Le commerce phénicien : la première mondialisation

Le commerce phénicienDepuis le 6 novembre, une exposition consacrée aux Phéniciens se tient à l’Institut du monde arabe, à Paris*. Elle rassemble les plus belles pièces des grands musées. L’occasion nous est donnée de nous intéresser à l’un des traits les plus caractéristiques de cette civilisation antique : leur commerce. Quand la mondialisation était phénicienne…

L’exposition qui se tient actuellement à l’Institut du Monde arabe s’intitule « La Méditerranée des Phéniciens ». Le titre révèle tout à fait la spécificité de l’un des traits les plus caractéristiques de la civilisation phénicienne, à savoir son commerce. En effet, c’est par les échanges et la navigation que les Phéniciens ont fait de la Méditerranée « leur » mer, contribuant ainsi à l’une des premières mondialisations de l’histoire, bien avant les Romains.

Un pays naturellement tourné vers la mer

Les premières cités phéniciennes ont été fondées dès la plus haute antiquité. Ainsi, Tyr et Sidon sont connues dès le IIe millénaire av. J.-C. et Byblos est mentionnée dans les sources égyptiennes dès le IVe millénaire. La Phénicie de l’antiquité correspond, à peu près, au territoire de l’actuel Liban, une mince bande de terre s’étendant de la Syrie au nord jusqu’au Carmel au sud, coincée entre la montagne du Liban à l’est et la mer Méditerranée à l’ouest. Les villes phéniciennes sont donc des cités côtières.

Devenues vassales de l’Égypte des pharaons sous la XVIIIe dynastie, les cités phéniciennes deviennent indépendantes après le repli de l’Égypte vers le XIIe siècle. Elles connaissent ensuite la domination assyrienne à partir du IXe siècle, puis la domination de l’empire néo-babylonien de Nabuchodonosor à partir de 586. La Phénicie est ensuite intégrée, en 539, à l’empire perse de Cyrus, qui a conquis Babylone. Enfin, en 332, après le siège de Tyr, les cités phéniciennes font partie de l’empire d’Alexandre le Grand.

Pourtant, malgré ces dominations successives, les cités phéniciennes ont connu une grande prospérité et ont conquis la Méditerranée entière, et se sont même aventurées au-delà, se plaçant ainsi au centre d’un vaste réseau commercial. À tel point qu’il n’est pas exagéré de parler de mondialisation à propos du commerce phénicien.

Comment expliquer l’essor du commerce phénicien ? Quatre types de facteurs peuvent être identifiés. Le premier est d’ordre géographique. Les conditions naturelles ont été déterminantes car, nous l’avons vu, la Phénicie est coincée entre la mer et la montagne. Cette dernière rend très difficile les relations avec l’arrière-pays – sauf au niveau de la trouée d’Homs au niveau d’Arwad – et même les relations entre les cités phéniciennes elles-mêmes dans la mesure où elle s’avance parfois jusque dans la mer. Il n’existe pas de routes terrestres, et, pour se rendre d’une cité à l’autre, il n’est pas rare d’utiliser la voie maritime. Tout ceci expliquent que les cités phéniciennes se soient naturellement tournées vers la mer et que s’y soit ainsi développée une tradition maritime. En outre, la présence du bois de cèdre du Liban offre sur place la matière première pour la construction des bateaux. Enfin, la situation géographique place la Phénicie dans une situation de carrefour entre l’Asie et la Méditerranée, entre l’Orient et l’Occident.

Un deuxième facteur a conditionné l’essor commercial des cités phéniciennes, un facteur politique. En effet, vers 1180 av. J.-C., l’invasion des Peuples de la mer déstabilise la région, l’empire hittite s’effondre, l’Égypte entame un repli et s’affaiblit. Les cités phéniciennes, et surtout deux d’entre elles, Sidon et Tyr, profitent de ce vide politique et de leur indépendance. Cette époque marque le début d’une longue période d’indépendance et de prospérité. En outre, la disparition brutale de l’hégémonie mycénienne sur la mer provoque aussi un vide dont les Phéniciens tirent parti. Enfin, en 539, à partir de la conquête babylonienne, s’est ouverte une nouvelle grande période de prospérité après une domination assyrienne caractérisée par une forte pression économique due au tribut que devaient verser les peuples soumis aux Assyriens.

