La guerre en Irak de 2003

La guerre en Irak de 2003L’intervention américaine en Irak en 2003 fut l’occasion de vives manifestations anti-guerre. Trois ans après, avec le recul, tentons de rendre compte des causes, du déroulement et des conséquences de cette guerre. En mettant à mal quelques idées reçues : Saddam Hussein représentait bien une menace, à long terme ; les Etats-Unis ne sont pas intervenus essentiellement pour le pétrole ; ce fut une lutte missionnaire, pour la démocratie. En définitive, la question soulevée par cette guerre est la suivante : peut-on exporter la démocratie par la force ?

Pour comprendre ce conflit dont les médias se sont largement fait l’écho au moment où il se déroulait, il est nécessaire d’en cerner les causes lointaines et immédiates, la série d’événements inéluctable qui y a conduit, son déroulement et ses conséquences.

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11 Septembre : le tournant

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Quand on considère la géographie du Moyen-Orient, on s’aperçoit que l’Irak est entouré, entre autres pays, par l’Arabie saoudite au sud, le Koweït au sud-est, et l’Iran à l’est. L’analyse géopolitique et historique que nous allons effectuer prend en compte ces trois pays.

En 1979, avec la révolution islamique, l’Iran, jusqu’alors alliée des Etats-Unis, bascule dans l’opposition aux Américains. L’Iran, rapidement, supporte de plus en plus mal la présence américaine dans la région en raison de l’islamisme, qui est au pouvoir et qui nourrit le nationalisme iranien. Lorsque l’Irak attaque l’Iran en 1980, il est soutenu par les Etats-Unis qui bénéficient d’un poste avancé dans la région. Cependant, dans les années 1980, les monarchies du golfe étranglent financièrement le régime de Saddam Hussein qui, ne supportant plus cette situation, envahit le Koweït en août 1990, provoquant ainsi la guerre du Golfe de 1990-1991. Les Etats-Unis en profitent alors pour pérenniser leur présence militaire en installant des troupes en Arabie saoudite afin de redessiner un équilibre géopolitique et stratégique dans la région.

Pourtant, avec les attentats du 11 septembre 2001, l’islamisme bouleverse l’équilibre de la région. C’est un tournant décisif. En effet, jusqu’alors, les attentats islamistes se déroulaient loin du territoire des Etats-Unis, au-delà de la frontier. Le fait que ces attaques ont été perpétrées sur le sol américain, leur dimension spectaculaire, le grand nombre de victimes et, surtout, les liens entre l’Arabie saoudite et les terroristes ainsi mis en lumière, vont pousser les Etats-Unis à agir. Après l’Iran et l’Irak, c’est l’Arabie saoudite qui n’est plus un allié stable pour les Américains. Or, la nécessité d’une présence militaire au Moyen-Orient est cruciale pour l’approvisionnement en pétrole des marchés occidentaux.

Des enjeux pétroliers concernant tout l’Occident

En effet, le pétrole constitue bien un enjeu de l’intervention américaine. Mais cette dernière ne concerne pas seulement les intérêts américains, mais aussi ceux des autres pays occidentaux, et a pour but de faire face à un danger incarné par… l’Asie. Cette dernière se tourne presque exclusivement vers le Moyen-Orient pour son approvisionnement en pétrole : plus de 70 % du pétrole importé vient de cette région. D’autre part, le Moyen-Orient exporte 60 % de son pétrole vers l’Asie et on estime que vers 2020 il en exportera 80 %. Or, la montée des forces islamistes, par définition anti-occidentales, dans cette région, fait craindre à un rapprochement entre le Moyen-Orient et l’Asie au détriment des pays occidentaux. Par conséquent, après la défaillance de l’Arabie saoudite, l’Irak devient la cible privilégiée pour les Étast-Unis et pour tous les pays occidentaux en général afin d’instaurer un nouvel équilibre dans cette région hautement stratégique.

Mais les enjeux pétroliers de la guerre en Irak de 2003 s’arrêtent là. Affirmer que George Bush a fait la guerre pour s’approprier le pétrole irakien – qui représente 10 % des réserves mondiales, ce qui est énorme – est absurde. En effet, à l’issue de la guerre du Golfe de 1990-1991, un programme appelé « Pétrole contre nourriture » était destiné à réduire les souffrances des Irakiens causées par les sanctions économiques prises après l’invasion du Koweït. Il consistait pour l’Irak à vendre son pétrole en échange de nourriture, de médicaments et de nombreux services pour la population, tout cela sous la supervision de l’ONU. Saddam Hussein accepta le programme en signant un accord en mai 1996. C’est par le truchement de la résolution de l’ONU instituant le programme « Pétrole contre nourriture » que les Américains contrôlaient l’essentiel de la production pétrolière de l’Irak et instrumentalisaient ainsi Saddam Hussein. En outre, la production pétrolière du pays a représenté, en 2004, 2 millions de barils par jour contre 3 millions en 1979. En 2004 toujours, l’Irak n’a représenté que 2,6 % de la production mondiale. Ainsi, il est difficile de soutenir que les Etats-Unis voulaient à tout prix exploiter le pétrole irakien.

