Le totalitarisme nazi

Le totalitarisme naziHitler, arrivé légalement au pouvoir, transforme le régime en une dictature. Une dictature de nature totalitaire. Caractérisée par l’existence d’un parti et d’une idéologie uniques, par l’extension de la puissance étatique à tous les domaines (vie privée, professionnelle, économique et culturelle) et par l’existence d’un appareil de terreur pour exercer la domination totale sur les individus.

Comment un leader politique raciste et antisémite est-il parvenu au pouvoir légalement ? Il faut rappeler que le traité de Versailles fut ressenti par les Allemands comme un véritable diktat et Hitler, lui-même très choqué par la défaite allemande, a beaucoup utilisé cet événement. Ensuite, le contexte de l’époque fut, à un moment donné, favorable aux nationaux-socialistes. Enfin, l’Etat allemand traversa une crise qui a pu contribuer aussi à la prise du pouvoir des nazis. Et, contrairement à une idée reçue, le grand capital n’a jamais soutenu la marche d’Hitler au pouvoir.

Hitler dynamise le parti ouvrier allemand

Le parti nazi est né d’un parti fondé par Anton Drexler le 7 mars 1918, le Parti ouvrier allemand (DAP). Le but de ce parti était de rassembler la classe ouvrière abattue et affamée, et de lutter contre les marxistes. Ce parti était aussi un groupe nationaliste et raciste, qui entretenait des liens avec le groupe de la Thulé. En avril 1918, le caporal autrichien Adolf Hitler reçut l’ordre de surveiller ce parti. Mais dès septembre, il en devint membre.

C’est Hitler qui dynamisa rapidement le DAP grâce à la propagande qu’il était chargé d’assurer et à ses talents d’orateur. Par exemple, le 24 février 1920, deux mille personnes vinrent à Munich l’écouter dénoncer le diktat de Versailles. Entre-temps, le DAP était devenu le NSDAP, le Parti national-socialiste des travailleurs allemands. Dès le 14 avril 1920, Hitler devint l’un des dirigeants du NSDAP : il contrôlait désormais le comité central du parti.

Adolf Hitler donna à ce parti nazi un emblème, la croix gammée. Elle consistait en un svastika noir représenté sur un disque blanc, lui-même figuré sur un fond rouge. Le blanc symbolisait l’aspiration nationaliste du national-socialisme et le rouge, les idéaux sociaux des nazis. Quant au svastika, il représentait la victoire de la race aryenne.

Le parti national-socialiste se dota également d’un journal, le Völkischer Beobachter, un mensuel antisémite qui croulait sous les dettes. En 1923, il devint un quotidien, offrant au parti nazi la tribune dont il avait besoin pour faire circuler ses idées. Surtout, Hitler donna au NSDAP un programme en vingt-cinq points. Le premier stipulait par exemple : « Nous exigeons, nous fondant sur les droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, la réunion de tous les Allemands en une Grande Allemagne. » Dans le deuxième, les nationaux-socialistes demandaient la suppression des traités de Versailles et Saint-Germain-en-Laye. Le caractère antisémite du programme était bien exprimé, notamment dans le point 4 qui affirmait : « Ne peut être citoyen que celui qui fait partie du Peuple. Ne peut faire partie du Peuple que celui qui est de sang allemand, quelle que soit sa confession. En conséquence, aucun Juif ne peut faire partie du peuple. »

Le 29 juillet 1921, Hitler devint le président du NSDAP, un président aux pouvoirs illimités. En août, furent fondées les SA, les Sections d’assaut (Sturmabteilung) : ces troupes de choc au service parti étaient commandées par Ernst Röhm.

Le NSDAP annonce le totalitarisme

Toutefois, malgré ces dispositions, le NSDAP ne devint pas une force politique véritable. C’est la raison pour laquelle les nationaux-socialistes décidèrent de prendre le pouvoir par la force en tentant un putsch à Munich en novembre 1923. Mais la tentative échoua et Hitler fut condamné à cinq ans de prison. Il ne passa que neuf mois à la forteresse de Landsberg où il en profita pour écrire Mein Kampf, Mon Combat. Ce livre était un véritable programme politique. Mais Hitler comprit que, la conquête du pouvoir par la force n’ayant pas fonctionné, une autre stratégie devait être mise en place : la solution de la voie légale.