Le facteur économique a aussi joué un rôle certain dans l’expansion phénicienne. Les marchands ont été poussés par la volonté de trouver de nouvelles ressources et des activités toujours plus rémunératrices et de commercialiser de nouveaux produits, ils ont été amenés à parcourir de plus grandes distances et à ainsi mettre en place un commerce d’une grande ampleur tout autour de la Méditerranée. C’est que la croissance démographique au Proche-orient et sur tout le pourtour méditerranéen a engendré une forte demande de produits artisanaux et donc de matières premières avec lesquelles ces produits étaient fabriqués. C’est l’élément moteur des échanges maritimes des Phéniciens.

Enfin, un dernier facteur indispensable à la concrétisation de l’expansion phénicienne est d’ordre technique. Les Phéniciens étaient, dans l’antiquité, des marins réputés. Un proverbe araméen disait : « Ne montre pas la mer à un Arabe ni le désert à un Sidonien, car tout autre est leur affaire. » Ils possédaient une très grande maîtrise de l’art de la navigation et des phénomènes atmosphériques.

La Méditerranée : mare nostrum, « mer intérieure » des Phéniciens

L’art de la navigation est caractéristique de la civilisation phénicienne même si, comme nous le verrons, le commerce terrestre a aussi existé. Pour développer leurs activités commerciales, les Phéniciens ont utilisé des navires adaptés et équipés spécialement. Les navires de commerce, très différents des bateaux de guerre, étaient appelés gauloï, qui signifie « rond » en grec, en raison de la rondeur de leur coque. Ils avaient en effet une grande capacité de charge, mesuraient entre vingt et trente mètres de long pour six à sept mètres de large. La poupe était arrondie et terminée par une queue de poisson ou un volute. La proue était également arrondie et sur ses flancs étaient peints de grands yeux. Un grand mât soutenait une voile rectangulaire et le gouvernail consistait en une grande rame disposée sur le côté gauche de la poupe. L’équipage comptait rarement plus de vingt personnes. Ainsi, ces navires pouvaient parcourir de longues distances et donc permettre les échanges sur une échelle vaste. Ils ont été l’instrument technique de la mondialisation phénicienne.

Les Phéniciens usaient aussi de plus petites embarcations pour le cabotage, des chaloupes et des barques de pêche. Elles avaient aussi des coques rondes et possédaient soit un petit mât soit une petite rame. Une rame-gouvernail à gauche de la poupe permettait de les diriger.

Comment s’organisait le commerce phénicien ? Les routes des échanges étaient multiples, à la fois maritimes et terrestres, et les produits échangés variés. Un véritable réseau a fait de la Méditerranée la mare nostrum (« notre mer » en latin) des Phéniciens, avant celle des Romains.

  carte commerce phénicien

Cette carte est extraite de Atlas historique. De l’apparition de l’homme sur la terre à l’ère atomique, Paris, Librairie Académique Perrin, 1987, p. 34.

Dès la fin du IIe millénaire, les premières relations commerciales ont lieu entre la Phénicie, l’Égypte, la côte méridionale de l’Anatolie et Chypre. Des matières premières étaient échangées contre des objets manufacturés. Les Phéniciens importaient ainsi de l’étain d’Anatolie, de l’or, de l’ivoire, du lin et des esclaves d’Égypte, et du cuivre de Chypre. Ces matières premières étaient transformées par les artisans phéniciens. Les objets manufacturés ainsi obtenus étaient enfin réexportés : des ustensiles en bois de cèdre plaqués d’ivoire, des coupes en bronze et en argent, des récipients de pâte de verre et des tissus de pourpre.

