« De la connaissance historique » d’Henri-Irénée Marrou

De la connaissance historiquePublié en 1954, ce livre est à mettre entre les mains de tous les étudiants en histoire et, plus généralement, celles de tous ceux qui s’intéressent à cette discipline. Il est, en quelque sorte, la bible du chercheur.

Né en 1904 à Marseille dans une famille catholique, Henri-Irénée Marrou fut à la fois historien, épigraphiste, archéologue, philosophe et musicologue. Reçu premier à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, il obtient l’agrégation d’histoire en 1929 – classé deuxième. Il devient ensuite élève à l’École française de Rome. Il soutient sa thèse principale sur Saint Augustin. Elle a été publiée en 1938 sous le titre Saint Augustin et la Fin de la culture antique. Sa thèse secondaire, publiée aussi en 1938, est intitulée MOYEIKOE ANHP Étude sur les scènes de la vie intellectuelle figurant sur les monuments funéraires romains. Il publie plus tard L’ambivalence du temps de l’histoire chez Saint Augustin en 1950 et Saint Augustin et l’augustinisme en 1955. Il est également l’auteur d’une Histoire de l’éducation dans l’Antiquité, publiée en 1948, qui est un livre incontournable. C’est en 1954 qu’il publie De la connaissance historique, ouvrage d’épistémologie écrit du point de vue d’un philosophe. Henri-Irénée Marrou est professeur dans différentes universités : à Caen, à Montpellier, à Lyon et enfin à Paris, où, en 1946, il est élu à la Sorbonne à la chaire d’histoire des origines chrétiennes. Collaborateur à la revue Esprit, il est aussi un grand amateur de musique et publie, sous le pseudonyme de Henri Davenson, plusieurs ouvrages de musicologie, notamment, en 1944, Le Livre des chansons ou introduction à la connaissance de la chanson. Il est aussi l’auteur de Les troubadours, publié en 1971. Mais Henri-Irénée Marrou est aussi un historien engagé. Membre de la Résistance spirituelle pendant la Seconde Guerre mondiale, il dénonce la torture en Algérie dans un article publié par Le Monde le 5 avril 1956. Il approuve aussi Vatican II, luttant aussi bien contre les intégristes que contre les progressistes, sous l’influence du marxisme. Il prend ses distances par rapport aux événements de mai 1968. Marrou meurt en 1977.

Le rôle déterminant de l’historien dans la démarche scientifique

Dans l’introduction, Henri-Irénée Marrou présente le livre comme « une introduction philosophique à l’étude de l’histoire ». L’ouvrage s’adresse « à l’étudiant parvenu au seuil de la recherche et anxieux de découvrir ce que signifie pour lui devenir un historien ». Le propos de l’auteur est de se livrer à une philosophie critique de l’histoire.

Dans un premier chapitre, Marrou définit l’histoire. C’est « la connaissance du passé humain » ou, plus exactement, une connaissance « scientifiquement élaborée du passé ». Il souligne le problème soulevé par le mot histoire : il renvoie à la fois au passé lui-même et à la connaissance de ce passé. Aussi, pour ne pas avoir à désigner le passé par le même mot que l’élaboration de sa connaissance, on parlera d’« évolution » de l’humanité, mot qui vient de la biologie. Car l’homme est le fils de son passé souligne Henri-Irénée Marrou. Cette distinction provient de ce que le passé humain devient autre chose dans la conscience de l’historien. Ce dernier ne doit pas ressusciter le passé.

Le passé en tant que passé connu est différent de ce qu’il était quant il était réel. En effet, lorsqu’il était réel, il était en devenir ; quand il est passé, il est devenu. Il en ressort trois conséquences : premièrement, l’objet d’étude de l’historien étant situé dans la profondeur du temps, il existe un intervalle entre l’objet et le sujet ; deuxièmement, cet intervalle n’est pas un espace vide ; troisièmement, le passé a été du présent comme nous le vivons, c’est-à-dire inintelligible. C’est à l’historien de le rendre intelligible.

