« La Société de cour » de Norbert Elias

la société de cour EliasDans La Société de cour, Norbert Elias formule pour la première fois ses thèses sur le « procès de civilisation ». Ce livre montre que la cour de Versailles fut le creuset de l’homme moderne.

Norbert Elias est né en 1897 à Breslau, en Pologne, dans une famille juive. De 1919 à 1922, il suit des études de médecine et de philosophie en Allemagne. Il débute sa carrière de sociologue en 1924. Ses recherches concernent l’histoire des comportements collectifs. En 1933, il rédige sa thèse d’habilitation : Die höfische Gesellschaft (La Société de cour). Elle sera publiée en Allemagne en 1969 et en France en 1974. Il fuit l’Allemagne lorsque les nazis prennent le pouvoir. En 1939, il publie à Bâle les deux tomes de Über den Prozess der Zivilisation. Ils sont traduits en français en 1973 (La Civilisation des mœurs) et 1975 (La Dynamique de l’Occident). La Société de cour est une première formulation des concepts et des thèses de Norbert Elias sur un « processus de civilisation » qui se déroule sur le long terme et qui se caractérise par la montée de l’autocontrainte dans les comportements individuels. Un autre de ses ouvrages, rédigé avec Eric Dunning et publié en 1998, est intitulé Sport et civilisation : la violence maîtrisée. Là encore, le sous-titre est éloquent. Norbert Elias est mort à Amsterdam en 1990.

Consommation de prestige indexée sur le rang

Le livre s’intéresse à la cour des rois de France de François Ier à Louis XIV et à la description de leurs rouages. La société de cour est à entendre de deux manières : d’une part, au sens d’une société dotée d’une cour ; d’autre part, la cour comme étant une société à part entière, une « formation sociale ».

Dans un premier chapitre (« Structures et signification de l’habitat »), Elias décrit la résidence des grands. Il souligne l’importance de l’armée de domestiques au service du seigneur et le fait que cette hiérarchie se retrouve dans la maison du roi : les nobles sont les serviteurs du souverain. Car ce dernier organise la société de cour comme sa propriété personnelle. Dans les demeures des nobles, les époux ont chacun une chambre, ils vivent séparément. Mais un minimum de contact entre les deux est nécessaire en raison de l’obligation de représentation. Ainsi, l’auteur s’attarde sur la description de l’appartement de parade, où l’on reçoit les visites officielles. La maison de l’aristocrate doit refléter sa position sociale. Celles des bourgeois ne doivent pas dépasser en luxe, en raffinement, en décor, en architecture, celles des nobles, même s’ils sont plus riches. Le rang implique donc une obligation sociale de représenter. Le grand seigneur doit accorder ses dépenses selon son rang.

D’où un deuxième chapitre intitulé « Le système des dépenses ». Elias fait un parallèle avec la bourgeoisie professionnelle pour mieux faire comprendre les dépenses de prestige : un bourgeois est soucieux de maintenir ses dépenses inférieures à ses recettes, de faire des économies, alors que le mot même d’économie est l’objet du plus grand mépris de la part des aristocrates. Ces derniers sont obligés de représenter car la société de cour est un système de valeurs et de normes auxquelles on ne peut échapper. La consommation de prestige est indexée sur le rang qu’on occupe dans l’ordre nobiliaire, ce n’est pas la richesse qui compte mais le prestige. Les hommes, dans la société de cour, sont obligés de satisfaire aux obligations de représentation. Elias souligne enfin que la compétition, les rivalités pour tenir son rang suscitent des jalousies, des querelles, qui entraînent des tensions, tensions qui sont exploitées par le roi pour se maintenir.

La société de cour : le creuset de l’homme moderne

Puis Norbert Elias s’intéresse à l’étiquette dans les deux chapitres suivants. La cour est un système de contraintes et de conventions. Elle a pour cadre Versailles, la résidence du roi. On y retrouve évidemment toutes les caractéristiques des demeures des nobles décrites dans le premier chapitre, mais de manière amplifiée car c’est le château du roi, et aucune autre résidence ne doit venir le dépasser ou même l’égaler.