La cité phénicienne de Byblos était la partenaire privilégiée de l’Égypte et constituait une plaque tournante des échanges. Elle exploitait les forêts de son arrière-pays et fournit cèdres, genévriers et pins pour la construction des pyramides et autres monuments égyptiens. Par exemple, vers 1050, un certain Ounamon est envoyé par le pharaon à Byblos pour acheter du bois nécessaire à la restauration de la barque du dieu Amon. L’Égypte quant à elle envoyait de nombreux objets à la cité phénicienne, notamment des bustes. Des armateurs gyblites mais aussi sidoniens travaillaient dans la capitale égyptienne de Tanis, située dans le delta du Nil. Hérodote nous a laissé la description d’un « Camp des Tyriens » à Memphis. Des pêcheurs phéniciens fournissaient du poisson du delta à Jérusalem.

Chypre a été la première étape de l’expansion phénicienne. Au Xe siècle, le roi de Tyr Hiron fonde la colonie de Kition. Un siècle plus tard, plusieurs roitelets phéniciens se partageaient la domination de l’île avec d’autres souverains. Ces royaumes phéniciens perdureront jusqu’à l’époque hellénistique.

Puis, au Ier millénaire a lieu le grand essor du commerce phénicien, la grande expansion vers la Méditerranée occidentale. Mais ce sont surtout Tyr et Sidon qui sont les principaux moteurs de l’expansion phénicienne. Dès lors, l’aspect du commerce change car en Occident, les marchands phéniciens sont confrontés non à des pouvoirs bien structurés comme en Orient avec les royaumes proche-orientaux ou les Etats urbanisés, mais à des pouvoirs locaux ou à des entités ethniques de caractère tribal ayant un contrôle territorial très limité.

Les marchands phéniciens naviguaient vers l’ouest en passant par le nord de la Méditerranée et revenaient par le sud, en raison de la direction des vents. Au début du Ier millénaire, donc, les Phéniciens installent des comptoirs sur les îles de Crète, d’Eubée et du Dodécanèse, en mer Égée. À l’époque hellénistique il existe de véritables de colonies de marchands phéniciens à Athènes, Délos et Thessalie.

Puis la route des Phéniciens se poursuit et des comptoirs et des escales sont installés à Malte, en Sicile, en Sardaigne et sur les Baléares, toutes ces îles constituant autant de points d’appui. En Sardaigne, les Phéniciens viennent chercher de l’argent, du cuivre, du fer et du plomb dont les mines sont exploitées depuis le IIe millénaire. Le but ultime des navigations phéniciennes est le sud de la péninsule ibérique, riche en argent, cuivre et plomb mais aussi en huile.

Les Phéniciens ont établi aussi des comptoirs en Italie, entrant ainsi au contact des Étrusques. Ils trouvaient dans cette région des ressources agricoles abondantes comme le vin, l’huile et les céréales, ainsi que des métaux, fer et argent.

Au retour, les Phéniciens fondent aussi de nombreuses colonies, qui ne devaient être au départ que de simples escales. Notamment en Afrique du Nord, on trouve Linx, Tingis, Hippone, Utique, Hadrumète, Sabrata, Leptis… Mais l’une d’elles a connu une grande fortune, c’est la célèbre Carthage, fondée en 814. Elle a développé sa propre politique commerciale et a exercé sa tutelle sur tous les anciens comptoirs de la Méditerranée occidentale. Cependant, les relations ont toujours perduré entre les villes d’Orient et celles d’Occident. D’Afrique du Nord étaient exportés du sel, de l’ivoire, du murex et des esclaves.