Dans le deuxième chapitre, Marrou insiste sur le rôle déterminant de l’historien dans l’élaboration de la connaissance historique, et pose ainsi la question de l’objectivité. Après avoir critiqué les conceptions de l’école méthodique, exprimées notamment par Langlois et Seignobos, l’auteur affirme que l’histoire est le résultat de l’effort de l’historien. Ce dernier fait le lien entre le passé et le présent. Il en ressort que, selon la définition de Galbraith, « l’histoire, c’est le passé, dans la mesure où nous pouvons le connaître ». C’est-à-dire que l’historien doit toujours se montrer modeste : l’histoire, c’est que l’historien a réussi à élaborer.

Comment l’historien élabore-t-il la connaissance historique ? En posant une question, c’est-à-dire en formulant une hypothèse.  Ensuite, par ses recherches, il tente de vérifier l’hypothèse. Enfin, le résultat de ses travaux consiste à valider ou non l’hypothèse – en réalité, le plus souvent, il nuance l’affirmation de départ qui avait servi d’hypothèse.

« L’histoire se fait avec les documents »

Puis l’auteur rappelle que « l’histoire se fait avec des documents », titre du troisième chapitre. C’est grâce aux documents que l’historien va trouver des réponses à la question qu’il a posée. Et qu’est-ce qu’un document ? C’est « toute source d’information dont l’esprit de l’historien sait tirer quelque chose pour la connaissance du passé humain ».

L’auteur insiste surtout sur les limites que rencontre le chercheur : d’abord, le fait que toutes les traces du passé n’ont pas été conservées : il en ressort qu’on ne pourra jamais connaître tout le passé dans son intégralité ; ensuite, certaines périodes sont difficiles à étudier car très peu de documents sont disponibles, comme en histoire ancienne ; mais à l’inverse, l’histoire contemporaine, où la masse des documents est immense, exige une restriction du champ géographique de l’étude.

Une fois les documents trouvés, il faut « s’en rendre maître ». Marrou critique alors Langlois et Seignobos en soulignant bien le fait que l’historien peut poser, à un même document, une infinité de questions. De plus, toutes les traces sont à explorer, contrairement à ce que pensaient les deux auteurs méthodiques.

Dans le chapitre suivant, « Conditions et moyens de la compréhension », Marrou critique encore Langlois et Seignobos dont les principes peuvent mener à une dangereuse « surexcitation de l’esprit critique ». Pour l’auteur, ce qu’il faut craindre ce n’est pas d’être trompé mais de se tromper. Un faux document est une information importante car l’acte d’avoir menti est bien réel.

L’auteur explique ensuite que l’historien n’étudie pas le document pour lui-même mais pour atteindre le passé. L’essentiel de l’élaboration de la connaissance historique consiste à procéder selon la démarche du document au passé. L’historien doit constamment effectuer un mouvement de va-et-vient entre le document et l’objet de sa recherche, entre l’hypothèse qu’il a formulée au départ et le document. Marrou souligne la servitude de l’historien à l’égard de ce dernier.

Le sixième chapitre est très important : intitulé « L’usage du concept », il traite des instruments qui permettent au chercheur d’élaborer une réponse à la question qu’il s’est posée. Et l’instrument essentiel est le concept. L’historien doit « qualifier » le fait. Tout le problème réside dans la validité des concepts, leur adaptation au réel. Ce chapitre s’applique à distinguer les différents types de concepts.

L’histoire : un instrument pour être libre

Le chapitre suivant, « L’explication et ses limites », porte sur le but de la connaissance historique, qui est de dégager une intelligibilité. Tout en soulignant que l’histoire appartient toujours au domaine du singulier, qu’elle a été faite par l’individu, l’être humain, et qu’il faut donc se méfier des grandes entités comme le « prolétariat » ou la « bourgeoisie capitaliste », Marrou rappelle tout de même qu’un certain caractère général existe. Cependant, il ne faut pas chercher à trouver des lois en histoire et encore moins s’imaginer qu’il peut y avoir un sens profond à l’histoire : en ce sens, Marrou rejette catégoriquement les philosophie de l’histoire, comme le marxisme par exemple.