Le 14 février 1925, Hitler fut autorisé à refonder le NSDAP. Pourtant, le contexte n’était pas favorable aux extrémistes. En effet, l’économie de l’Allemagne se redressait, les signes de la prospérité revenaient, un équilibre monétaire fut instauré et les relations de l’Allemagne avec le reste de la communauté internationale se normalisèrent. Et, de fait, aux élections de mai 1928, le NSDAP ne recueillit que 2,6 % des voix.

Mais Hitler en profitait pour réorganiser le parti nazi. D’abord, dès 1926, il mit entre parenthèses son programme en 25 points car il s’adressait à des auditoires composés de plus en plus de dirigeants économiques. Or, ce programme était anticapitaliste. Il rencontra à plusieurs reprises de hauts responsables de l’économie, en particulier à Düsseldorf, le 27 janvier 1932, où il promit au Club industriel de « détruire le marxisme en Allemagne de telle sorte qu’il n’en reste même plus les racines. » Mais ces tournées ne suffirent pas à emporter l’adhésion des grands patrons. En outre, aucune personnalité du monde des affaires ayant une grande influence ne fut convaincue.

Surtout, Hitler fit du NSDAP un parti-Etat en formant un gouvernement fantôme prêt à prendre le pouvoir le moment venu. Des responsables nazis furent chargés des affaires étrangères, de la culture, de l’agriculture, des affaires sociales, de l’économie. D’autre part, le parti national-socialiste devint aussi un parti-société car il visait à encadrer toutes les catégories de la population. Par exemple, en 1926, furent créées les Jeunesses hitlériennes, commandées par Baldur von Schirach. Furent aussi mises en place la Ligue des écoliers, la Ligue des jeunes filles allemandes, la Ligue des femmes allemandes… De plus, en novembre 1928, Hitler confia à Josef Gœbbels la direction de la propagande nazie. Finalement, ce parti-société annonçait déjà le totalitarisme national-socialiste.

Les victoires électorales des nazis

La traversée du désert du NSDAP prit fin en 1929 avec la crise économique. Mais ce qui favorisa aussi l’ascension du parti nazi fut la crise politique que traversait l’Allemagne à cette époque. D’abord, Hitler mena une vive campagne contre le plan Young [1], dénonçant « l’assujettissement du peuple allemand ». Le référendum organisé en décembre 1929 par l’extrême droite contre ce plan fut un échec, mais Hitler acquit à cette occasion une audience nationale.

Ensuite, la crise économique frappa l’Allemagne en 1930. Déclenchée par le retrait des capitaux américains après le krach de 1929, elle atteignit le pays en décembre 1930. Un an plus tard, on comptait 14 millions de chômeurs, dont 6 millions à 100 %. Cette misère favorisa bien sûr la radicalisation politique. Et, par conséquent, les communistes et les nationaux-socialistes réalisèrent, aux élections législatives de septembre 1930, de bons scores : au Reichstag (le parlement), les nazis passèrent de 12 à 107 sièges grâce aux 6,5 millions de voix qu’ils recueillirent. Le NSDAP devint la deuxième force parlementaire. Le 13 octobre, les élus nazis se présentèrent au parlement en uniforme. Incapable de trouver une majorité, le chancelier Brüning fut contraint de gouverner en fonction des pouvoirs exceptionnels conférés au président de la République, Hindenburg, grâce à l’article 48 de la Constitution. Le régime était désormais présidentiel au lieu d’être parlementaire.

Mais Hitler s’opposa rapidement à l’attribution de ces pouvoirs exceptionnels et décida donc de se présenter aux élections présidentielles d’avril 1932, contre Hindenburg, après avoir obtenu la nationalité allemande, le 25 février. Au premier tour, le leader national-socialiste fut deuxième, derrière le président sortant, avec 30,1 % des voix. Au second tour, avec le DNVP, un autre parti nationaliste, il obtint 36,8 % des voix, même si Hindenburg fut réélu avec 53 % des suffrages. Toujours en avril, les élections aux Landtage (diètes des Etats fédérés) permirent aux nazis d’arriver partout en tête, sauf en Bavière.

