La dictature de Pinochet

La dictature PinochetL’ancien dictateur chilien Augusto Pinochet est mort le 10 décembre dernier. L’occasion pour nous de faire un retour sur un régime répressif qui a duré dix-sept ans. En allant à l’encontre de quelques idées reçues.

La mort d’Augusto Pinochet le 10 décembre 2006 est venue rappeler la période sombre qu’a connue le Chili, de 1973 à 1990, au cours de laquelle le général fut à la tête d’un régime dictatorial.

Le putsch : une réaction à la socialisation brutale menée par Allende

Le 11 septembre 1973, un coup d’Etat mené par les forces armées chiliennes renverse le gouvernement de Salvador Allende et met fin à l’Unité populaire (UP), qui était une coalition des forces politiques de gauche, parvenue au pouvoir en 1970. Ce putsch fut opéré avec le soutien des Etats-Unis, par le truchement de la CIA. L’opération débute par le soulèvement de la marine dans le port de Valparaiso et finit par le bombardement du palais présidentiel de La Moneda et la mort d’Allende.

À l’origine du coup d’Etat se trouve une junte militaire dirigée par Augusto Pinochet, commandant en chef de l’armée de terre depuis août 1973. Né en 1915, il était parvenu au grade de général de brigade en 1968. Maîtresse du pouvoir, la junte dissout le Parlement, instaure l’état de siège, c’est-à-dire un régime d’exception restreignant les libertés publiques, et l’état d’urgence, qui vise au renforcement du pouvoir des autorités administratives, et suspend les libertés syndicales ainsi que la plupart des journaux. Comment en est-on arrivé là ? Un retour en arrière s’impose.

Le Chili se trouvait à l’époque dans une situation de véritable pré-guerre civile entre deux parties de la population. Cette division était causée par les mesures prises par Salvador Allende qui voulait instaurer le socialisme dans le pays. La révolution économique et sociale qu’il a menée a été une véritable catastrophe : elle a provoqué l’effondrement économique du pays, une inflation monstre – elle était de 210 % en 1973 ! –, la pénurie des denrées les plus élémentaires, des grèves paralysant tout le pays. Une grande partie de la population fut traumatisée par cette révolution socialiste, et Augusto Pinochet faisait partie de cette catégorie de population. Le putsch constituait donc une réaction à la socialisation brutale menée par Allende au Chili. Il visait à défendre le pays contre le communisme, par tous les moyens. Il fallait éviter que le Chili ne devienne un « nouveau Cuba ».

Cela nous amène à un autre aspect du coup d’Etat : l’aide apportée par les Américains. Il est devenu conventionnel de rappeler le rôle joué par les Etats-Unis dans ce putsch. Mais au vu de ce que nous avons expliqué, il est évident que la logique d’entraînement vers le coup d’Etat était interne au Chili, si bien que le putsch aurait eu lieu même sans l’intervention américaine. Car, rappelons-le, il n’existait pas au Chili un peuple uni, mais deux peuples, de plus en plus opposés à cause de la révolution socialiste menée par Allende.

Pinochet, président de la République pour huit ans

Dans les jours qui suivent, des milliers de personnes sont arrêtées. Beaucoup sont regroupées dans le principal stade de Santiago. Il s’agit surtout de personnalités de l’UP, de gauchistes et de communistes. De nombreuses personnes sont torturées, exécutées ou parquées dans des camps de concentration. En octobre 1973, la « Caravane de la mort » entre en action. Il s’agit d’un commando qui parcourt le nord du pays en hélicoptère et assassine soixante-quinze opposants politiques considérés comme dangereux. En juin 1974 est instaurée une police politique, la DINA – Direccion de inteligencia nacional –, mais qui, en réalité, est active depuis 1973. Jusqu’à la fin de l’année 1974, l’éradication du « cancer marxiste » est systématique. Augusto Pinochet participe au plan Condor, une opération menée avec d’autres dictatures d’Amérique latine : le Brésil, l’Argentine, le Paraguay, l’Uruguay. Cette opération, qui bénéficie du soutien nord-américain, vise à éliminer le marxisme. Ce plan Condor a entraîné entre 50 000 et 70 000 meurtres ou disparitions. Par ailleurs, de nombreux Chiliens fuient leur pays. Au total, un million d’exilés se réfugient à l’étranger et constituent une opposition extérieure, visant notamment à sensibiliser l’opinion internationale.

