Le fascisme fut-il un totalitarisme ?

Le fascisme fut-il un totalitarismeRaymond Aron écrivit : « Le régime de Mussolini ne fut jamais totalitaire. » Au contraire, pour Emilio Gentile, le fascisme fut le premier totalitarisme du XXe siècle. Confrontation des points de vue.

Le totalitarisme désigne le fonctionnement de tout Etat qui prétend régler non seulement la vie publique mais aussi la vie privée des individus. Les constantes d’un tel régime sont l’existence d’un parti unique, l’exercice d’un monopole idéologique, l’extension de ce monopole et des prérogatives de l’Etat dans le domaine privé, la militarisation de la vie politique, l’absence de séparation entre l’Etat et la société civile et enfin l’instauration d’un appareil de terreur visant à la domination totale des individus. Cette définition s’applique-t-elle au fascisme historique, c’est-à-dire au régime qui a existé en Italie de 1922 à 1945 ?

La censure du cinéma ne fut pas vigilante

Emilio Gentile [1] soutient l’idée que le fascisme fut le premier totalitarisme du XXe siècle. En 1979, Raymond Aron avait écrit dans la revue Commentaire [2] : « Le régime de Mussolini ne fut jamais totalitaire : les universités, les intellectuels ne furent pas mis au pas, même si leur liberté d’expression fut restreinte. » Alors, le fascisme fut-il un totalitarisme, ou non ? Peut-on le ranger dans la même catégorie que les systèmes politiques pour lesquels le qualificatif de totalitarisme ne fait aucun doute, à savoir le communisme et le nazisme ? Ou n’était-il qu’une dictature musclée ?

Raymond Aron, dans les propos que nous venons de citer, soulignait que la vie culturelle fut relativement libre sous le fascisme. Ce dernier ne visait en effet pas à façonner, à dicter l’inspiration, le style et les idées des œuvres intellectuelles. Sous Mussolini, une architecture moderne parvint à se développer tout à fait librement. Quant aux artistes futuristes, bien que fascistes, ils travaillèrent selon leurs goûts, sans se soumettre à des consignes officielles. Sur le plan culturel encore, la période mussolinienne fut longtemps classée, dans le domaine cinématographique, comme celle des films de propagande. En réalité, elle se révéla plus complexe et plus diverse. Sous Mussolini, la censure du cinéma n’était pas vigilante.

Pierre Milza a souligné qu’en 1929, un groupe d’intellectuels antifascistes, à la tête desquels se trouvait Benedetto Croce, parvint à publier dans la presse une réponse à un « Manifeste des intellectuels fascistes » afin de dénoncer l’engagement de leurs confrères [3]. La publication d’un tel document aurait été impossible dans des régimes authentiquement totalitaires, comme l’URSS ou l’Allemagne nazie. Les universités, l’Eglise, de très nombreuses entreprises artisanales et commerciales, les exploitants agricoles purent garder une indépendance relative mais certaine.

Mais Emilio Gentile souligne cette remarque de 1938 d’un observateur communiste : « Il n’y a pas moyen d’y échapper. Celui qui vit en Italie se doit d’arborer l’étiquette fasciste. » En 1941, le fascisme contrôlait totalement la population. Le 31 juillet 1924 fut mis en place un ministère de la Presse et de la Propagande. La plupart des journaux d’opposition fut supprimée et les grands quotidiens nationaux furent mis au pas. Les journalistes étaient organisés au sein d’un syndicat fasciste et c’est de ce syndicat qu’étaient issus les directeurs des quotidiens. Cependant, une réelle résistance existait, notamment de la part de quotidiens catholiques ou du quotidien génois Il Lavoro, dirigé par d’anciens socialistes.

En outre, Renzo de Felice écrit : « En réalité, l’opposition au régime de Mussolini était bien moins répandue qu’on l’affirme communément : elle n’avait pas la force de se regrouper et de se manifester. Mais il serait plus grave de croire que le régime tenait debout contre la volonté des Italiens et par la répression féroce qu’il devait exercer sans trêve. » [4] Le 2 mars 1943, des grèves éclatèrent à Gênes, à Milan et à Turin, pour la première fois depuis l’instauration du régime fasciste.