La menace se précisait. Le chancelier Brüning prit alors la mesure d’interdire les SA et les SS (les Schutzstaffel, « échelon de protection », constituaient la garde personnelle d’Hitler). Mais, lâché par le président, il dut démissionner et fut remplacé par Franz von Papen le 30 mai. Ce dernier chercha à apprivoiser les nationaux-socialistes en prenant deux mesures : la première fut de mettre fin à l’interdiction des SA et des SS ; la seconde fut de dissoudre le Reichstag afin de faire reculer les nazis et de permettre un retour en force de la droite traditionnelle. Mais cette dissolution échoua : le 31 juillet, les nazis remportèrent encore une victoire éclatante avec 37,3 % des voix qui leur donnèrent 230 sièges, et la droite traditionnelle s’effondra, von Papen ne pouvant désormais compter que sur une quarantaine de députés. Le nazi Hermann Gœring fut même élu président du Reichstag. Cependant, le 13 août, Hindenburg humilia Hitler en refusant de le nommer chancelier.

Von Papen décida donc de dissoudre une nouvelle fois le Reichstag, avec toujours l’espoir de faire refluer les nazis. En novembre 1932, ces derniers perdirent 2 millions de voix et 34 sièges au parlement. Cela peut s’expliquer par la violente campagne anticapitaliste qu’ils avaient menée et qui avait poussé de nombreux industriels à prendre position contre eux.

Ce recul inattendu n’était pourtant pas suffisant car les nationaux-socialistes restaient les plus nombreux au parlement. Devant cet échec, von Papen proposa à Hindenburg de modifier la Constitution pour créer un Etat fort mais le président refusa. Von Papen démissionna en novembre et fut remplacé par von Schleicher. Le nouveau chancelier tenta à son tour de briser le NSDAP mais en vain.

Rencontre secrète entre von Papen et Hitler à Cologne

Car, le 30 janvier 1933, Hitler fut nommé chancelier par Hindenburg. Quelques mois plus tôt, pourtant, le président avait juré qu’il ne ferait même pas du leader nazi un sous-secrétaire d’Etat aux postes… Que se passa-t-il ?

D’abord, les grands capitalistes n’y furent pour rien. Hjalmar Schacht envoya une adresse au président Hindenburg lui demandant de nommer Hitler chancelier. Certains auteurs continuent d’affirmer que cette adresse avait été signée par les grands noms de l’industrie et de la finance allemandes. En réalité, seuls von Schrœder, Thyssen et Schacht apposèrent leur signature.

En fait, von Papen, ne supportait pas d’avoir été évincé au profit de son rival von Schleicher. Il avait organisé une rencontre secrète avec Hitler à Cologne, le 4 janvier 1933. Il lui proposa de former un gouvernement de coalition dans lequel chacun aurait rang de chancelier. Comme la rencontre se déroula dans la maison du banquier Kurt von Schrœder, l’idée selon laquelle le grand capital aurait soutenu Hitler a longtemps prévalu. En réalité, les ralliements d’industriels et de financiers ne furent qu’individuels. Par exemple, Fritz Thyssen, patron des Aciéries unies, qui avait déjà soutenu le putsch de Munich, rejoignit le NSDAP en janvier 1931. Signalons aussi le cas de Hjalmar Schacht, financier qui démissionna de la Reichsbank et se rapprocha de Hitler en 1930. Mais ces engagements ne traduisaient pas une adhésion massive des milieux d’affaires au nazisme.

C’est la formule de von Papen qui fut soumise et acceptée par le président : Hitler devint donc chancelier et von Papen vice-chancelier. Le nouveau gouvernement ne comptait que deux nazis, outre Hitler : Gœring, sans portefeuille, et Wilhelm Frick (Intérieur). Les autres étaient des conservateurs. À ce moment, von Papen pensait encore pouvoir se débarrasser du chef du NSDAP. Mais le 30 janvier 1933, les jours de la démocratie étaient bel et bien comptés ; et ceux du totalitarisme étaient à venir.

Adolf Hitler vient tout juste de conquérir le pouvoir qu’il s’attache à se donner les moyens de la dictature. Il obtient d’abord du président Hindenburg la dissolution du Reichstag en prétextant le refus des centristes d’apporter leur soutien à son gouvernement. De nouvelles élections vont donc avoir lieu.

