« La Méditerranée et le monde méditerranéen » de Fernand Braudel

La Méditerranée de Fernand BraudelUn livre incontournable : La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II est emblématique de l’école des Annales. Longue durée, études économique et sociale, les trois échelles de temps… La thèse de Fernand Braudel se voulait une « histoire totale ».

Fernand Braudel (1902-1985), très célèbre historien, a appartenu à l’école des Annales. Cette dernière se caractérisait par l’étude de la longue durée, la volonté de créer des liens entre les différentes sciences humaines (la géographie, l’économie…) et, en conséquence, le rejet de l’événementiel, du singulier, de l’« histoire-batailles » qui se déroule sur de courtes périodes. Après avoir réussi l’agrégation, il occupe un poste en Algérie, de 1923 à 1932, où il découvre la mer Méditerranée. Le sujet de sa thèse est « La politique méditerranéenne à l’époque de Philippe II ». Sur le conseil de Lucien Febvre, il en change l’intitulé qui devient alors : « La Méditerranée à l’époque de Philippe II ». De 1935 à 1937, Braudel séjourne au Brésil, ce qui interrompt provisoirement son travail. Puis, de 1939 à 1945, c’est la Seconde Guerre mondiale et la captivité. Pendant cette période, il rédige un premier manuscrit de sa thèse, travaillant de mémoire, sans notes, ni livres. La thèse est publiée en 1949 sous le titre La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. Rééditée en 1966, elle connaîtra plusieurs rééditions. En 1949 toujours, il est nommé professeur au Collège de France. En 1969, il publie des Ecrits sur l’histoire, un recueil d’articles à caractère méthodologique. De 1967 à 1979, il publie un autre ouvrage très important, Civilisation matérielle, économie et capitalisme du XVe au XVIIIe siècle. En 1986, paraît, à titre posthume, L’Identité de la France.

Une « géo-histoire »

La Méditerranée et le monde méditerranéen est caractéristique de l’école des Annales comme en témoigne le changement de l’intitulé du sujet de la thèse : le personnage central n’est pas un roi, Philippe II d’Espagne, mais un espace maritime, la Méditerranée. Dans cet ouvrage, Braudel essaie de bâtir une « géo-histoire » et insiste sur la pluralité des durées. L’auteur a construit sa thèse selon des « plans étagés », en trois parties : la première, intitulée « La part du milieu », s’intéresse au « temps géographique », au temps long ; la deuxième, « Destins collectifs et mouvements d’ensemble », doit cerner « un temps social », le temps de la conjoncture ; enfin, la troisième et dernière partie, s’intéresse, comme son titre l’indique – « Les événements, la politique et les hommes » –, au temps court, « un temps individuel ». La métaphore maritime est très éclairante pour bien comprendre ce que sont ces trois temps : la marée est le temps long, la houle celui de la conjoncture, et l’écume le temps court.

La première partie « met en cause une histoire quasi immobile, celle de l’homme dans ses rapports avec le milieu qui l’entoure ». C’est une histoire « presque hors du temps ». L’auteur s’intéresse d’abord aux montagnes (ses caractéristiques physiques, ses civilisations, ses religions, les diasporas montagnardes…). Puis il évoque les plateaux, les collines, les plaines, en s’attardant sur les exemples de la Lombardie, de la Campagne romaine ou de l’Andalousie entre autres. Enfin, il s’intéresse aux transhumances et au nomadisme.

Un deuxième chapitre s’intitule « Au cœur de la Méditerranée : mers et littoraux ». Braudel étudie les différentes mers composant la Méditerranée, les « bordures continentales » et enfin les îles et les péninsules avec leurs habitants et leurs modes de vie.

« Les confins ou la plus grande Méditerranée » est le troisième chapitre de cette partie. L’auteur précise les limites du bassin méditerranéen et s’intéresse ainsi au Sahara, le « second visage de la Méditerranée », avec en particulier les caravanes de l’or et des épices et le monde musulman, au reste de l’Europe (Anvers, l’Allemagne, les Alpes, l’Italie, la France…) et à l’océan atlantique.