Les Phéniciens, ces grands navigateurs, ont largement dépassé les colonnes d’Hercule, c’est-à-dire le détroit de Gibraltar. Vers la fin du Ve siècle, le Carthaginois Hannon vogue vers l’océan atlantique et atteint le golfe de Guinée. Au même siècle, un autre Carthaginois, Himilcon, atteint la Bretagne, et peut-être même la Grande-Bretagne. Enfin, dès le VIIIe siècle, Hérodote raconte que des Phéniciens, à la demande du pharaon Néchao II, ont effectué en trois ans le tour de l’Afrique, de l’est vers l’ouest. Ces voyages exploratoires avaient toujours le même but, à caractère commercial : la recherche de métaux précieux et de marchés plus lucratifs. De Grande-Bretagne aurait été importé du zinc et du plomb

Des Hong-Kong de l’antiquité

Les formes du commerce étaient multiples : Hérodote raconte ainsi, dans le livre IV de ses Histoires, comment les Phéniciens, arrivés sur une terre inconnue, débarquaient leurs marchandises sur la plage, revenaient dans leurs bateaux et attendaient les indigènes. Ces derniers estimaient les produits, déposaient des métaux précieux à côté puis s’écartaient. Les marchands phéniciens redescendaient et, si la quantité de métal ne les satisfaisaient pas, remontaient à bord. Cette opération se répétait jusqu’à ce que les deux parties trouvent leur compte. Deux choses sont à noter : premièrement, des échanges basés sur la confiance réciproque pouvaient avoir lieu même avec des personnes dont on ne connaissait pas la langue et qu’on rencontrait pour la première fois ; deuxièmement, cette description montre que le commerce phénicien était principalement basé sur du troc. Mais au Ve siècle, les cités phéniciennes commencent à battre monnaie.

C’est après ces premiers contacts que les Phéniciens fondaient éventuellement des comptoirs. Et ils en ont créé de nombreux, tout autour de la Méditerranée. Généralement, les comptoirs étaient établis à l’embouchure de fleuves ou sur des promontoires, en tout cas sur la côte, sur des sites facilement défendables, situation habituelle pour les Phéniciens. Ces comptoirs ne sont réellement des colonies en fait, puisqu’ils ne sont peuplés que de quelques Phéniciens dont la première vocation est d’être le relais au commerce avec les populations locales.

La présence de comptoirs phéniciens contribue à stimuler les cultures indigènes. Ce fut le cas par exemple au sud de l’Espagne avec Tartessos où le commerce a influencé et stimulé la région où la métallurgie a connu un fort développement : ce sont en effet les membres de la société tartessienne qui ont pris en charge eux-mêmes l’exploitation et le travail des métaux.

Parfois, certains de ces comptoirs, qui n’étaient que des entrepôts embryonnaires au départ, sont devenus de grands centres urbains, devenant ainsi, à leur tour, à la fois producteurs et consommateurs de bien. C’est ce qui s’est passé avec Carthage.

Les Phéniciens ne réexportaient pas nécessairement tout ce qu’ils avaient importé après l’avoir transformé. Ils ont aussi joué le rôle de simples truchements sans faire escale dans les cités de Phénicie. Ainsi des esclaves. Embarqués dans les régions occidentales, ils étaient dirigés vers les régions du Proche-Orient. Par exemple, le prophète Joël reproche aux Tyriens de vendre des Hébreux aux Grecs comme esclaves.

Malgré leur réputation d’habiles marins, les Phéniciens ont aussi utilisé des itinéraires terrestres pour leur commerce. Les routes phéniciennes ne sont pas seulement celles des navires mais aussi celles des caravanes.

Tyr a entretenu des rapports privilégiés avec Israël dès le Xe siècle. Un commerce actif de bois de cèdre, d’artisanat du bronze, de blé et d’huile existait. Des céramiques phéniciennes ont été découvertes au nord de la Galilée. Tyr a aussi fourni à Israël des artisans maçons et bronziers pour la construction du temple de Jérusalem. Des Phéniciens ont même mené une expédition commune avec les Hébreux, en mer Rouge, à destination du mystérieux pays d’Ophir, en Afrique, afin de rapporter de l’or.

En Syrie septentrionale, des colonies de marchands phéniciens étaient installées, à Alep en particulier. Entre le VIe et le IVe siècle, en raison de la domination perse, les Phéniciens étendent leur emprise sur la Palestine. En effet, le souverain achéménide donne Dor, Jaffa et la plaine du Sharon au roi de Sidon, et Ascalon à la cité de Tyr. C’est ainsi que l’empereur perse récompense la loyauté des Phéniciens à son égard.