La révolution nationale-socialiste

Mais surtout, le nouveau chancelier tire profit d’un événement : l’incendie du Reichstag. En effet, dans la nuit du 26 au 27 février 1933, le Parlement flambe. En réalité, l’incendie a été probablement déclenché par les nationaux-socialistes eux-mêmes mais il fournit à Hitler l’occasion d’arrêter les dirigeants communistes allemands et de suspendre les libertés individuelles. Dès le 28 février, le chef nazi fait signer à Hindenburg un décret pour « la protection du peuple et de l’Etat ». Ce texte permet la suppression des libertés civiques. Les troubles à l’ordre public sont désormais passibles de la peine de mort. Hitler justifie cette mesure par un danger que ferait planer sur l’Allemagne un prétendu complot communiste. Le système concentrationnaire s’installe.

Les élections de mars 1933 sont un succès pour les nationaux-socialistes. Ces derniers remportent plus de 17 millions de voix, c’est-à-dire 44 % des voix, ce qui leur permet d’avoir 288 sièges au parlement. Toutefois, pour que le Reichstag vote les pleins pouvoirs à Hitler, la majorité simple est nécessaire, pas la majorité qualifiée. Les nazis ont donc besoin des voix du Centre catholique. Pour les gagner, ils promettent la suspension du décret du 28 février. Et le 23 mars, le Reichstag vote les pleins pouvoirs à Hitler par 441 voix contre 94. Désormais, la révolution nationale-socialiste est en marche.

La mise en place du totalitarisme se fait rapidement. Le SPD disparaît en juin, le parti communiste a été interdit dès février, le parti catholique centriste a été démantelé, et, le 14 juillet, Hitler décrète que le NSDAP sera le seul parti autorisé dans le Reich. Le 1er décembre, Rudolf Hess et Röhm sont nommés ministres sans portefeuilles. Le Parlement qui ouvre sa session le 14 novembre est une institution antidémocratique : l’opposition, les juifs, les femmes ont été évincés ; seuls siègent les élus nationaux-socialistes. Le 4 octobre est promulguée la nouvelle loi sur la presse : pour pouvoir diriger un journal, il faut désormais être citoyen allemand, ne pas être marié avec une juive et appartenir à la race aryenne. Cela signifie le chômage pour de nombreux patrons de presse. Les journalistes qui « offensent l’honneur et la dignité du Reich » sont passibles des camps.

Dans la nuit du 30 juin 1934, Hitler fait assassiner deux mille des SA ainsi que leur chef, Ernst Röhm, devenus dangereux pour lui. Le 20 juillet, Heinrich Himmler, chef des SS et responsable des SD (Sicherheitdienst, « Services de renseignement », dirigés par Reinhard Heydrich), devient aussi le chef de la Gestapo, la « police secrète d’Etat » (Geheime Staatspolizei), fondée en Prusse en avril 1933. Le 2 août 1934, Hindenburg meurt. Hitler décide de cumuler les fonctions de chancelier et de président sous le nom de « Führer et chancelier du Reich ». Plus rien ne peut désormais menacer Hitler qui a des pouvoirs absolus.

Un totalitarisme raciste

La mise en place du totalitarisme passe aussi par la suppression de toutes les associations et organisations de la vie sociale. Le 7 avril 1933, une loi abolit les fondements fédéraux de l’Allemagne tels qu’ils étaient prévus par la Constitution. Juifs et gauchistes ne sont plus admis dans la fonction publique, les bureaux des syndicats sont pris pour cible et les postes vacants sont attribués à des nazis.

La mise en place du nouveau régime implique un « nettoyage » des éléments considérés comme « impurs ». Et ce sont les Juifs les premiers visés. Dès 1933, à Berlin par exemple, une commission restreinte remplace le conseil municipal. Le corps enseignant est le premier épuré. À partir de 1935, c’est l’appareil administratif berlinois qui est nettoyé de ses éléments politiquement et racialement « impurs ». Le 26 juillet 1934, est promulguée une loi de stérilisation pour « améliorer la race allemande ».

Le 15 septembre 1935 sont promulguées les fameuses lois de Nuremberg. Ces dispositions clairement racistes font des Juifs des Untermenschen, des « sous-hommes ». Hitler déclare ainsi qu’elles sont destinées à « protéger le sang et l’honneur » allemands. Toute personne ayant du sang juif dans les veines est privée de citoyenneté, le mariage ou un rapport extraconjugal entre un Juif et un citoyen allemand sont interdits, les Juifs ne peuvent « employer sous leur toit des femmes allemandes » âgées de moins de quarante-cinq ans, et ils n’ont pas non plus le droit d’arborer les couleurs du drapeau allemand.