La répression menée par Pinochet fut très dure dans les trois premières années du régime. De 1973 à 1976, entre 3 000 et 4 000 personnes furent exécutées. Sur la durée totale de la dictature, ce sont au plus 5 000 personnes qui furent assassinées, et 300 000 qui furent torturées. À titre de comparaison, la dictature en Argentine a fait entre 30 000 et 35 000 morts. Et, à la même période, de 1975 à 1979, Pol Pot a exterminé 2 millions de personnes. En outre, des éléments démocratiques qui n’étaient pas jugés dangereux par Pinochet, pouvaient subsister : ce fut le cas du parti démocrate-chrétien.

Si le régime a pu se maintenir c’est parce qu’il a trouvé des soutiens, à l’intérieur et à l’extérieur. À l’intérieur, l’Église, les milieux industriels et financiers et les classes moyennes ont vu d’un bon œil l’arrivée de Pinochet au pouvoir : cela mettait fin à la brutale révolution socialiste et aux grèves qui paralysaient le pays. À l’extérieur, les Etats-Unis se sont trouvés soulagés de la chute d’Allende qui risquait d’installer un nouveau foyer communiste en Amérique latine, et ils ont accordé des crédits importants à Pinochet.

Ce dernier gouverne dans un premier temps au moyen de décrets-lois. En 1978, il fait passer une loi d’amnistie pour tous les acteurs du coup d’Etat de 1973. Puis, en 1980, il prépare une nouvelle Constitution qui est approuvée par référendum le 11 septembre 1980 et qui entre en vigueur le 11 mars 1981. Ce texte instaure une tutelle de l’armée sur les institutions. De plus, Augusto Pinochet détient un pouvoir illimité et se voit autorisé à restreindre inconditionnellement les libertés fondamentales. Il devient enfin président de la République pour huit ans.

Pinochet est tombé par la voie démocratique

Dans le domaine économique, le régime de Pinochet s’oriente vers le libéralisme : contrôle de l’inflation, stabilisation monétaire, diminution des dépenses publiques, lutte contre le déficit de l’Etat, privatisations. L’augmentation des exportations est considérable, la mortalité infantile diminue fortement, le Chili attire les investissements étrangers et atteint des taux de croissance impressionnants : 9,9 % en 1977, 8,3 % en 1979. Des mesures sont prises contre l’extrême misère, comme le Plan d’emploi minimum de 1976 qui consistait en la création de travaux d’intérêt public.

Mais on assiste aussi à une montée des inégalités. Ainsi, en 1990, 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. En outre, le désengagement de l’Etat est particulièrement sensible dans les secteurs de la protection sociale, des retraites et de l’éducation. Par exemple, un système éducatif à deux vitesses se met en place : les catégories de population aisées et les classes moyennes inscrivent leurs enfants dans les écoles privées, les autres dans les écoles publiques.

Malgré cela, un miracle économique chilien a bien eu lieu et aujourd’hui, le pays attire toujours les investissements et le nombre de personnes vivant dans la pauvreté est moins grand que dans d’autres pays de la région, comme le Mexique par exemple. De plus, les personnes vivant sous le seuil de pauvreté deviennent de moins en moins nombreuses.

La dictature subit dès avant la fin des années 1970 une crise de légitimité. En effet, l’Église catholique, qui avait soutenu dans un premier temps le régime, dénonce les violations des droits de l’homme. L’opposition est relayée par les personnalités du parti démocrate-chrétien, bien implanté dans les classes moyennes et l’électorat féminin. Les Etats-Unis eux-mêmes prennent leurs distances : ils cherchent alors, à l’époque, à promouvoir les droits de l’homme un peu partout dans le monde. L’opprobre internationale est de plus en plus intense et se traduit, notamment, par le vote par l’Assemblée générale de l’ONU, en décembre 1977, d’une résolution condamnant la violence politique au Chili. Mais lors du plébiscite de janvier 1978, Augusto Pinochet obtient encore le soutien de trois quarts des électeurs.

