Arcimboldo et Rodolphe II : le pouvoir sur la nature

Arcimboldo et Rodolphe IIJusqu’au 13 janvier 2008 se tient une exposition au palais du Luxembourg consacrée à l’artiste maniériste Arcimboldo*, l’auteur des fameuses « têtes composées ». Analyse de l’une d’elles : Rodolphe II en Vertumne.

Giuseppe Arcimboldo est né à Milan vers 1527. Il débute sa carrière d’artiste comme dessinateur de blasons, de cartons de vitraux et de tapisseries. Puis, en 1562, il entre au service des princes de Habsbourg, à commencer par Maximilien, roi de Bohême et futur empereur germanique. Son nom est mentionné dans la comptabilité impériale dès 1565. Il devient conseiller artistique, organisateur et metteur en scène des divertissements princiers sous Rodolphe II. Il quitte la cour de l’empereur en 1587 pour se retirer à Milan où il meurt en 1591.

Une prouesse technique

Cet artiste est surtout connu pour ses fameuses « têtes composées » : de près, elles ne paraissent être qu’un assemblage de fruits, de légumes, de fleurs, de poissons, d’ustensiles divers ; mais, à distance, le spectateur découvre que cet assemblage constitue en fait le portrait d’un personnage. Ainsi, Arcimboldo a peint une série de quatre portraits de ce genre figurant les allégories des quatre saisons, avec les éléments caractéristiques de chacune d’elles. On lui doit aussi Le Bibliothécaire, portrait constitué d’un assemblage de livres. Ces ghiribizzi (« jeux caricaturaux ») sont l’expression du maniérisme d’Arcimboldo, très influencé par Léonard de Vinci. L’un de ces ghiribizzi auquel nous allons nous intéresser est le portrait de Rodolphe II en Vertumne.

Rodolphe II (1552-1612), empereur germanique de 1576 à 1612, était aussi roi de Hongrie (1572-1608) et de Bohême (1575-1611). Il appartenait à la famille des Habsbourg, qui régnait sur l’Autriche depuis 1278. Ce souverain était plus attiré par les arts et la science que par la politique. Le portrait qu’a fait de lui Giuseppe Arcimboldo date de la fin des années 1580.

L’empereur est représenté en Vertumne. Ce dernier était à l’origine un dieu étrusque avant de passer dans le panthéon romain. Dieu des jardins et des récoltes de l’automne, il représentait, pour les Romains, une puissance secrète qui faisait éclore les fruits et les légumes.

Il suffit de décrire le tableau pour réaliser la prouesse technique dont a fait preuve l’artiste. Les fruits, les légumes, les feuillages et les fleurs concourent à rendre l’illusion de la peau, des yeux ou des muscles. Le nez est figuré par une poire, la couronne est constituée d’un assemblage de grappes de raisins, d’épis de blé et de maïs. Des haricots matérialisent les sourcils, des pommes les joues. Les lèvres sont devenues des fruits rouges. Un collier de fleurs différentes tombe depuis l’épaule droite de Rodolphe-Vertumne. Les muscles du cou sont bien figurés par des légumes de forme allongée.

Ce portrait, d’une certaine manière reste classique : l’empereur est représenté sur un fond noir, de face, la tête tournée au trois quarts. La particularité vient évidemment de ce qu’il s’agit d’une « tête composée ». Mais les éléments naturels qui entrent dans la composition doivent permettre d’identifier tout de suite le personnage : on a déjà évoqué la couronne impériale. Il faudrait ajouter que le cordon de fleurs rappelle le cordon impérial.

Le tableau s’inscrit dans le courant maniériste. Le maniérisme se caractérise, en peinture notamment, par l’allongement des corps, les formes serpentines, les corps dessinant des silhouettes tortueuses. A priori, on ne trouve pas cela dans le portrait de Rodolphe II. Mais le maniérisme, c’est aussi l’accumulation des éléments dans le tableau, donnant une sensation de « trop plein » en quelque sorte. Et c’est bien ce qu’on trouve dans le Rodolphe II en Vertumne : d’une part, l’accumulation des fruits, des légumes, des fleurs, en somme, de tous ces éléments naturels aussi variés dans un assemblage complexe et dans une profusion de couleurs donne réellement une sensation d’étouffement ; d’autre part, cet étouffement est renforcé par le fond noir qui n’offre aucun point de fuite.

Rodolphe II triomphe du temps et apporte l’abondance

Une autre caractéristique rappelle le maniérisme, une caractéristique qui est spécifique, d’ordinaire, à la sculpture. La sculpture maniériste, en effet, outre sa tendance à créer des formes serpentines, des silhouettes très courbées, ne peut pas être embrassée en un seul regard. Le spectateur doit tourner autour de la sculpture pour en saisir tous les aspects. De même, le Rodolphe d’Arcimboldo semble insaisissable en un regard : s’il s’agissait d’une sculpture, on aimerait tourner autour afin de découvrir quels autres fruits ou légumes constituent le buste de l’empereur. En outre, le point de vue maniériste, qui nécessite dan une sculpture que le spectateur se déplace, se retrouve dans ce tableau car ce dernier exige que le spectateur soit à une certaine distance de l’œuvre pour découvrir le portrait et ne plus voir un simple assemblage de fruits et légumes.

Comment interpréter ce tableau ? L’assemblage de tous ces éléments existant dans la nature et visant à créer un portrait semble indiquer que, pour Arcimboldo, la nature en tant que telle ne suffit pas : ce tableau n’est pas qu’une nature morte, c’est aussi un portrait. L’artiste a fait preuve d’ingéniosité en assemblant des éléments du réel pour en faire quelque chose d’autre, de totalement irréel, une nature antinaturelle. Cette autre chose visait à exprimer une vérité : celle du pouvoir politique de Rodolphe II.

L’artiste, dans ce tableau, s’est livré à un panégyrique politique. Il n’y a pas un mais deux Rodolphe II dans ce portrait : l’homme de pouvoir et l’alchimiste. Représenter l’empereur grâce à un tel assemblage, c’est, pour Arcimboldo, montrer qu’il règne sur tous les éléments, comme il règne sur ses sujets. Rodolphe II apparaît aussi comme celui qui a la volonté et la capacité de s’approprier la nature : c’est aussi la raison d’être de l’alchimiste… En outre, sont aussi bien présents des fruits d’été que des légumes d’hiver. Et Vertumne était la divinité qui présidait au changement des saisons. Le cycle des saisons rappelé dans l’œuvre doit rappeler l’éternelle domination des Habsbourg. De surcroît, ce portrait peut aussi couronner la série des Saisons peintes plusieurs années auparavant et symboliser le triomphe de Rodolphe II sur le temps. Enfin, par ce triomphe sur la nature et sur le cycle des saisons, le souverain se pose comme celui qui apporte l’abondance en supprimant les contraintes de la nature.

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* Exposition jusqu’au 13 janvier 2008. Page consacrée à l’exposition.

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