Le 21 décembre suivant, les médecins juifs sont obligés de démissionner des hôpitaux d’utilité publique. Le 17 janvier 1939, un décret interdit aux Juifs l’accès aux professions de dentiste, de vétérinaire et de pharmaciens, ainsi qu’au cinéma, au théâtre et au concert. Enfin, ce décret leur interdit de conduire. Le 28 octobre 1939, Himmler propose de leur faire porter l’étoile jaune afin de les distinguer du reste de la population.

Le 24 janvier 1939 est créé le Bureau central d’émigration, dirigé par Heydrich : il est chargé d’organiser la déportation des Juifs. Celle-ci débute le 1er décembre 1939 sous la conduite d’Adolf Eichmann. Les Juifs doivent être expulsés du Reich et des territoires occupés. Transportés par milliers, ils font route vers Varsovie où ils sont enfermés dans des ghettos.

Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938 se déroule la célèbre Nuit de Cristal. La cause en est le meurtre, à Paris, du diplomate allemand Ernst von Rath par un Juif d’origine allemande, Herschel Grynszpan. Des SA et des SS brisent les vitres des commerces juifs, incendient des synagogues et assassinent des Juifs. Le pire est que le Reich exige de la communauté juive elle-même la somme de un milliard de marks de dommages et intérêts.

Les Tsiganes sont considérés eux aussi comme des Untermenschen. En juillet 1936, un groupe de Tsiganes est envoyé au camp de concentration de Dachau. Le décret du 8 décembre 1938 stipule qu’ils doivent désormais être inscrits auprès des autorités, qu’ils ne pourront plus voyager librement, qu’ils seront surveillés par la police et qu’ils risqueront l’arrestation en cas de violation des lois nazies.

Le 1er décembre 1939, toujours pour préserver la pureté de la race aryenne, un décret stipule que les infirmes et les malades mentaux seront exterminés. Mêmes les médecins sont autorisés à « offrir à ceux qui sont atteints d’une maladie incurable une mort paisible », c’est-à-dire par le gaz. Aktion T4 est le nom du programme d’euthanasie, dirigé par Philippe Bouhler.

La race aryenne ne doit pas seulement être « nettoyée » mais aussi dynamisée, par de nouvelles naissances. C’est dans cette optique que le 15 octobre 1936, Himmler met en place un réseau de Lebensborn destiné à la production de bébés aryens. Dans ces centres spécialisés se rencontrent des SS et des jeunes filles blondes aux yeux bleus qui doivent engendrer la « race des seigneurs », après avoir prouvé que leur sang est bien « pur ».

« Votre enfant nous appartient » (Hitler)

Le contrôle de l’Etat s’effectue aussi en matière religieuse. Le 7 janvier 1934, six mille pasteurs dénoncent le contrôle de l’Eglise protestante par les nazis. Le 26 novembre, le théologien Karl Barth est renvoyé de son poste d’enseignant à Bonn pour avoir refusé de prêter serment de fidélité au régime. Le 28 août 1936 se déroulent des arrestations massives de témoins de Jéhovah. Le 20 juin 1937, les nazis ferment les écoles catholiques de Bavière.

L’emprise de l’Etat sur la vie privée des individus, et en particulier des enfants, se manifeste de multiples manières. Le 6 novembre 1933, Hitler prononce une allocution très claire : « Quand quelqu’un refuse de nous rejoindre, je lui dis calmement : votre enfant nous appartient, vous allez mourir. Vos descendants sont déjà dans le nouveau camp. » Ces propos reflètent les mesures déjà prises par les nazis pour embrigader la jeunesse : tous les enseignants doivent être membres de la Ligue des enseignants nazis et les cours sont préparés par des pédagogues nazis ; tous les mouvements de jeunesse non nazis sont interdits ; les enfants âgés de plus de six ans doivent appartenir aux Jeunesses hitlériennes de leur région. Le 29 novembre 1937, la décision d’un magistrat stipule qu’un enfant pourra être retiré de la garde de ses parents si ces derniers ne l’élèvent pas selon la doctrine national-socialiste. Dans une affaire survenue en Silésie, un couple de chrétiens avait en effet refusé d’inculquer les théories nazies à leurs enfants. Le juge a rendu son jugement en ces termes : les enfants doivent être « élevés de la façon prévue par l’Etat et la nation ». Les enfants de ce couple chrétien risquaient de devenir des « ennemis de l’Etat ».