Emilio Gentile insiste d’abord sur le caractère absolument nouveau du fascisme, qui n’a rien à voir avec les dictatures du passé. Ce caractère nouveau réside dans la concentration du pouvoir de façon irréversible – alors que dans le passé, cette concentration se faisait pour un temps limité – et dans l’exercice d’une dictature du parti – et non d’un seul homme. En outre, le but du PNF – Parti national fasciste – était une transformation définitive du système politique, et non le retour à un ancien ordre des choses. Comme le nazisme et le communisme, le fascisme se concevait comme une révolution. Cependant, Emilio Gentile peut difficilement soutenir que le fascisme fut le premier totalitarisme du XXe siècle dans la mesure où le premier fut en réalité le communisme, qui s’installa en 1917 en Russie.

Soulignons aussi que c’est Mussolini le premier qui a parlé « d’Etat totalitaire ». Le Duce déclara également : « Tout dans l’Etat, rien en dehors de l’Etat, rien contre l’Etat. » Mussolini tint encore les propos suivants le 12 décembre 1929 : « c’est l’Etat qui forme les individus aux vertus civiques, les rend conscients de leur mission, les amène à l’unité ; il harmonise leurs intérêt dans la justice ; il transmet les conquêtes de la pensée dans le domaine des sciences, des arts, du droit et de la solidarité humaine. » Dans le fascisme, l’individu n’existe pas, il est absorbé par l’Etat centralisateur.

Le terme fut repris par des antifascistes, comme Luigi Sturzo, qui écrivit en janvier 1924 que l’objectif du fascisme résidait dans « la transformation totalitaire de chaque force morale, culturelle, politique, religieuse, en une nouvelle conception : la conception fasciste. »

Une emprise de plus en plus importante de l’Etat dans la vie économique

Ce qui tend encore à assimiler le fascisme à un totalitarisme est son emprise sur le domaine économique… comme le communisme et le nazisme. Mussolini l’affirme clairement en 1933 dans La doctrine politique et sociale du fascisme : « Le fait est que le XIXe siècle était le siècle du socialisme, du libéralisme, de la démocratie, ceci ne signifie pas que le XXe siècle doit aussi être le siècle du socialisme, du libéralisme, de la démocratie. Les doctrines politiques passent ; les nations restent. Nous sommes libres de croire que ceci est le siècle de l’autorité, […] un siècle fasciste. Si le XIXe siècle était le siècle de l’individualisme (le libéralisme implique l’individualisme) nous sommes libres de croire que ceci est le siècle collectif, et ainsi le siècle de l’État. »

En 1935, il déclara : « Le fascisme est absolument opposé aux doctrines du libéralisme, à la fois dans la sphère politique et dans la sphère économique. […] L’Etat fasciste veut gouverner dans le domaine économique pas moins que dans les autres ; cela fait que son action, ressentie à travers le pays de long en large par le moyen de ses institutions corporatives, sociales et éducatives, et de toutes les forces de la nation, politiques, économiques et spirituelles, organisées dans leurs associations respectives, circule au sein de l’Etat »

En effet, Alfredo Rocco et les théoriciens du fascisme estimaient que les marchés et les conflits entre les acteurs sociaux menaient l’Etat libéral et le capitalisme vers l’effondrement. Ils devaient être placés sous le contrôle de l’Etat qui les organiserait à l’intérieur de nouvelles institutions corporatives.

Dans le domaine économique, Mussolini mena une politique dirigiste. Il instaura le protectionnisme. Un organisme chargé de nationaliser les firmes fut créé : l’Institut pour la reconstruction industrielle (IRI). Mussolini lança la bataille du blé en juillet 1925 qui entre dans le cadre d’une politique d’autarcie. En effet, les importations de blé représentaient près de la moitié du déficit de la balance commerciale. Le régime fasciste créa donc un comité permanent du grain chargé d’animer la « bataille du blé ». Le pain et les pâtes devaient reposer sur la seule production nationale.

