme l’artiste l’écrit lui-même, il « ressuscite un mort » – Persée –, lui aussi, comme par imitation, ressuscite de sa violente maladie… Et il rend grâce à Dieu d’avoir bien voulu accorder la vie à son œuvre… et à lui-même en quelque sorte.

Ainsi, Persée a rendu immortel, non Côme Ier, mais Cellini lui-même. En définitive, l’artiste et son commanditaire avaient le même point commun : survivre et être éternel, repousser les limites même de la mort.

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Sur les multiples interprétations du Persée, voir l’excellent article de la Revue canadienne de psychanalyse intitulé « L’art et le pouvoir. Un itinéraire psychanalytique autour du Persée de Benvenuto Cellini » de Domenico A. Nesci.

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[1] La vie de Benvenuto Cellini écrite par lui-même (1500–1571), nouvelle traduction sous la direction d’André Chastel, Editions Scala, Paris, 1992, pp. 331–334.

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3 réflexions au sujet de « Cellini (2/2) Le « Persée » »

  1. Bonjour,
    Votre article es très intéressant, seulement j’aurais aimé lire l’article que vous recommandez, sans le trouver sur le web? Serait-ce possible de m’indiquer où le trouver? Merci infiniment!

    • Bonjour, après une recherche rapide sur internet, je n’ai pas retrouvé l’article en question. Il ne doit malheureusement plus être accessible en ligne. En revanche, je crois l’avoir gardé dans mes archives. Je peux vous le scanner, quand j’en aurais le temps, et vous l’envoyer par mail : cela vous convient-il ?

  2. Ce serait fantastique! Aurez-vous le temps aujourd’hui? Sinon ça ne fait rien 🙂
    Merci infiniment!

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