L’étatisation concerne aussi le choix de son concubin. Le 24 août 1934, Hitler publie ses « dix commandements » sur la « pureté corporelle » au moment du choix d’un mari ou d’une épouse. Le 30 novembre 1935, une loi permet aux Allemands de prendre le refus d’adhérer au nazisme comme cause de divorce.

L’« aryanisation » de l’économie

Le contrôle de l’Etat s’affirme aussi dans le domaine économique. Le contrôle sur l’économie est en partie le corollaire de l’antisémitisme. En effet, le 28 mars 1933, Gœbbels décide le boycott des magasins juifs à Berlin. Certes, cette mesure se révèle rapidement être un échec. Mais elle annonçait l’exclusion des juifs de la société allemande.

Des mesures dans le domaine économique illustrent la pratique des pouvoirs étatiques spéciaux dans le régime nazi. Ainsi, dès 1933, Fritz Todt est nommé « inspecteur général chargé des routes allemandes ». Cette mesure s’inscrit dans la grande bataille lancée par le régime pour l’emploi. Un grand réseau autoroutier est prévu par le régime et Hitler lance sa construction dès le 23 septembre 1933. Le 4 avril 1936, Gœring est nommé Commissaire aux Matières premières. Le 4 septembre, il est chargé du plan quadriennal pour organiser l’économie de guerre d’ici à la fin de 1940. Le 4 janvier 1940, il se voit confier l’économie et les industries de guerre du Reich. Le 13 mars 1941, il est chargé d’exploiter l’économie soviétique pour le compte du IIIe Reich.

Si les grands capitalistes n’ont pas apporté leur soutien aux nationaux-socialistes avant 1933, il n’en demeure pas moins qu’à partir de cette date, ils ont su s’accommoder au régime. Le financier Schacht devient ministre de l’Économie à l’été 1934 et, du 21 mai 1935 à octobre 1936, il est plénipotentiaire à l’Économie de guerre.

Le 23 mars 1933, jour où Hitler a obtenu les pleins pouvoirs, l’Association de l’industrie allemande proclame sa confiance envers le nouveau gouvernement, mais sous les violentes pressions de Fritz Thyssen. Cette alliance entre financiers et industriels d’une part, et le régime nazi d’autre part, obéit en fait à une convergence d’intérêts. Hitler a besoin des grands patrons pour mener sa politique de lutte contre le chômage et en particulier pour le réarmement ; et les grands capitalistes attendent du régime la stabilité économique.

Ainsi, une économie dirigée se met en place. Les lois de juillet 1933 sur la concentration obligatoire et la cartellisation mettent à mal l’économie de marché puisqu’elle renforce le capital monopoliste. Et, de 1931 à 1938, le nombre de sociétés par action chute de moitié, passant de 10 000 à 5 000, alors que leur capital augmente de 2,25 à 3,39 millions de marks.

La loi de février 1934 concerne « la préparation organique de l’économie allemande ». Les secteurs et les branches d’activité sont regroupés en sept Reichsgruppen et l’organisation en place devient horizontale, et non verticale, ce qui signifie que des entreprises sont regroupées ensemble selon la même activité, ce qui a pour effet de réduire la concurrence.

Quant aux ouvriers, ils sont enrégimentés dans le Front allemand du travail, dirigé par Robert Ley. Ce Front allemand du travail est le seul syndicat autorisé. C’est lui qui fonde, le 15 novembre 1933, l’organisation Kraft durch Freude, « La Force par la Joie », qui a pour but d’organiser des fêtes et des sorties pour donner l’impression que le mouvement syndical allemand existe toujours.

L’économie est ainsi soumise au contrôle étroit des appareils de l’Etat nazi. Si le grand capital allemand accepte de se soumettre à l’Etat, c’est parce qu’il en tire des avantages grâce aux commandes publiques. Celles-ci sont multipliées par deux entre 1936 et 1939. Toutefois, la multiplicité des intérêts en jeu rend difficile une planification totale de l’économie.