En octobre 1925, fut instauré l’Union des syndicats fascistes. Il était le seul représentant des intérêts des ouvriers. Toutes les conventions signées entre les salariés et les ouvriers devaient passer par cet organisme. Le 3 avril 1926, le recours à la grève fut supprimé. Cette mesure s’inscrivait dans le cadre de la nouvelle orientation du fascisme qui avait décidé d’accentuer encore plus son emprise sur l’économie. Les diverses organisations des travailleurs et des employeurs dépendaient désormais de l’Etat. Le 2 juillet 1926, un règlement établit l’organisation corporatiste en six confédérations ouvrières et six confédérations patronales. Un ministère des Corporations, doté d’un organe consultatif, le conseil national, fut également créé. Les chefs des représentants des diverses corporations étaient désignés par l’Etat. Le but était de planifier l’économie. Le 2 avril 1927, une charte du Travail fut publiée : les dirigeants de l’économie étaient soumis à l’Etat qui les protégeait contre toute résistance des ouvriers. Enfin, en 1929 fut créé un Conseil national des Corporations.

Le régime fasciste lança de grands travaux. Ceux-ci prirent la forme, par exemple, de gigantesques réalisations d’urbanisme comme à Rome où l’architecture ne visait que le colossal. Le 17 mai 1928 fut fondé l’Office autonome de la route. Il était chargé de la construction d’autoroutes. Les grands travaux autoroutiers furent achevés en 1938. Le 24 décembre, une loi prévoyait la conquête de nouvelles terres cultivables par l’assèchement des marais.

Ainsi, le PNF était un parti révolutionnaire unique qui visait au monopole total sur l’Etat et à la création de l’« homme nouveau ». Bâtir l’homme nouveau : voilà un autre point commun avec le communisme et le national-socialisme.

L’élaboration de l’homme nouveau passait d’abord par l’embrigadement des milliers de jeunes italiens. En 1926 fut en effet mis en place le système Balilla qui visait à garantir la formation idéologique des générations futures. Ainsi, toute la population était encadrée afin de créer l’homme nouveau. En octobre 1937, une accentuation vers le totalitarisme s’opéra quand Achille Starace, le secrétaire général du PNF, prit la décision de regrouper toutes les organisations de jeunesse au sein d’un organisme unique, la « Jeunesse italienne du licteur », auquel il donna le mot d’ordre suivant : « Croire, obéir, combattre. »

Cette volonté de créer l’homme nouveau se traduisit aussi par l’instauration d’une véritable religion fasciste. Le parti était structuré comme un ordre religieux et militaire. Surtout, une véritable théologie fasciste se développa, avec le concours d’intellectuels comme Giovanni Gentile. Pour exemple, on peut citer les grandes cérémonies fascistes où se rassemblaient en rangs serrés, en ordre parfait, ceux qui y assistaient, ou alors les foules galvanisées par Mussolini. Ces manifestations avaient pour but de transformer le peuple italien en un peuple discipliné, compact, solidaire, c’est-à-dire, de créer l’homme nouveau. Qui, au moins jusqu’en 1938, n’avait rien à voir avec la race.

Un autre aspect de cette religion fasciste fut le culte des morts fascistes. Ce culte prenait place dans un nouveau calendrier fasciste où 1922 représentait l’an I du nouveau régime. Les anciennes fêtes furent remplacées par de nouvelles : anniversaire de la marche sur Rome (28 octobre), naissance de Rome (21 avril), fondation des faisceaux de combat (23 mars)… Le culte du chef voué à Mussolini, renforçait encore le caractère religieux du fascisme.

Cette religion fasciste était donc, selon Emilio Gentile, une façon de bâtir une communauté totalitaire.

