Le Liban, entre communautés et interventions étrangères

LibanLe 25 mai dernier, un nouveau président a été élu au Liban, en vertu d’un accord signé à Doha quatre jours plus tôt. Cette élection doit mettre un terme à une crise politique grave qui avait dégénéré dans la violence au début du mois. Mais les affrontements entre différentes communautés et les interventions étrangères ne datent pas d’hier.

L’élection de Michel Sleimane à la présidence du Liban le 25 mai dernier vise à restaurer l’unité nationale dans le pays. C’est que ce dernier se trouve très divisé en raison des multiples communautés qui y vivent. Pour mieux comprendre ce qui se passe, un retour en arrière s’impose. La problématique qui se pose à ce petit pays est double : le Liban est confronté à des affrontements récurrents entre les différentes communautés ; et à l’intervention des puissances étrangères dans ses propres affaires. Ces deux aspects sont liés : il existe une véritable interaction entre le jeu des communautés et celui des pays voisins, les unes s’appuyant sur les autres pour atteindre leurs objectifs et inversement.

L’indépendance du Liban en 1943

Quelles sont ces communautés qui vivent au Liban ? Les maronites, d’abord. Ces chrétiens orientaux, disciples de Saint-Maron, [1] sont principalement situés entre Beyrouth et la plaine de la Beqaa. Ensuite, les chrétiens grecs orthodoxes. Ils se concentrent surtout dans les villes, notamment à Beyrouth, Sayda et Tripoli. Les Druzes constituent des musulmans de rite ismaélien (chiite) et habitent surtout les montagnes et la région du Chouf. Les musulman sunnites se trouvent au nord du Liban et autour de Sayda. Enfin, les musulmans chiites [2] se trouvent autour de Baalbek, au nord, et du Djebel Ami, au sud.

Mais ce ne sont pas seulement des différences religieuses qui séparent ces communautés. En effet, sous la domination musulmane des fiefs féodaux tenus par les grandes familles libanaises se sont constitués. Par exemple, la famille maronite des Khazen, les druzes Joumblatt ou les Obeich, maronites aussi. Ces clans étaient de véritables puissances financières dans la mesure où avant de verser l’impôt au sultan, ils en prélevaient une partie à la source sur les paysans qui travaillaient sur leur terre. Ces clans sont même devenus, parfois, de vraies puissances sociales et militaires. Or, le passage à la gestion des affaires politiques du pays a entraîné l’émergence de vives tensions.

À l’issue de la Première Guerre mondiale, des mandats furent attribués à la France en 1920 sur des territoires appelés Syrie et Liban. La France créa des assemblées représentatives des différentes populations. Mais d’une part, la Syrie aspirait à créer un grand Etat arabe syrien comprenant le territoire libanais, et, d’autre part, Damas avait abrité le mouvement nationaliste le plus actif contre les Turcs. Le découpage de 1920 rendit furieuse la Syrie, ainsi privée de la province libanaise. Plusieurs révoltes éclatèrent contre l’occupation française, entre 1925 et 1928.

Au Liban, les autorités françaises prirent appui sur les maronites et également sur l’opposition entre sunnites et chiites. En 1926, elles promulguèrent une Constitution pour le Liban. Celui-ci devint une République avec trois institutions-clefs qui devaient refléter la diversité des communautés. Le président serait un maronite, le Premier ministre un sunnite et le président de l’Assemblée nationale un chiite. Mais cet équilibre institutionnel ne pouvait tenir si les rapports de force démographiques évoluaient. En 1936, un traité franco-libanais reconnut l’indépendance du Liban.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les désaccords entre Français et Anglais, et entre Français partisans de Vichy et les Français libres, favorisèrent les mouvements indépendantistes. L’indépendance du Liban fut proclamée en 1941 et elle devint effective en 1943.

Au centre du conflit israélo-palestinien

Après le deuxième conflit mondial, la situation du pays ne s’arrangea pas en raison de deux facteurs.