Les commandes publiques concernent surtout le domaine militaire. Le réarmement de l’Allemagne permet à son armée de se doter des équipements les plus modernes. Les chantiers allemands sont en pleine activité. En 1935, ils sont en train de construire des croiseurs lourds de 26 000 tonnes et des destroyers. La société Krupp produit des blindés et des pièces d’artillerie lourde. Mais l’Etat investit surtout dans la Luftwaffe, l’armée de l’Air. Ce sont deux millions d’ouvriers qui bâtissent les installations pour la force aérienne. En 1935, l’armée de l’Air dispose déjà de 1 888 avions de chasse. Gœring adapte l’industrie aéronautique afin qu’elle produise des appareils de combat et transforme un bon nombre d’avions civils en bombardiers.

La politique économique dirigiste est de nature autarcique, en raison même de la nature idéologique du régime. Elle aboutit en conséquence à des situations absurdes. Par exemple, le cartel de l’acier refuse en 1937 d’augmenter sa productivité et donc de soutenir l’effort de réarmement parce qu’elle est obligée d’utiliser du minerai de fer allemand au lieu du minerai suédois, ce qui augmente ses coûts de production. Pourtant, le premier ne contenait que 26 % de métal alors que le second en comprenait 46 %… Krupp vend à l’étranger des armes de qualité supérieure à celles qu’il fournit à l’armée allemande : là encore, la raison vient de l’utilisation de minerai.

Le dirigisme se manifeste aussi dans l’« aryanisation » de l’économie avec l’épuration des grands dirigeants capitalistes juifs. Le but est d’éliminer l’influence des Juifs dans l’économie dans les territoires contrôlés par l’Allemagne en transférant les biens juifs dans les mains « aryennes ». En outre, cette « aryanisation » affaiblit encore le système capitaliste puisqu’elle tend à éliminer la concurrence par la concentration de l’activité au sein de quelques grandes entreprises. C’est surtout pendant la guerre que cette évolution s’achève et que quelques grands capitalistes peuvent tirer profit de leur complicité avec le IIIe Reich. Par exemple, Krupp peut utiliser, pendant la guerre, la main d’œuvre disponible dans une soixantaine de camps de concentration. L’esclavage caractérise encore le système économique dirigiste nazi.

La culture mise au pas

Enfin, le totalitarisme s’exerce aussi dans le domaine de la culture. Celle-ci est également mise au pas par l’Etat nazi. Baldur von Schirach déclara un jour : « Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver. » Le national-socialisme veut créer une « révolution de la pensée ». Il veut mettre en avant une culture issue du peuple germanique et populaire, qui parle à tous. Cet asservissement du domaine culturel a pour objectif de mettre en avant l’homme nouveau, débarrassé du libéralisme et du marxisme, et faisant preuve d’héroïsme et d’obéissance à son chef.

En mars 1933, Gœbbels est nommé ministre de l’Information et de la Propagande, ministère qui englobe en fait tout ce qui est relatif à la culture. Le 22 septembre, il reçoit la responsabilité de tous les aspects de cette dernière : il est nommé à la tête de la « Chambre de la culture du Reich » dont l’objectif est de regrouper sous la tutelle de l’Etat les créateurs. Sept départements le composent : beaux-arts, musique, théâtre, presse, radio, littérature et cinéma. Pour appartenir à l’un de ces départements, il est nécessaire d’avoir une carte professionnelle ; en clair, pour travailler dans l’édition, il faut servir le régime. Le 12 avril 1935, les membres « non aryens » sont exclus de la chambre des écrivains du Reich et sont interdits d’activité littéraire. Le 8 août 1935, Hermann Gœring prend le contrôle des premiers services de télévision d’Allemagne.

L’uniformisation intellectuelle se traduit par l’épuration des bibliothèques et les livres défendus sont l’objet d’autodafés. Le 10 mai 1933 par exemple, les nationaux-socialistes brûlent à Munich et à Berlin les livres marxistes, « anti-allemands » ou « dégénérés ». La presse devient docile dès 1933. La mise en place d’une économie dirigée permet en effet l’instauration de la propagande. Le Reich limite au maximum ses importations, ce qui permet d’éliminer livres, journaux et films étrangers du marché. De plus, l’Etat étant le maître, la distribution du papier par exemple est strictement réglementée. Le dirigisme économique permet donc la réduction au silence des opposants.