Le quatrième chapitre est consacré à « l’unité physique : le climat et l’histoire ». L’auteur note en particulier que la « sécheresse est le fléau de la Méditerranée ». Mais cela ne signifie par une permanence du climat. Ce dernier a enregistré des variations : des sites de villes ont parfois été déplacés, des tracés de routes modifiés… Un dernier chapitre évoque « l’unité humaine : routes et villes, villes et routes ».

L’histoire politique reléguée en dernière partie

La deuxième partie s’intéresse à « une histoire lentement rythmée […], une histoire sociale, celle des groupes et des groupements ». Braudel étudie les économies, les sociétés, les civilisations. Il dessine les axes de communication terrestres, mesure les distances commerciales, évalue la dimension des marchés et les zones d’influence des ports. Il se livre à une étude démographique, en estimant que les hommes doivent être au nombre de 60 ou 70 millions environ.

Il consacre un deuxième chapitre aux flux de métaux précieux et à l’évolution des prix, qui augmentent en raison de l’abondance de ces métaux précieux.  Un troisième chapitre est consacré au commerce et au transport, notamment le commerce du poivre et celui du blé mais aussi celui passant par l’Atlantique, avec par exemple les navires flamands, anglais, et hollandais. Un quatrième chapitre, « Les empires », s’intéresse à « la grandeur turque » et à l’empire de Philippe II, les deux empire rivaux.

Braudel démonte dans cette partie une idée reçue selon laquelle, à partir de la découverte du Nouveau Monde en 1492, la Méditerranée aurait perdu son rang de puissance économique mondiale. Au contraire, tout au long du XVIe siècle, la Méditerranée continue de capter l’essentiel du commerce mondial et conserve sa suprématie financière.

Les deux chapitres suivants sont consacrés aux sociétés et aux civilisations. L’auteur s’intéresse aux noblesses, aux bourgeoisies, aux bandits et aux miséreux ainsi qu’aux esclaves. Il s’interroge sur la culture (les biens culturels, les frontières culturelles, les échanges…). Il évoque en particulier les Juifs, une « civilisation contre toutes les autres ». Un dernier chapitre est consacré aux « formes de la guerre ». Les guerres civiles et religieuses, le banditisme, l’inflation, la misère sont les manifestations de la crise générale que connaissent les sociétés méditerranéennes à cette époque.

La dernière partie de la thèse de Fernand Braudel est consacrée à « l’histoire traditionnelle », une « histoire à la dimension non de l’homme, mais de l’individu, l’histoire événementielle ». C’est une « histoire à « oscillations brèves, rapides, nerveuses ». L’auteur y décrit les institutions complexes des empires rivaux que sont l’espagnol et le turc, l’organisation de leurs armées, de leurs flottes, de leurs fortifications. La Méditerranée est le théâtre de l’affrontement permanent entre Chrétienté et Islam.

Braudel mentionne les principaux événements : l’abdication de Charles Quint en 1556, la paix du Cateau-Cambrésis en 1559, la guerre hispano-turque de 1561 à 1564, la formation de la Sainte-Ligue de 1566 à 1570, la bataille de Lépante en 1571, qui voit le triomphe de la flotte chrétienne sur ses ennemis musulmans. Mais de ce dernier événement, par exemple, l’auteur retient surtout ses effets durables : la longue durée, encore…

Ce livre, révolutionnaire, incontournable, est typique de l’école historique des Annales. Comme on le voit dans le plan de l’ouvrage, le politique est relégué à l’arrière-plan (il forme la dernière partie du livre). Braudel rejetait ainsi l’histoire méthodique, celle qui s’intéressait aux événements, aux grands hommes, à l’« histoire-batailles », à la courte durée.

Ensuite, ce livre renvoie à d’autres disciplines que l’histoire : la géographie, l’économie, la sociologie notamment. Enfin, il distingue plusieurs échelles de temporalité, plusieurs types de temps (temps long, conjoncturel et court). Et finalement, La Méditerranée de Braudel se voulait une « historie totale », englobant tous les aspects

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BRAUDEL, Fernand, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, « Le Livre de poche », 1990 (rééd.) (trois tomes).

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