Mussolini protégea les juifs

À partir de 1935-1936, le régime proclama la défense de la race italienne. En 1937, l’interdiction aux soldats italiens d’avoir des relations sexuelles avec des femmes noires fut proclamée. Et en 1938 furent prises des mesures antisémites. L’idée était donc de créer une « nouvelle race ». Mais ce racisme n’était pas celui du nazisme. D’ailleurs, le 23 mars 1932, Mussolini déclara à l’écrivain allemand Emil Ludwig : « Il n’y a plus de races à l’état pur. […] Je ne crois pas qu’on puisse apporter la preuve biologique qu’une race est plus ou moins pure, plus ou moins supérieure. […] La fierté ne nécessite pas un état de transe provoqué par la race, l’antisémitisme n’existe pas en Italie. Les Juifs italiens se sont toujours bien comportés comme citoyens et bravement battus comme soldats. » L’écrivain Julius Evola, dans son livre intitulé Sintesi di dottrina della razza, évoquait une « race de l’esprit », en opposition au racisme biologique nazi. Il insistait sur les valeurs « romaines » – sens de l’honneur, don de soi, fidélité, courage au combat – pour faire partie de la « race de l’homme fasciste ». C’était une façon de créer l’homme nouveau dans la mesure où ces dispositions antisémites visaient à créer la figure d’un « anti-Italien » afin de mobiliser l’opinion [5].

Toutefois, les mesures discriminatoires contre les Juifs furent appliquées sans excès et le régime multiplia les exemptions pour les familles juives fidèles au fascisme ou celles dont l’un des membres avait disparu à la guerre. Finalement, très peu de Juifs furent touchés par ces mesures. De plus, durant la Seconde Guerre mondiale, les Juifs qui se réfugiaient dans la zone d’occupation italienne au sud-est de la France, étaient protégés par les autorités italiennes. Le 19 mars 1943 encore, Mussolini, qui venait de prendre connaissance d’un rapport sur les atrocités commises par les nazis sur le front de l’est, ordonna de nouveau de protéger les 25 000 Juifs se trouvant dans la zone d’occupation. Mussolini protégea également, autant que possible, les Juifs des Balkans. Enfin, l’Italie fut le pays d’Europe où le pourcentage de population juive tuée fut le plus bas : les trois quarts des Juifs d’Italie furent sauvés. Mais 8 000 périrent dans les camps nazis, déportés par les Allemands et les fascistes à partir de décembre 1943 sous la République de Salo.

Certes, donc, à partir de 1936 une accentuation du régime vers le totalitarisme s’effectua. Mais le fascisme n’a jamais commis de crimes de masse. Il n’a pas exterminé des personnes qui ne représentaient pour lui aucun danger. Il n’a pas liquidé par millions des individus. Enfin, il n’a jamais élaboré de système concentrationnaire, contrairement à l’Allemagne de Hitler et à l’Union soviétique. Le bilan de la répression fasciste fut finalement modeste. Ce bilan est donc sans aucune commune mesure avec celui des nazis et des communistes. Et Renzo de Felice insista sur l’impossibilité, même durant les dernières années d’avant-guerre, d’assimiler le fascisme au nazisme. Et donc à un totalitarisme.

Au vu de tous ces éléments de réflexion, quelle conclusion pourrait-on tirer ? On ne peut certainement pas placer le fascisme sur le même plan que le nazisme et le communisme. Le fascisme n’est jamais allé aussi loin dans l’horreur et dans le mal. Des zones de liberté, relative, certes, existaient. Il n’est donc pas possible de considérer le fascisme comme un totalitarisme au sens plein. Il appartient au domaine des régimes antidémocratiques, mais pas non plus à celui des totalitarismes, ces régimes les plus violents et les plus meurtriers que l’histoire ait connu.

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Notes
[1] Emilio Gentile a notamment publié La religion fasciste, Paris, Perrin, 2002 ; et La voie italienne du totalitarisme, Monaco, Le Rocher, 2005.

[2] ARON, Raymond, « Existe-t-il un mystère nazi ? », in Commentaire, automne 1979.

[3] MILZA, Pierre, Mussolini, Fayard, 1999.

[4] DE FELICE, Renzo, Mussolini, Turin, 1965-1988.

[5] MATARD-BONUCCI, Marie-Anne, L’Italie fasciste et la persécution des Juifs, Paris, Perrin, 2007.

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