« Introduction aux études historiques » de Langlois et Seignobos

Introduction études historiquesL’Introduction aux études historiques de Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos fut l’ouvrage de référence de l’école méthodique. Aujourd’hui dépassé, il n’en reste pas moins un classique, en particulier parce que ses auteurs ont grandement contribué à élaborer une histoire scientifique.

Charles Seignobos est né en 1854. Cet historien moderniste est influencé par l’école historique allemande. Il est parti, au lendemain de la guerre de 1870-1871, en Allemagne pour compléter sa formation, comme d’autres historiens français d’ailleurs. Il publie une Histoire de la civilisation entre 1884 et 1886 ainsi qu’une Histoire politique de l’Europe contemporaine en 1897. Auteur d’une collection de manuels destinée à l’enseignement secondaire, il publie en 1924 une Histoire de la Première Guerre mondiale et collabore à une Histoire de la Russie, des origines à la révolution bolchevique de 1917, publiée en 1932 et rédigée avec Pavel Milioukov (1859-1943), entre autres spécialistes. Il est mort en 1942. Charles-Victor Langlois quant à lui est un médiéviste. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’Inquisition et le duché de Bretagne. Ces deux historiens, tous les deux professeurs à la Sorbonne, figurent parmi les fondateurs de l’école méthodique, faussement appelée « positiviste ». Les principes de ce courant historique, apparu dans les années 1870 et qui dominera la discipline jusque dans les années 1940, furent exposés dans le livre de 308 pages que ces deux historiens publièrent en 1898 : l’Introduction aux études historiques.

De l’« heuristique » à l’« herméneutique »

L’ouvrage se décompose en trois parties. Dans la première, « Les connaissances préalables », les auteurs s’intéressent d’abord à la recherche des documents. Ils définissent en premier lieu ce qu’est un document : « Parmi les pensées et les actes des hommes, il en est très peu qui laissent des traces visibles et ces traces lorsqu’il s’en produit sont rarement durables ; il suffit d’un accident pour les effacer. » Les « traces laissées par les pensées et les actes d’autrefois » sont des documents écrits comme les chartes, les textes de lois, les traités de paix, les correspondances… Ce sont des « témoignages volontaires ». Les deux historiens écrivent ensuite : « Chercher, recueillir les documents est une des parties principales, logiquement la première du métier d’historien. En Allemagne, on lui a donné le nom d’heuristique. »

Puis les auteurs portent leur attention sur la nécessité de « protéger les documents contre les oublis, les pertes, les incendies et autres destructions ; et à les conserver dans des dépôts ». Mais mettre les documents à l’abri ne suffit pas : il faut aussi les classer. Ainsi, Seignobos et Langlois écrivent : « L’heuristique serait aisée si seulement de bons inventaires descriptifs de tous les dépôts de documents avaient été composés […] et si des répertoires généraux (avec des tables alphabétiques, systématiques, etc.) en avaient été faits ; enfin, s’il était possible de consulter quelque part la collection complète de tous ces inventaires et de leur index. » Les auxiliaires de la discipline historique, ce sont donc les archivistes, les conservateurs, ceux qui doivent tenir à disposition de l’historien ce qui sert de base à son travail. Le document doit être sauvé, classé, enregistré.

Dans la deuxième partie, intitulée « Opérations analytiques », les auteurs exposent les traitements que le chercheur doit appliquer au document. Ce sont les « conditions générales de la connaissance historique ». Deux types d’opérations sont à effectuer.

La première est une « critique externe » du document. Cette critique consiste en fait en une analyse formelle du document. Il faut d’abord identifier sa source, c’est-à-dire le lieu où il est conservé. L’historien doit ensuite déterminer s’il s’agit d’un original, d’une copie ou d’un faux, puis établir le lieu et la date de rédaction ainsi que l’auteur et son destinataire. C’est ce que Langlois et Seignobos nomment la « critique de restitution ». Enfin, l’historien doit réinsérer ce document dans son contexte historique. C’est la « critique de provenance ». Les deux auteurs écrivent : « L’analyse du texte doit conduire à la confection d’une fiche sur une feuille détachée, mobile, avec mention de la provenance. […] La mobilité des fiches permet de les classer à volonté en une foule de combinaisons diverses. »

Après cette première série d’opérations, un second traitement doit être imposé au document par le chercheur : c’est la phase de la « critique interne », ou « herméneutique ». L’historien doit cette fois s’intéresser au contenu du document. Il doit d’abord déterminer ce qu’a voulu dire l’auteur du document qu’il étudie. C’est « l’analyse de contenu de l’acte et la critique positive d’interprétation pour s’assurer de ce que l’auteur a voulu dire ». Ensuite, l’historien doit vérifier si ce que dit l’auteur est vrai ou pas : c’est « l’analyse des conditions dans lesquelles l’acte est produit et la critique négative nécessaire pour contrôler les dires de l’auteur ». Ces opérations critiques ont pour but, notamment, de s’interroger sur les motivations véritables de l’auteur du document étudié. C’est pourquoi Langlois et Seignobos parlent de « critique interne négative de sincérité et d’exactitude ».