Un peu plus au sud encore, le site de Kuntillet Ajroud, où des inscriptions phéniciennes ont été découvertes, était un centre caravanier. Il s’agissait d’une étape sur la route entre la Méditerranée et la mer Rouge, entre le Levant et l’Arabie où se trouvait Saba, un autre partenaire commercial des Phéniciens. Des bords de la mer, les Phéniciens importaient des coquillages qu’ils transformaient en boîtes à fard.

En Orient, Byblos vendait des vêtements brodés et des tapis à Mari, sur l’Euphrate. Des Tyriens se trouvaient à la cour d’Assyrie : les empereurs faisaient venir des artisans et des commerçants phéniciens pour orner leurs palais. Mais les Phéniciens devaient verser également un tribut aux Assyriens, constitué de pourpre, d’ivoire, de métaux précieux, de tissus brodés multicolores et d’animaux exotiques. Ce tribut était perçu à Arwad, la première cité phénicienne que les Assyriens rencontraient lorsqu’ils faisaient des incursions vers la mer. Mais dans ce cas, il est difficile de parler encore de commerce. En effet, un tribut est un prélèvement obligatoire, un transfert de richesses effectué sous la contrainte. Or, l’échange, par définition, est libre. D’autres itinéraires terrestres du commerce phénicien existaient, notamment en Afrique du Nord, à travers le Sahara, et le long du Nil.

Ainsi, les Phéniciens ont porté leur civilisation tout autour de la Méditerranée, faisant de cette dernière une « mer intérieure », annonçant la mare nostrum des Romains. Les cités phéniciennes se comportaient comme Hong-Kong de nos jours, elles importaient de tout – les matières premières surtout – et revendaient de tout – les produits de leur fabrication. Elles redistribuaient ainsi les marchandises en Méditerranée occidentale, en Afrique du Nord, en Égypte, en Asie intérieure et au Proche-Orient. Comme Hong-Kong, dont la situation insulaire est semblable, elles ont fondé leur richesse sur le commerce et la transformation des matières premières. La Phénicie, pendant un millénaire, a été un carrefour et un partenaire obligé dans le commerce. Elle a ainsi constitué un lieu de contacts entre deux mondes.

Interaction culturelle avec les autres peuples

Ce commerce, pratiqué sur une aussi vaste échelle ne pouvait pas manquer de produire des effets dans certains domaines autres que l’économie. L’art, la religion et la langue ont été stimulés par le commerce phénicien.

La civilisation phénicienne s’est ouverte aux influences extérieures par le commerce. Dès les IXe et VIIIe siècles, l’art phénicien a de plus en plus reflété « l’internationalisation du commerce » [1]. Les emprunts à l’Égypte furent nombreux, mais les éléments égéens furent aussi repris par les artistes phéniciens, tout comme l’interaction culturelle avec les Judéens, les Israélites ou les Araméens fut réelle et témoigne de l’extension du commerce phénicien.

Par exemple, à Karatepe, des reliefs et des dizaines d’ivoire et de sceaux reflètent la symbiose des arts phénicien et araméen. En Italie, à Préneste, fut découverte parmi d’autres objets une coupe en métal datée du VIIe siècle provenant d’une tombe princière. Sa décoration est clairement égyptisante, ce qui témoigne de la forte influence de l’art égyptien, avec notamment des hiéroglyphes qui ont seulement un rôle décoratif. De telles coupes ont aussi été mises au jour à Chypre et en Crète. À Sidon et à Arwad, la décoration architecturale traduit l’ouverture aux influences perses avec des chapiteaux à protomes de taureaux et le développement de nouveaux types de sphinx.

Ces quelques exemples suffisent à montrer que c’est par la mise en relation de cultures différentes par le commerce que l’art s’est enrichi et renouvelé. C’est par l’ouverture aux autres civilisations que des œuvres tout à fait originales ont été créées. Le commerce a ainsi offert un lieu de contacts et d’échanges dans des domaines bien différents que celui de l’économie.