Elias prend l’exemple des couchers et des levers du roi : l’étiquette règle la place, la fonction, l’attitude, le moindre geste de chacun, elle institue une société strictement hiérarchisée. Aider le roi à enfiler sa chemise ou tenir le bougeoir le soir était un immense privilège. Louis XIV instaure donc un jeu instable, fluctuant, sur lequel il règne en maître. Il est l’organisateur d’un rituel centré sur sa personne.

Le roi, parce qu’il appartient à la noblesse, a intérêt à maintenir celle-ci comme couche sociale distincte. L’étiquette est donc très importante pour lui. Elle, pour le souverain, comme l’écrit Norbert Elias, « un instrument de domination » (souligné par l’auteur). L’étiquette est importante car elle permet de marquer la distance entre le roi et les autres nobles. Elias cite les Mémoires de Louis XIV : il faut que celui qui gouverne « soit élevé de telle sorte au-dessus des autres qu’il n’y ait personne qu’il puisse ni confondre ni comparer avec lui ». Et Elias écrit ceci : « Pour croire, il faut qu’il [le peuple] voie ». Ainsi, le roi a besoin de l’étiquette car il doit montrer qu’il est le plus puissant et parce qu’il a besoin de prestige, de montrer son rang.

Louis XIV, avec l’étiquette, cherche à maintenir un équilibre fait de tensions sociales et, comme l’homme de cour, doit être informé de tout. L’étiquette a une fonction de régulation et de consolidation des tensions et le roi peut se borner à une simple surveillance. Chacun est pris dans l’engrenage, il n’y a pas de place pour l’initiative individuelle. Elias écrit ainsi que « les tentatives d’émancipation du sentiment […] sont toujours aussi des tentatives d’émancipation de l’individu face à la pression sociale ».

En effet, Elias évoque la « rationalité curiale et le contrôle des affects ». Dans ce système, toute personne dépend du roi et chacun dépend de chacun. C’est pour cela qu’il parle d’« interdépendances », une notion qu’il explique en utilisant la métaphore du jeu d’échecs à la fin du quatrième chapitre : « Comme au jeu des échecs, toute action accomplie dans une relative indépendance représente un coup sur l’échiquier social, qui déclenche infailliblement un contrecoup d’un autre individu (sur l’échiquier social, il s’agit en réalité de beaucoup de contrecoups exécutés par beaucoup d’individus) limitant la liberté d’action du premier joueur. »

Dans un système où les rivalités, les tensions sont constantes, il est donc nécessaire de cultiver certaines qualités : l’art d’observer ses semblables et de s’observer soi-même afin de dissimuler ses passions, ses sentiments, de réprimer sa colère, l’art de « manier » les hommes. L’auteur parle d’« autocontraintes ». Mais étant donné que le roi est lui aussi engagé dans le système de l’étiquette, pour bien gouverner, il doit donc se gouverner lui-même. En conséquence, il n’existe pas de séparation entre sa vie publique et sa vie privée. L’action d’Etat est une action personnelle.

Ainsi se manifeste le « processus de civilisation » dont Elias parlera plus tard : la société de cour est une école de discipline et comportement, elle est le creuset de l’homme moderne. La « rationalité curiale » est à l’origine de la politesse, Versailles est un espace créateur de normes.

Un exemple de « civilisation des mœurs » : les duels remplacés par les joutes oratoires

Elias s’attache à expliquer dans un cinquième chapitre la formation et l’évolution de la société de cour. Il rappelle qu’au XVIe siècle, la noblesse était concurrencée par les officiers, créés par le pouvoir royal. Il ne lui restait que les charges à la cour. Ainsi, la noblesse aspire à être à la cour afin de compenser la perte de son hégémonie, en raison des crises agricoles et de la concurrence des officiers. Si le roi n’a pas laissé tomber la noblesse, c’est qu’il a besoin d’elle, pour son prestige. Mais le roi a également besoin de la bourgeoisie afin de limiter la puissance de la noblesse. Ainsi, le roi est un arbitre et doit veiller à ce que la noblesse ne l’emporte pas sur la bourgeoisie et inversement.