Cette utilisation des documents a pour conséquence l’apparition des notes de bas de page dans l’œuvre de l’historien : ce dernier doit citer ses sources dans son œuvre et ainsi permettre au lecteur, s’il est lui-même érudit, de vérifier ce qu’affirme l’historien en se reportant à la source citée.

« L’histoire n’est que la mise en œuvre des documents »

Enfin, la dernière partie du livre est consacrée aux « Opérations synthétiques ». Cinq opérations sont distinguées par les auteurs. Premièrement, les « conditions générales de la construction historique ». L’historien doit comparer tous les documents se rapportant à un même sujet, confronter les différentes versions pour ainsi établir un fait. Ainsi, Langlois et Seignobos écrivent : « Plusieurs faits qui, pris isolément, ne sont qu’imparfaitement prouvés, peuvent se confirmer les uns les autres de façon à donner une certitude d’ensemble. »

Deuxième étape, le « groupement des faits ». Ces derniers doivent être rassemblés dans des cadres généraux : on regroupe tout ce qui se rapporte aux institutions – justice, administration, gouvernement… –, aux groupes sociaux – familles, ordres, professions… –, à l’économie – agriculture, commerce, industrie…

Le troisième stade consiste en un « raisonnement constructif » qui vise à combler les lacunes de la documentation et pour lier les faits entre eux. Par exemple, si l’historien ne possède aucun document sur un peuple barbare, il peut s’efforcer tout de même de tirer des conclusions à partir des connaissances qu’il a pour les autres peuples barbares.

La quatrième étape réside dans la « construction des formules générales » qui nécessite de faire un choix dans la masse des événements. En effet, Langlois et Seignobos écrivent : « Une histoire où aucun fait ne serait sacrifié devrait contenir tous les actes, toutes les pensées, toutes les aventures de tous les hommes à toutes les époques. Ce serait une connaissance complète que personne n’arriverait à connaître, non faute de matériaux, mais faute de temps. » Ils ajoutent encore : « l’histoire sera constituée […] lorsque tous les documents auront été découverts, purifiés et mis en ordre. » En conséquence, les « progrès de la science historique sont limités ». Pourquoi ? Langlois et Seignobos répondent : « La quantité des documents qui existent, sinon des documents connus, est donnée ; le temps […] la diminue sans cesse ; elle n’augmentera jamais. » C’est pourquoi, aux yeux des auteurs, « l’histoire dispose d’un stock de documents limité ». Cela s’explique par la définition même du document que les auteurs ont donnée en début d’ouvrage.

En définitive, « l’histoire n’est que la mise en œuvre des documents ». L’historien, finalement, ne fait qu’enregistrer le fait historique de manière passive ; il s’efface derrière le document.

La cinquième et dernière étape, « Exposition », est alors l’occasion pour l’historien de tenter quelques généralisations, de se risquer à livrer une interprétation mais tout en sachant qu’il sera toujours impossible « de percer le mystère des origines des sociétés ». En effet, Langlois et Seignobos rejettent avec force la pensée téléologique, qui affirme l’existence d’un sens de l’histoire et qui implique qu’une seule et unique cause, profonde, serait le véritable moteur de l’histoire, qu’il s’agisse de la ruse de la raison chez Hegel ou de la lutte des classes chez Marx. Ils écrivent ainsi : « Le procédé le plus naturel d’explication consiste à admettre qu’une cause transcendante, la Providence, dirige tous les faits de l’histoire vers un but connu de Dieu. Cette explication ne peut être que le couronnement métaphysique d’une construction scientifique, car le propre de la science est de n’étudier que les causes déterminantes. L’historien, pas plus que le chimiste ou le naturaliste, n’a à rechercher la cause première ou les causes finales. »

Des limites importantes

Nombreuses furent les critiques faites aux principes de l’école méthodique exposés dans ce livre. Si bien qu’aujourd’hui, il ne reste – presque – plus rien de cet ouvrage. Le premier reproche que l’on peut faire à Langlois et Seignobos est leur conception particulière du fait historique qui découle de leur conception du document : ce dernier est « franc » et « vrai », c’est-à-dire qu’il dit clairement un événement ou une pensée. On l’a vu, Langlois et Seignobos ne considèrent comme documents que les écrits volontaires. Cela a pour conséquence le refus d’interpréter le document : Langlois et Seignobos, et toute l’école méthodique, pensent que les faits objectifs s’imposent d’eux-mêmes. Quand les auteurs écrivent que « l’histoire n’est que la mise en œuvre des documents », ils veulent dire, finalement, qu’il suffit d’aligner les documents, et donc les faits, les uns derrière les autres pour obtenir une œuvre historique. Dans son numéro de janvier 1997, L’Histoire écrivait dans son éditorial : « L’histoire se fait avec des archives. Mais les archives ne font pas l’histoire. Ou alors l’historien ne serait qu’un collectionneur, rassemblant les matériaux jaunis comme des trophées. » En somme, en suivant les conceptions de l’école méthodique, l’historien est en quelque sorte un « collectionneur ».