Saddam Hussein, responsable de sa propre chute

Si le pétrole n’est donc pas la cause principale de la guerre en Irak en 2003, quelles sont les autres raisons ayant poussé les Etats-Unis à intervenir ? George Bush a justifié l’intervention en prétextant la présence d’armes de destruction massive. Saddam Hussein en a effectivement possédé : c’est d’ailleurs elles qui lui ont permis d’exterminer les Kurdes en 1988. Dès avril 1991, il accepte la résolution 987 de l’ONU prescrivant la destruction de ses armes. Mais entre-temps, le dictateur a décidé de mettre au point une autre arme de destruction massive. En effet, au moins dès 2002, l’Irak fait partie, avec la Libye, la Corée du Nord et l’Iran, des quatre pays qui ont pris des mesures pour se doter de l’arme nucléaire. Saddam Hussein ne respecte donc pas la résolution 987. Et, à plus ou moins long terme, représente une menace réelle. Aussi, George Bush dénonce le caractère terroriste de l’Irak dans un discours le 29 janvier 2002. Le discours sur la présence d’armes de destruction massive en Irak développé par Colin Powell à la tribune de l’ONU vise toutefois moins à convaincre l’opinion internationale et répond plus à une mission de politique intérieure des Etats-Unis : il faut convaincre les citoyens de la légitimité du conflit.

Saddam Hussein, lui, adopte une stratégie paradoxale : il refuse d’admettre qu’il ne possède pas d’armes de destruction massive. S’il l’avait fait, les  Etats-Unis n’auraient peut-être pas envahi l’Irak. Mais le dictateur, qui a toujours voulu donner de lui l’image d’un puisant, aurait trouvé cette attitude humiliante. Finalement, il est le propre responsable de sa chute.

En réalité, la véritable raison de l’intervention américaine réside dans la volonté d’instaurer la démocratie. Les Etats-Unis souhaitent ce qu’ils appellent « un changement de régime ». Là où George Bush et ses conseillers font une erreur, c’est qu’ils espèrent dans la région un « effet domino », un phénomène de « contagion démocratique ». L’idée est de porter le premier coup à Bagdad. Ensuite, un Irak devenu démocratique doit s’imposer comme modèle et ainsi obliger les pays voisins à entreprendre des réformes pour survivre. Le pétrole irakien, remis sur le marché international, sera un concurrent de l’Arabie saoudite qui, affaiblie, devra s’engager à lutter contre le terrorisme pour bénéficier de la protection américaine. Les Palestiniens, privés de réseaux terroristes, seront dans l’obligation de négocier avec Israël pour élaborer la paix au Proche-Orient. Finalement, l’idée est de remodeler le Moyen-Orient en y installant la démocratie. Mais un fossé va séparer les intentions des résultats.

Déclenchement de la guerre le 20 mars

Comment s’est déroulée la guerre ? On l’a dit, le 11 Septembre a poussé les Américains à intervenir en Irak. Les événements commencent à s’enchaîner à partir de janvier 2002. Dans son discours sur l’état de l’Union le 29 janvier, déjà mentionné, George Bush dénonce le terrorisme de l’Irak mais aussi de la Corée du Nord et de l’Iran. Puis, le 11 octobre, une large majorité du Congrès autorise le recours à la force armée dans le cadre d’une résolution de l’ONU.

Ainsi, le 8 novembre, Londres et Washington présentent la résolution 1441 stipulant que Saddam Hussein dispose de trente jours pour révéler tous les programmes de mise au point d’armes chimique, biologique et nucléaire, faute de quoi, il s’exposera à de « graves conséquences ». La résolution est adoptée et des inspecteurs du désarmement partent pour Bagdad. Mais en janvier et février 2003, les directeurs des inspecteurs demandent qu’un délai soit accordé au dictateur : la proposition est soutenue seulement par la Russie, la France et l’Allemagne. Au contraire, la Grande-Bretagne, l’Espagne, l’Italie, le Portugal, le Danemark, la Pologne, la Hongrie et la République tchèque soutiennent la démarche américaine de faire la guerre. Ce soutien pousse George Bush à agir sans l’approbation de l’ONU : la guerre n’est donc pas légitime d’un point de vue strictement juridique. Mais, d’une part, il ne faut pas oublier que les relations internationales ne relèvent qu’en partie du droit international, et d’autre part, Saddam Hussein était le premier à ne pas respecter ce droit dans la mesure où il violait la résolution 987.