Le régime rejette les peintres expressionnistes, artistes modernes, mais certains comme Otto Dix acceptent de renier leur liberté : ils cessent de produire ou ne publient que des œuvres anodines. En 1937, une exposition des « arts dégénérés » vise à monter l’horreur du dadaïsme et de l’expressionnisme.

La gloire du régime et l’obéissance au chef

L’art national-socialiste doit exalter la grandeur du régime par son gigantisme. Ce but transparaît par exemple bien dans l’architecture. En architecture et en sculpture, il existe de nombreux projets mais peu son réalisés. Le stade de Nuremberg conçu par Albert Speer par exemple, se caractérise par son gigantisme.

Pour la ville de Berlin, un projet vise à reconstruire entièrement le centre-ville afin de concrétiser l’utopie nazie. L’architecte Albert Speer, nommé en 1937 « inspecteur général pour les bâtiments et le remodelage de Berlin », soumet au Führer sa conception de la Nouvelle Chancellerie. Bâtie en 1938, elle se caractérise par ses grandes dimensions, l’austérité des matériaux et la lourdeur des portes. Ces dernières sont en effet toujours flanquée de deux statues colossales, comme par exemple celle donnant sur la cour d’honneur de la Chancellerie : les sculptures réalisées par Arno Breker figurent « Le Parti » et « La Wehrmacht ». Toutefois, pour respecter le tracé des rues, les façades n’ont pas l’ampleur souhaitée par Speer.

Un autre projet architectural, mais qui n’a pas été réalisé, représente tout le centre de Berlin futur, baptisé Germania : il se caractérise par des avenues de cinq kilomètres, un palais du peuple surmonté d’un dôme destiné à accueillir 150 000 personnes, un arc de triomphe de 120 mètres de hauteur, un palais pour Hitler d’une longueur de 600 mètres…

L’Etat nazi contrôle bien entendu le cinéma. Cette mainmise est facilitée par le fait qu’il n’existe que quatre compagnies de production. En 1942, il n’y en a plus qu’une. La chambre nationale du film impose des réglementations sévères dans le financement, la production et l’emploi. Là encore, le dirigisme économique se manifeste dans le domaine culturel.

Les actualités hebdomadaires sont projetées obligatoirement dans toutes les salles. Les films glorifient la nation allemande, l’obéissance au chef, les vertus publiques et privées et dénoncent les ennemis, qu’ils soient anglo-saxons, juifs ou communistes. Ainsi, Le Juif Süss est un film de propagande réalisé en 1940 par Veit Harlan et projeté dans toute l’Europe occupée. Il est inspiré par l’histoire du financier Süss Oppenheimer qui, au XVIIIe siècle, convainc le duc de Wurtemberg de laisser entrer les Juifs à Stuttgart. Dans le film, Süss viole Dorothée, jeune femme aryenne qui se suicide ensuite. Après la mort du duc, il est jugé et pendu dans une cage, et les Juifs sont expulsés. En 1935, dans le film Erbkrank !, dont le titre signifie « Tarés héréditaires », le réalisateur justifie la politique de stérilisation et d’euthanasie pratiquée à l’encontre des handicapés.

Un nom est associé au cinéma au service du IIIe Reich… et c’est celui d’une femme : Leni Riefenstahl. Entre le 4 et le 11 septembre 1934, elle profite du congrès du NSDAP à Nuremberg pour tourner son film Le triomphe de la Volonté qui met en scène une Allemagne mystique acclamant son nouveau dieu. Les masses, ordonnées de manière géométrique, avancent vers le Führer alors que celui-ci est filmé en contre-plongée, donnant parfois l’impression qu’il flotte au-dessus de la foule.

En 1936, à l’occasion des Jeux olympiques, elle tourne Olympia grâce aux subventions accordées par le ministère de la Propagande. Deux volets composent cette œuvre : Les Dieux du stade et Jeunesse olympique. Des techniques nouvelles de prises de vue sont utilisées : sous l’eau, dans les fosses pour filmer les athlètes de près, ou dans des ballons dirigeables.

Ainsi, destruction culturelle, dirigisme économique, racisme institutionnalisé, embrigadement des individus et suppression de toutes les libertés individuelles font du national-socialisme un modèle de totalitarisme.

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[1] Ce plan, signé à Paris le 7 juin 1929, fixait le montant des réparations que l’Allemagne devait payer.

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