Le premier résidait dans la création, en 1948, de l’Etat d’Israël. [3] Cet événement provoqua l’exode de nombreux Palestiniens dont beaucoup se réfugièrent au Liban. Le nombre de réfugiés augmenta encore après la victoire israélienne de 1967. En outre, en 1970, les organisations de résistance palestiniennes furent éliminées de Jordanie, où elles avaient tenté de prendre le pouvoir. Elles s’installèrent donc au Liban où elle prirent le contrôle des camps de réfugiés. De plus, le Sud-Liban servait de base arrière aux fedayins, des commandos palestiniens qui opéraient des incursions sanglantes en Israël où elles commettaient des attentats. Ces incursions entraînaient ainsi des représailles de l’Etat hébreu au Liban. Ce dernier se trouvait donc placé au centre du conflit israélo-palestinien.

Comme en Jordanie, les organisations palestiniennes tentèrent de prendre le pouvoir au Liban où l’Etat était fragilisé par les rivalités entre les communautés et par les oppositions au sein même de chaque communauté.

Le second facteur venait de la Syrie qui poursuivait plusieurs objectifs au Liban : le contrôle de la résistance palestinienne afin qu’elle ne s’empare pas du pouvoir, le maintien de l’équilibre entre les milices chrétiennes et musulmanes afin qu’aucune des deux communautés ne prenne le pouvoir également, et enfin la reconquête d’un espace de manœuvre face à Israël. Globalement, la Syrie cherchait à maîtriser la destinée du Liban duquel elle avait été privée en 1920.

Entre-temps, le dynamisme démographique des musulmans remettait en question le découpage institutionnel de 1962. Il est l’un des facteurs menant à la guerre civile qui éclata en 1975. À l’origine du conflit se trouvaient les actions violentes menées par les organisations palestiniennes. À partir de 1969, des heurts violents entre ces dernières et l’armée libanaise éclatèrent. La guerre est née des ambitions des puissances voisines et de celles des différentes communautés. Les Palestiniens accusèrent les maronites d’être les complices d’Israël et le conflit éclata en 1975. Il dura quinze ans.

Deux coalitions s’affrontèrent. Celle dite de gauche était pro-palestinienne (sunnites, druzes puis chiites). Les fedayins, les milices druzes de Joumblatt et les soldats du mouvement Amal de Nabih Berri en constituaient les forces armées. La coalition « de droite », de majorité maronite, regroupait le Front libanais de Pierre Gemayel et de Chamoun et s’appuyait sur l’armée du sud-Liban et les Phalanges.

Deux événements marquèrent cette guerre. Le premier eut lieu en 1976 avec l’intervention de la Syrie, qui rêvait de rétablir la Grande Syrie. Son armée pénétra au Liban afin de secourir les maronites assiégés à Beyrouth par les Palestiniens. Ensuite, elle noua des alliances successives avec les différents groupes rivaux pour s’imposer au Liban.

Le second événement survint en 1982. Israël intervint pour mettre un terme aux actions violentes des Palestiniens. Le 6 juin fut lancée l’opération « Paix en Galilée » : le sud-Liban fut occupée. C’est dans ce contexte qu’au mois de septembre eurent lieu les massacres des camps de Sabra et Chatila au cours desquels des civils palestiniens et arabes furent massacrés dans les faubourgs de Beyrouth par les milices chrétiennes alors que ces camps de réfugiés étaient encerclés par l’armée israélienne. En 1985, cette dernière évacua le sud-Liban à l’exception d’une mince bande de terre d’une dizaine de kilomètres de profondeur.

Ni la Force intérimaire des Nations unies pour le Liban (FINUL) à partir de 1978, ni la force multinationale d’interposition en 1982-83) ne parvint à apaiser le conflit. Ce dernier se compliqua par les rivalités entre chiites modérés du mouvement Amal, chiites radicaux partisans de l’Iran du Hezbollah et sunnites.

La guerre prit fin en 1990 sous la pression de l’Arabie saoudite, qui finançait jusque-là les différents belligérants. Moyennant finance, les milices acceptèrent de déposer les armes, à l’exception du Hezbollah, soutenu par l’Iran et par la Syrie, se justifiant par la lutte contre Israël. En outre, la chute de l’URSS priva la Syrie de son principal allié. Celle-ci effectua un retournement diplomatique en se rangeant du côté des Etats-Unis dans la guerre contre l’Irak. En échange de ce soutien, la Syrie eut toute liberté de manœuvre au Liban où elle se présenta comme une force stabilisatrice. Les troupes syriennes s’installèrent alors durablement dans le pays, dans la plaine de la Beqaa. Et Damas prit le contrôle politique de l’Etat libanais.