Elias intitule son dernier chapitre « Curialisation et romantisme aristocratique ». L’organisation de la noblesse de cour est l’aboutissement d’une évolution qui n’a laissé aux nobles que deux alternatives : vivre sur leurs terres mais dans des conditions misérables ; ou vivre à la cour mais avec toutes les contraintes de l’étiquette. Or, comme on l’a vu dans le précédent chapitre, la noblesse aspire à vivre à la cour, elle manifeste un profond désir de curialisation. Et cette curialisation a éloigné les nobles de chez eux, ce qui entraîne une nostalgie, un romantisme qui idéalise le passé et oppose la ville – connotée péjorativement – à la campagne : la première suppose l’appartenance à un groupe supérieur, le contrôle de soi, de ses émotions, de ses pulsions ; la seconde est le lieu d’une vie plus libre, plus naturelle, sans contraintes. Un dilemme se pose donc au noble : comment briser ses chaînes sans pour autant ébranler l’ordre établi ?

Ce romantisme aristocratique n’est pas sans danger, car il est l’expression d’un état affectif, il manifeste un sentiment, ce qui est dangereux dans une société où l’on se doit de masquer ses émotions. Mais c’est le seul moyen qu’ont les nobles pour s’opposer aux contraintes imposées par le roi, une opposition symbolique. Elias affirme que le « point de non retour » était atteint dès le règne d’Henri IV. Il cite un texte d’Agrippa d’Aubigné dans lequel l’expression « il faut » revient plusieurs fois : pour tenir son rang, il faut, adapter ses gestes, son apparence. Et l’auteur note qu’aujourd’hui, on utilise l’expression « un homme comme il faut » : elle trouve son origine dans la société de cour. On retrouve ici la grande idée d’Elias : la « civilisation des mœurs », le « processus de civilisation », l’idée selon laquelle la société de cour a fait naître l’homme moderne, policé, civilisé, qui réprime ses pulsions. La curialisation a transformé l’habitus de l’homme écrit Elias. La notion de « distanciation », évoquée plus haut, est importante : une distanciation s’opère par rapport à soi-même (il faut s’observer pour maîtriser ses passions) et dans les rapports entre les personnes : par exemple, les duels sont remplacés par les joutes oratoires, on ne s’affronte plus physiquement mais par le verbe.

Le livre d’Elias possède plusieurs faiblesses. D’abord, par ses références, La Société de cour est un livre ancien. En effet, Elias s’est basé sur les grands livres d’histoire française du XIXe siècle et du début du XXe siècle. L’Histoire de France dirigée par Ernest Lavisse et publiée entre 1900 et 1912 est sa source principale. Il a aussi utilisé Les Origines de l’Ancien Régime de Taine datant du XIXe siècle, le Dictionnaire des institutions de Marion paru en 1923 ainsi que des études d’histoire sociale.

Quant à ses sources, elles sont constituées par les textes français des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, depuis La Bruyère jusqu’à l’Encyclopédie, en passant par les ouvrages de Jombert et Blondel pour le premier chapitre, et les poètes renaissants comme Du Bellay ou Ronsard pour illustrer le romantisme aristocratique. Mais en fait, le corpus est limité puisqu’il est dominé par Saint-Simon, cité une vingtaine de fois, et l’Encyclopédie.

On peut également souligner que l’histoire du processus ayant mené à la cour de Louis XIV peut être réécrite en raison des progrès de la recherche historique. Surtout, il faut nuancer cette « réduction à l’obéissance » de la noblesse : vers 1680, se trouvaient à la cour entre 4 000 et 5 000 nobles alors que le royaume en comptait environ 200 000. Louis XIV a donc « déraciné » à Versailles seulement 2 à 3 % de la noblesse…

Mais le livre d’Elias a donné des pistes pour les historiens grâce aux notions de « distanciation », de « formation sociale », d’« autocontraintes ». Surtout, La Société de cour constitue une pièce essentielle de la réflexion sur la « civilisation des mœurs » et a influencé un certain nombre d’historiens, en particulier en France. Par exemple, Robert Muchembled, dans son livre intitulé L’invention de l’homme moderne, publié en 1988, s’attache à montrer l’évolution des mentalités et la progression de la « civilisation des mœurs » qui se traduit notamment par la volonté de dominer son corps et ses passions.

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ELIAS, Norbert, La Société de cour, Champs Flammarion, préface de Roger CHARTIER, 1985 (rééd.).

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