Cellini (1/2) Le buste de Côme Ier

Buste CelliniEn 1547, l’artiste italien Cellini achève un buste représentant son commanditaire, Côme Ier de Médicis. La sculpture finit dans un garde-meuble avant d’être expédiée plus tard dans une forteresse. Elle a déplu à Côme Ier. Parce qu’elle reflétait trop bien le courant maniériste…

Aujourd’hui conservé au musée du Bargello, à Florence, une sculpture particulière de l’artiste Benvenuto Cellini mérite un intérêt certain car son commanditaire n’en fut pas satisfait. Il s’agit d’un buste représentant Côme Ier de Médicis.

Une torsion des corps exprimant l’angoisse d’une époque troublée

Ce buste fut exécuté entre 1545 et 1547, à une époque où l’art est dominé par le maniérisme. Ce dernier fut un courant artistique du XVIe siècle dont la date de naissance est fixée à 1527. Cette année-là en effet, eut lieu le sac de Rome, la ville du pape [1]. L’événement fut vécu comme un drame par les artistes qui fuirent dans d’autres centres artistiques. Le pouvoir pontifical était remis en question. En outre, le XVIe siècle était aussi celui de la Réforme protestante [2], et donc de la remise en cause de l’Eglise et du catholicisme. Ce courant artistique naquit donc dans une époque troublée, une période de crise même si son style s’était déjà constitué avant, de façon latente. Le maniérisme fut le reflet du malaise politique et religieux de l’époque.

Dans la peinture et la sculpture, le maniérisme se caractérisa par sa volonté de recherche du mouvement : un tableau maniériste se reconnaît principalement à la torsion des corps, aux formes torsadées ; une sculpture maniériste quant à elle ne peut pas être saisie en un seul regard et doit être belle sous toutes ses faces. Ainsi, le maniérisme tournait le dos à la réalité et privilégiait la forme pour elle-même. Ces contorsions, ces distorsions, ces mouvements presque impossibles, ce style torturé, exprimèrent l’angoisse d’une époque troublée, faite de remises en question.

C’est quinze ans après le retour au pouvoir des Médicis que le buste fut exécuté. Charles Quint avait confié le gouvernement de la ville à Alexandre de Médicis. La célèbre famille florentine avait été chassée du pouvoir en 1494 par les habitants de la ville. Mais en 1537, Alexandre fut assassiné par son cousin Laurent. Cependant, c’est Côme Ier qui lui succéda.

Cellini naquit à Florence en 1500. Il mena une vie assez tourmentée, en raison de son tempérament de rebelle, reflétant ainsi d’une autre manière le courant maniériste. Il reçut une formation d’orfèvre dans les ateliers florentins mais aussi à Pise et à Bologne. Suite à des démêlés, il quitta Florence pour Rome. Il est dans la ville pontificale lors du sac de 1527 et participa d’ailleurs à la défense de la ville. Cellini se réfugia ensuite à Mantoue puis à Florence avant de retourner s’installer à Rome en 1529. Là, il devint le protégé du pape florentin Clément VII. En 1540, il arriva en France où il se mit au service de François Ier jusqu’en 1545. À cette date, il regagna sa ville natale pour se mettre au service de Côme Ier de Médicis. Il s’éteignit en 1571.

Après son séjour à la cour de François Ier, Cellini regagna donc Florence. Côme Ier décida de le mettre en compétition avec son grand rival, Baccio Bandinelli. Il demanda aux deux artistes un portrait de lui-même en bronze. La réponse de Cellini fut un buste mesurant 110 centimètres de haut, destiné au Palazzo Vecchio. Dix ans plus tard, la sculpture se retrouva au sommet du portail de la citadelle de Portefferraio, sur l’île d’Elbe. Avant de se retrouver, de nos jours, au Bargello. En quoi ce buste reflète-t-il le maniérisme ?