Pratique des assassinats politiques

Le 14 février 2005, le Premier ministre libanais Rafic Hariri était assassiné. De forts soupçons pesèrent sur la Syrie. Une grande partie de l’opinion libanaise, à l’exception, encore une fois, du Hezbollah, réclama l’indépendance du pays par rapport à la Syrie. Ainsi, le 14 mars, plus d’un million de personnes manifestèrent contre la tutelle syrienne. La résolution 1559 de l’ONU, soutenue par les Etats-Unis et la France, ordonna le retrait des troupes syriennes. Ce retrait s’effectua.

Mais la Syrie agit toujours au Liban. D’une part parce qu’elle a laissé des agents en civil dans le pays. D’autre part parce qu’elle pèse dans les affaires du pays en jouant sur les divisions entre les communautés. Enfin, la pratique des assassinats politiques se poursuivit. Ainsi, le 21 juin 2005 fut assassiné l’antisyrien Georges Haoui. Le 21 novembre 2006, le ministre de l’Industrie Pierre Gemayel fut à son tour assassiné. Le 19 septembre 2007, un autre antisyrien, le député Antoine Genahem, fut lui aussi victime d’un attentat.

Le 1er décembre 2006, l’opposition, composée du Amal, du Hezbollah et du Courant patriotique libre du chrétien Michel Aoun, débuta un sit-in dans le centre-ville de Beyrouth. Depuis le 23 novembre, le Liban n’a plus de président, aucun successeur n’ayant été désigné pour le poste laissé vacant à la fin du dernier mandat. La crise politique dégénéra le 7 mai 2008 en affrontements entre factions rivales qui firent 65 morts et 200 blessés en une semaine. Le 21 mai, les accords de Doha aboutirent à la formation d’un gouvernement composé de 16 membres de la majorité et 11 pour l’opposition. De plus, l’accord stipula que le « recours aux armes ou à la violence à des fins politiques est interdit ». Mais le Hezbollah, véritable Etat dans l’Etat, trop puissant, ne peut être désarmé. Le 25 mai, comme prévu par les accords de Doha, le maronite Michel Sleimane fut élu président. Il aura beaucoup à faire pour réaliser la concorde nationale.

Les événements récents s’inscrivent donc dans une histoire complexe où jouent à la fois les divisions entre communautés et l’intervention des puissances étrangères. Ces deux phénomènes sont en interaction, les uns s’appuyant sur les autres pour réaliser leurs objectifs. En particulier un Etat cherche depuis 1920 à contrôler le Liban, c’est la Syrie. Le Liban apparaît donc comme un véritable Etat-tampon divisé par les rivalités entre communautés.

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Bibliographie :
LACOSTE, Yves, Géopolitique. La longue histoire d’aujourd’hui, Paris, Larousse, 2006.
RAISSON, Virginie, TÉTARD, Franck et VICTOR, Jean-Christophe, Le Dessous des Cartes. Atlas d’un monde qui change, Paris, Tallandier/Arte, 2007.

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Notes
[1] Les maronites sont apparus au Ve siècle autour du monastère de Saint-Maron, près d’Apamée. Ils adoptèrent la doctrine byzantine du monothélisme, jugée hérétique par les catholiques. Cette doctrine défendait l’idée que la nature du Christ était double mais qu’il n’y avait qu’une seule volonté.

[2] L’opposition entre sunnites et chiites remonte à la mort du prophète Mahomet, en 632 : pour les premiers, la succession revenait à Abu Bakr et la Révélation était close, c’est-à-dire que Mahomet était le seul interprète du Coran ; pour les seconds, c’est le cousin du Prohète, Ali, qui doit lui succéder, et même après sa mort, il est toujours possible d’interpréter la Révélation.

[3] Cf. Le problème palestinien.

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