Or, on le sait depuis longtemps maintenant, l’historien s’intéresse à toutes les traces laissées par le passé, pas seulement les écrits volontaires. Contrairement à ce qu’affirment Langlois et Seignobos, il n’y a pas un « stock de documents limité ». Les manuels de confesseurs, par exemple, sont des écrits involontaires mais qui, quand on les interprète, renseignent sur les mentalités religieuses. Les vestiges archéologiques sont des documents non écrits et pourtant, ils peuvent en apprendre beaucoup sur l’organisation sociale ou la vie économique.

Un deuxième reproche découle du premier. Puisque les historiens méthodiques ne s’intéressent qu’aux faits évidents, les plus faciles à établir, il en ressort que c’est l’histoire politique qui est privilégiée : les batailles, les grands hommes – rois, présidents, chefs de guerre… –, les institutions, les relations internationales. En somme, l’Introduction aux études historiques invite à mettre l’accent sur le fait singulier, intervenant dans un temps court. L’école méthodique privilégie donc les faits politiques, diplomatiques, militaires…

Là encore, la limite est évidente puisque les historiens étudient aussi les groupes sociaux, la culture, les mentalités, les structures économiques, le climat, ce qui implique donc l’étude de la longue durée, du temps long.

Une troisième limite de cette Introduction aux études historiques réside dans la croyance en la possibilité d’atteindre l’objectivité parfaite. Étant donné que « l’histoire n’est que la mise en œuvre des documents », et que les documents disent des faits évidents par eux-mêmes, l’historien rend donc simplement compte de ce qui s’est passé, sans jugement. Mais surtout, cette conception du document suppose qu’il n’existe aucun lien autre que scientifique entre l’historien et le fait historique, ce qui permet au premier d’être totalement impartial.

Or, l’historien n’échappe pas à son conditionnement social ou politique. Il est influencé, même malgré lui, par son environnement. Les questions qu’il pose aux documents viennent, au moins en partie, de ce dernier. Surtout, quand Langlois et Seignobos expliquent, dans leur dernière partie, que la quatrième étape des opérations synthétiques consiste à faire un choix dans les événements, c’est-à-dire à sélectionner les faits dont on va parler, ils oublient que la personnalité de l’historien, avec ses préjugés et ses orientations, intervient dans ce choix.

Contribution décisive à l’élaboration d’une histoire scientifique

Malgré ces limites, Introduction aux études historiques reste un classique. D’abord parce qu’il est un ouvrage incontournable de l’historiographie. Quiconque s’intéresse à celle-ci doit absolument connaître ce livre. En effet, il est l’un des textes qui fondent l’école méthodique, c’est-à-dire un courant historique qui a dominé la discipline pendant près de soixante-dix ans. L’ouvrage de Langlois et Seignobos est en quelque sorte le « discours de la méthode » de cette école historique.

Si cet ouvrage est incontournable, c’est aussi parce Langlois et Seignobos, à travers ce livre, ont énormément contribué à faire de l’histoire une discipline scientifique. Rappelons-nous certaines citations donnés plus haut : l’historien est comparé à un chimiste ou à un naturaliste. La volonté de bâtir une histoire scientifique se retrouve aussi dans la pratique des notes de bas de page : c’est une discipline qui essaie de prouver ce qu’elle affirme, en citant ses sources. Cet héritage, on le retrouve encore aujourd’hui : tous les historiens, dans leurs articles ou leurs livres, citent leurs sources… Enfin, cette aspiration à une histoire scientifique se traduit également dans les opérations analytiques appliquées aux documents.

Enfin, si les historiens méthodiques ont eu le tort de croire que les documents faisaient l’histoire, ils ont vu juste en disant, implicitement, que l’histoire se fait avec des documents : le début de l’ouvrage est consacré à la recherche des documents. « Pas de documents, pas d’histoire » écrivent les auteurs. Et aux documents, il faut appliquer une critique à la fois externe et interne. L’historien doit faire preuve d’esprit critique. Cet héritage de Langlois et Seignobos perdure de nos jours. Car que fait-on aujourd’hui dans l’enseignement secondaire en histoire ? Les professeurs, quand ils soumettent un document à leurs élèves, invitent ces derniers à déterminer la nature, l’auteur, la date et à expliquer le contenu de ce document, autrement dit, à faire ce que recommandaient Langlois et Seignobos en 1898…

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LANGLOIS, Charles-Victor et SEIGNOBOS, Charles, Introduction aux études historiques, Paris, Hachette, 1898.

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