Sur le plan de la religion aussi, le commerce phénicien s’est révélé bénéfique. Ainsi, un dieu apparu au Ier millénaire à Tyr portait le nom de Milqart, « roi de la ville ». Son culte s’est répandu dans tout le bassin méditerranéen. Un exemple montre bien l’insertion de ce culte dans des contextes tout à fait autres que la ville de Tyr. Près d’Alep en effet a été retrouvée une stèle dédiée à Milqart par un roi araméen et écrite en araméen. Encore une fois, l’ouverture aux échanges et aux influences extérieures a contribué à créer des pièces originales du point de vue archéologique.

Enfin, c’est aux Phéniciens et à leur expansion que nous devons l’alphabet. Dès le Xe siècle, l’alphabet phénicien, composé de vingt-deux lettres, est repris par les peuples voisins, Araméens, Hébreux, Transjordaniens, Anatoliens. Ceux-ci le font évoluer jusqu’à ce qu’au VIIIe siècle, l’écriture prenne des formes locales très différentes. Ensuite, l’araméen se diffuse en Assyrie puis, par les Perses, dans tout l’ouest de leur empire (Égypte et Anatolie notamment). L’araméen devient ainsi la lingua franca du Proche-Orient antique et il sera à l’origine de l’hébreu carré actuel, du syriaque et de l’arabe.

En Occident, les Grecs ont emprunté l’alphabet aux Phéniciens mais en le modifiant, en introduisant des voyelles. Puis, par le truchement des Étrusques, cet alphabet grec est passé aux Romains qui sont à l’origine de notre alphabet actuel. Ainsi, à travers les deux rameaux d’Orient et d’Occident, l’alphabet phénicien est à l’origine de tous ceux qui sont actuellement utilisés dans le monde. Cela est encore en lien avec le commerce dans la mesure où l’écriture phénicienne, d’une grande facilité d’usage, a pu être exportée dans tous les comptoirs de la Méditerranée, ce qui a permis notamment son appropriation par les Grecs.

En définitive, la mer Méditerranée fut beaucoup plus une route qu’un obstacle, un lieu de contacts et d’échanges. Les Phéniciens ont élargi leurs relations à l’échelle du monde, du moins d’un vaste monde. Ils mirent en œuvre peut-être la première mondialisation de l’histoire par la mise en relation des différentes parties du monde antique.

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Aller plus loin :
BRIQUEL-CHATONNET, Françoise, et GUBEL, Éric, Les Phéniciens. Aux origines du Liban, Paris, Gallimard, « Découvertes », 1998.
BRIQUEL-CHATONNET, Françoise, « Les Phéniciens et la Méditerranée », in Les Collections de l’histoire, hors série, octobre 2007, n° 37, pp. 6-23.
BUNNENS, G., L’expansion phénicienne en Méditerranée, Bruxelles-Rome, 1979.
CHEHAB, M., MOSCATI, S. et PARROT, A., Les Phéniciens, Paris, Gallimard, « L’Univers des formes », 1975, rééd., 2007.
GRAS, M., ROUILLARD, P. et TEIXIDOR, J., L’Univers phénicien, Paris, Hachette, « Pluriel », 1995.
Collectif, Les Phéniciens, catalogue de l’exposition à Venise de 1988, Paris, Belfond-Le Chemin Vert, 1989.
Collectif, La Méditerranée des Phéniciens : de Tyr à Carthage, catalogue de l’exposition de l’Institut du Monde arabe, Somogy-IMA, 2007.
« Les Phéniciens à la conquête de la Méditerranée », Dossiers Histoire et Archéologie, novembre 1988, n° 132.

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Notes
* « La Méditerranée des Phéniciens. De Tyr à Carthage », du 6 novembre 2007 au 20 avril 2008, Institut du Monde arabe, Paris. Le site de l’exposition.

[1] L’expression est de François Briquel-Chatonnet, dans Les Phéniciens. Aux origines du Liban, Paris, Gallimard, « Découvertes », 1998, p. 121.

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