Le régime a eu tendance à se libéraliser à partir des années 1980, et ce, malgré l’attentat manqué contre Pinochet du 7 septembre 1986. Un tournant a lieu en effet à la fin des années 1970 et au début des années 1980. De nombreux mouvement culturel, associatifs et sociaux revoient le jour et peuvent ainsi commencer à organiser une certaine opposition au régime. La gauche et les syndicats se reforment lentement, dans la clandestinité, et nouent des relations avec les démocrates-chrétiens. Une certaine liberté de la presse a pu revoir le jour et certains exilés ont pu rentrer au pays. En août 1985, un accord national pour le rétablissement de la démocratie est signé par les onze partis d’opposition.

Le 5 octobre 1988, en vertu de la Constitution élaborée par le dictateur en 1980, un référendum a lieu : Augusto Pinochet est persuadé de conserver ses fonctions. Pourtant, sous la pression des Etats-Unis qui se montrent favorables au rétablissement de la démocratie en Amérique latine, Pinochet est contraint d’accepter une ouverture politique. Les listes électorales sont donc rétablies et les partis légalisés. Le référendum voit la victoire du « non » avec 56 % des suffrages exprimés. Pinochet doit donc organiser des élections générales pour l’année suivante.

Le 14 décembre 1989, c’est le démocrate-chrétien Patricio Aylwin qui est élu, face au ministre des Finances de Pinochet. Il prend ses fonctions de président de la République le 11 mars 1990 : Augusto Pinochet est tombé par la voie démocratique qu’il avait lui-même encouragée. Il n’a pas eu la tentation de refaire un coup d’Etat mais il a imposé ses conditions : il ne s’est pas opposé au rétablissement de la démocratie mais il a obtenu l’immunité totale, d’abord par son poste de commandant en chef des armées, puis par son poste de sénateur à vie en 2002. En contrepartie, les partis d’opposition se sont engagés à ne pas mener une politique de vengeance. En Amérique latine, c’est ce qu’on appelle un « pacte ».

Deux mémoires antagonistes

Augusto Pinochet fut arrêté quatre fois entre 1998 et 2006. Sa dernière arrestation remonte au 30 octobre dernier mais il avait été remis en liberté sous caution. Inculpé le 1er décembre 2000, la Cour suprême chilienne le jugea inapte à supporter un procès, pour cause de « démence légère ». Il fut arrêté la première fois le 16 octobre 1998 à Londres. Mais il fut libéré le 2 mars 2000 pour raisons médicales. De retour à Santiago le lendemain, il fut accueilli chaleureusement par une partie de la population chilienne. Cet accueil enthousiaste rappelle les foules des partisans du général venues se masser devant l’hôpital où l’ancien dictateur a passé ses derniers jours.

À l’inverse, à l’annonce de la mort du dictateur, d’autres Chiliens faisaient la fête. Ce contraste révèle tout à fait l’existence de deux mémoires chiliennes, antagonistes : l’une, populaire, pour qui la période Allende était une période enthousiaste ; et l’autre, celle des agriculteurs, des classes moyennes, des professions indépendantes, jusqu’aux chauffeurs de taxi, des personnes pas nécessairement riches, qui furent traumatisées par le gouvernement Allende et qui s’en souviennent comme d’un cauchemar. La mort de Pinochet semble avoir réactivé l’antagonisme de ces deux mémoires.

 .

 .

Bibliographie :
COMPAGNON, Olivier, « La prise du pouvoir par Pinochet », in L’Histoire, n° 279, septembre 2003, pp. 77-83.
FERNANDEZ, M., et RAMPAI, J.-Ch., Pinochet. La fabrication d’un dictateur, Paris, Hachette Littératures, 2003.
HERMET, Guy (entretien), « L’affaire Pinochet », in L’Histoire, n° 227, décembre 1998, pp. 16-17.

.

.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s