Un raffinement du décor

Une analyse purement descriptive peut déjà nous aider à répondre à la question. Le buste représente, comme nous l’avons dit, Côme Ier de Médicis, consacré duc de Florence en 1537 par Charles Quint. Né en 1519, il était le fils de Jean des Bandes Noires, le petit-fils de Laurent le Magnifique. Il obtint le titre de grand duc de Toscane en 1570 et s’éteignit en 1574.

Cellini l’a représenté en armure et en manteau militaire, tel un empereur romain. La chevelure est bouclée, la barbe peu fournie. Les traits du visage et du cou sont exécutés avec beaucoup de minutie et de réalisme. À l’origine, les yeux devaient être argentés ou émaillés.

La cuirasse reproduit l’anatomie avec les pectoraux. Elle devait être rehaussée d’or à l’époque. Les bretelles sont terminées par des visages barbus et bouche grande ouverte à l’air terrifiant. Sur l’épaule droite repose un masque expressif avec une corne de bélier, qui est l’emblème de la Toison d’Or, conféré à Côme Ier en 1545.

Des têtes d’aigles sont figurées sous les pectoraux, une tête de Gorgone avec sa chevelure en serpent et des ailes de chaque côté est représentée au centre de la cuirasse. Des rinceaux et des arabesques décrivent des courbes sur cette cuirasse.

Le manteau repose sur l’épaule gauche et semble redescendre derrière pour recouvrir le bras droit et se termine par une sorte de nœud. Une courbe termine le fragment du corps. Enfin, l’ensemble se trouve sur un piédouche, un petit support mouluré – généralement de forme circulaire – servant à porter un buste ou une statuette.

Têtes d’aigles ou de Gorgone, visages inquiétants, rinceaux, arabesques, corne de bélier… De nombreux éléments décoratifs, hétéroclites, caractérisent cette sculpture, et contribuent ainsi à lui donner un aspect maniériste. Cette surcharge du décor, donnant une sensation d’étouffement, caractérise d’autres œuvres maniéristes. [3]

De surcroît, un mouvement impossible est dessiné par la tête de Côme Ier. En effet, le cou, dont les muscles sont tendus, est représenté comme si la tête était droite ; or, la tête fait un mouvement sur le côté, ce qui est incompatible avec la figuration des muscles du cou. Là encore, le maniérisme est évident avec cette torsion du corps.

En outre, il est évident que la statue ne peut être saisie en un seul regard. Pour voir tous les aspects de l’œuvre, le spectateur doit tourner autour. Par exemple, si le spectateur veut observer le visage figurant sur l’épaule droite du duc, il n’a pas d’autre choix que de se déplacer sur sa gauche. Ainsi se traduit le point de vue maniériste : la statue n’est pas saisissable en un seul regard. Le spectateur est contraint de faire tout le tour de la statue pour en découvrir tous les aspects.

« L’ardeur et le mouvement de la vie »

L’analyse stylistique nous révèle une combinaison d’éléments antiquisants et réalistes. Côme Ier est représenté en empereur romain avec son armure très ornementée et sa coiffure bouclée donnant un effet coup de vent, comme si les cheveux étaient ébouriffés. D’autres éléments se référant à l’antiquité sont présents dans l’œuvre : la tête de Méduse, au centre de la cuirasse, ainsi que la harpe, qui rappelle Orphée, juste au-dessus de cette même tête.

En même temps, un très grand réalisme se dégage de ce buste, du à la virtuosité d’exécution de Cellini. Ce dernier est parvenu à donner une vraie force d’expression à son modèle, ce qui traduit chez lui un don de physionomiste certain. À l’été 1548, l’artiste écrit à Côme Ier pour lui expliquer que l’exécution de ce buste est très importante parce que « à la noble manière des Anciens », il veut lui donner « l’ardeur et le mouvement de la vie ».

Et de fait, il existe une ressemblance très frappante entre la sculpture et son modèle. De plus, la tête est tournée comme si le duc était sur le qui-vive, donnant ainsi au buste un caractère très vivant, avec l’intensité d’expression du regard. L’attitude du duc tout entière suggère la vigilance et expriment une sorte d’arrogance belliqueuse.