« L’existentiel en histoire » est le huitième chapitre. L’auteur entend cette fois aborder l’histoire du point de vue du sujet et non plus de l’objet. L’histoire étant le fruit d’une action, c’est donc la personnalité de l’historien qui s’engage. Il n’y a pas d’histoire sans historien. L’histoire a donc une valeur existentielle évidente. Marrou rappelle bien que toute histoire est engagée, qu’aucune histoire n’est impartiale. En conséquence, l’historien a une responsabilité qui doit l’amener à maîtriser ses passions : la vérité de l’histoire dépend des qualités du chercheur, sa minutie, sa compétence, sa conscience, sa rigueur. C’est ainsi que l’historien est engagé dans l’histoire.

Dans « La vérité de l’histoire », Marrou dénonce le mythe de l’objectivité. Pour un même objet, il dit bien que deux historiens peuvent élaborer différemment leur connaissance. Car un historien cherche d’abord à se convaincre lui-même de son approche. Il en ressort que celui-ci doit se montrer humble et que la vérité de l’histoire, finalement, est toujours partielle dans la mesure où il est impossible de connaître tout le passé humain. D’où, une fois encore, la raison pour laquelle Marrou récuse les philosophies de l’histoire qui ont la prétention de trouver des lois générales et scientifiques à l’évolution du passé humain.

Enfin, le dernier chapitre pourrait intéresser plus d’une personne qui n’est pas historienne et qui peut bien se demander à quoi sert l’histoire. Marrou assigne plusieurs fonctions à la discipline. Premièrement, l’histoire est d’abord découverte d’une altérité pure. Ensuite, c’est une leçon d’humanité car l’historien arrive, au terme de sa démarche, à mieux comprendre l’homme. Enfin, une fonction essentielle est l’enrichissement de l’univers actuel par des éléments culturels empruntés au passé. Marrou fait aussi un parallèle avec la psychanalyse et donne à la discipline historique une fonction de libération : l’histoire sert à nous libérer du passé, elle est l’instrument de notre liberté. Enfin, l’auteur lance une dernière attaque contre la philosophie de l’histoire qui, finalement, comporte un aspect totalitaire, et souligne ainsi combien l’historien doit être responsable et peut ainsi mieux mesurer la valeur de sa décision libre.

La bible de tout étudiant en histoire

Publié en 1954, ce livre reste toujours d’actualité et doit être lu par tous les étudiants en histoire. En effet, cet ouvrage est un véritable traité de méthodologie, la bible de tout chercheur en histoire qui souhaite comprendre les tenants et les aboutissants de la discipline : la définition de l’histoire, l’utilisation des documents, la démarche de l’historien, les outils à sa disposition, etc. …

Marrou en profite pour critiquer les méthodiques Langlois et Seignobos [1] qui avaient fait l’erreur de croire qu’un nombre seulement limité de documents pouvait servir aux historiens, qu’un document ne pouvait pas être lu de différentes manières, que l’historien était passif dans l’élaboration de son travail, que l’histoire était objective. L’auteur critique aussi le marxisme et, plus généralement, les philosophies de l’histoire qui, par définition, constituent la négation même du métier d’historien.

Enfin, le style de l’auteur, clair, et les nombreux exemples concrets et les métaphores très utiles, rendent la lecture de l’ouvrage très agréable.

 .

 .

MARROU, Henri-Irénée, De la connaissance historique, Paris, Le Seuil, 1954, rééd., « Points Histoire », 1975.

.

.

.

[1] Cf. « Introduction aux études historiques » de Langlois et Seignobos.

 .

 .

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s