C’est donc un portrait agressif du duc, évoquant une certaine inquiétude, qui fut élaboré par Cellini. Ce dernier a choisi un style torturé, typique du maniérisme. Dans une même œuvre, Cellini a combiné éléments antiquisants et éléments très réalistes. L’un des traits caractéristiques du maniérisme florentin est l’association d’éléments antiquisants et réalistes.

Enfin, un autre aspect stylistique mérite d’être mentionné : c’est la recherche du mouvement qui caractérise la sculpture. L’animation est d’abord rendue par le mouvement abrupt de la tête du duc qui regarde par-dessus son épaule. Elle est ensuite suggérée par le manteau dont un pli est jeté par-dessus le bras. Cette recherche du mouvement rejoint encore le maniérisme.

Un buste qui ne correspond pas à la sprezzatura

Le buste de Cellini n’eut pas un grand impact à la cour du duc de Médicis. Il déplut même franchement à son commanditaire, Côme Ier. C’est qu’il ne respectait pas la tradition florentine du portrait naturaliste qui exige que le rendu des traits soit contrebalancé par des règles canoniques.

Buste Cellini 2On peut le comprendre si on le compare avec le buste exécuté en 1557 par le rival de Cellini, Bandinelli. Certes, des points communs sont à noter : la représentation à l’antique, le mouvement de la tête et les détails du visage. Mais la différence majeure est que le buste de Bandinelli se rapproche beaucoup plus de l’aspect antiquisant : il n’est pas surchargé de décor raffiné, le visage a une expression plus bienveillante, le style est plus conventionnel, et surtout, il est le « portrait non d’une personne, mais de son grade, selon les règles d’une inaccessibilité absolument extra-humaine » [4]. Ce buste satisfit Côme Ier.

Au contraire, le buste de Cellini donnait l’image d’un duc comme étant un homme à poigne, véhiculait une certaine tension, une inquiétude, en raison de son style torturé. L’artiste s’est disqualifié en tant que portraitiste de cour et le buste fut rangé dans un garde-meuble du palais.

Ce buste n’a pas été apprécié parce qu’il ne correspondait pas à la sprezzatura. Ce mot vient de l’italien « déprécier », qui, par extension, a finit par signifier le peu d’importance qu’on accorde aux choses. La sprezzatura désigne ainsi l’attitude du parfait courtisan : celui qui doit rester impassible, resté dégagé de tout ce qui pourrait le toucher tout en gardant une certaine noblesse. Au contraire, justement, le buste de Cellini « confère vraiment [au duc] le mouvement de la vie, de sorte qu’à travers les fissures ouvertes dans l’enveloppe on découvre l’homme » [5]. Les traits de Côme Ier rendus par Cellini n’étaient pas suffisamment stéréotypés.

En 1557, le buste de Cellini est sorti de son garde-meuble et envoyé à Portefferraio, sur l’île d’Elbe. Cette dernière occupe une position stratégique pour le duc puisqu’elle permet de surveiller les navires croisant le long de la côte. Deux forteresses y avaient été bâties, Stella et Faclone. Le buste fut installé sur la porte de la forteresse dite Stella. Ainsi, la figure de Côme Ier en militaire, en chef de guerre, sur le qui-vive, exprimant une certaine agressivité, était beaucoup mieux adaptée à la situation.

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Aller plus loin :
AVERY, Charles, La sculpture florentine de la Renaissance, Le Livre de poche, 1996.
POPE-HENNESSY, Cellini, Paris, 1985.

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[1] Les armées impériales de Charles Quint, qui luttait contre François Ier, prirent et pillèrent Rome après l’engagement du pape Clément VII au côté du roi de France, et donc contre l’empereur.

[2] Voir notre article consacré à la Réforme.

[3] Cf. Arcimboldo et Rodolphe II : le pouvoir sur la nature.

[4] CAMESASCA (E.), Narciso disperato in Benvenuto Cellini – Vita, Milan, Rizzoli, 1985, p. 10.

[5] Ibid.

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