Les Etats-Unis adressent donc un ultimatum au dictateur irakien le 17 mars : dans les quarante-huit heures, il doit avoir quitté le pays. Le 20 mars, la guerre éclate.

Une véritable réussite militaire

Quelles sont les forces en présence lors de ce conflit ? Du côté des forces coalisées, 250 000 hommes sont mobilisés : une écrasante majorité d’Américains, une division blindée britannique et des éléments fournis par les alliés (Japon, Australie, Espagne notamment). D’un point de vue technologique, les Américains sont supérieurs : en effet, les troupes utilisent des systèmes de communication entre elles très élaboré, ce qui fait que chacun travaille en réseau. Ainsi, toutes les unités participant au combat reçoivent la même information en temps réel. Elles savent donc tout de la localisation et des capacités de l’ennemi. En revanche, les Britanniques, ne bénéficiant pas de ce matériel de pointe, centralisent toutes les informations au QG qui la relaie ensuite auprès des combattants. Enfin, les Etats-Unis apportent leur soutien aux forces kurdes basées au nord du pays.

Face aux troupes coalisées se trouvent les forces irakiennes. Elles sont fortes de 300 000 à 400 000 hommes au total : la Garde nationale, le corps d’élite, comporte 60 000 hommes ; l’armée régulière, compte entre 150 000 et 200 000 hommes mais elle est mal entraînée et équipée et minée par les désertions ; des volontaires irakiens – les fedayins – rejoignent l’armée ainsi que des étrangers. Le matériel, quand il ne manque pas, est ancien. Saddam Hussein peut aligner 2 000 chars soviétiques, vieux d’un demi-siècle, et 150 canons. En outre, il est privé d’aviation et de DCA.

Les Anglo-Américains envahissent l’Irak après une brève campagne aérienne. Les Britanniques débarquent dans la péninsule de Fao afin de sécuriser les champs pétrolifères de Rumaila et de prendre Bassora, la deuxième ville du pays. L’US Army pour sa part suit deux axes de progression pour se rendre le plus rapidement possible à Bagdad : la troisième division d’infanterie progresse dans la vallée de l’Euphrate en se portant sur Bagdad via Karbala ; la première division de Marines se dirige sur la capitale en passant par Jalibal et Nassiriya.

Globalement, les forces coalisées ne rencontrent guère d’obstacles. À Nassiriya, les combats sont tout de même très violents les 22 et 23 mars et la ville ne tombe qu’à la fin du mois. La ville d’Hilla tombe aussi après de durs combats, du 2 au 10 avril. Surtout, deux facteurs contribuent à ralentir l’offensive : une tempête de sable début avril a contraint au blocage de certains matériels et la logistique a obligé à faire une pause. Mais de manière générale, l’offensive est très rapide.

L’attaque contre Bagdad est lancée le 5 avril ; le 9, la ville est prise. Ce succès, rapide, qui n’a provoqué que des pertes limitées dans les deux camps, a été permis par les renseignements fournis grâce aux photographies aériennes : les Américains ont pu ainsi localisé parfaitement leurs cibles dans une grande ville qui leur était inconnue. Le 1er mai, George Bush annonce la fin officielle de la guerre. Cette dernière est, sur le plan militaire, une véritable réussite.

La paix règne dans les neuf dixièmes de l’Irak

En revanche, sur le plan politique, le bilan est plus mitigé. En effet, les Américains ont cru qu’il serait aisé de remplacer l’ancien régime. Or, sous Saddam Hussein, les sunnites, qui sont minoritaires dans le pays – environ 30 % de la population – bénéficiaient de privilèges qu’ils ont perdu après la chute de la dictature. Comme les chiites sont majoritaires, en vertu des règles de la démocratie, ils ont obtenu la majorité aux élections à l’Assemblée nationale provisoire de janvier 2005 et aux élections législatives du 15 décembre 2005 à l’issue desquelles ils remportent 128 sièges sur 275.

C’est pourquoi les sunnites entrent dans une logique de guerre asymétrique en multipliant attentats, opérations kamikazes et enlèvements : si certains de leurs méfaits atteignent des occidentaux – soldats américains, journalistes comme la Française Florence Aubenas –, la cible privilégiée reste les chiites. Mais il est vrai aussi que les attentats visent aussi à mobiliser l’opinion publique des pays membres de la coalition contre la présence militaire, la faisant ainsi devenir des alliés objectifs des terroristes.

Toutefois, les troubles persistent en Irak dans la partie qu’on appelle le triangle sunnite, c’est-à-dire une région comprise entre Bagdad, Tikrit, au nord-ouest de la capitale, et Ramadi, à l’ouest de Bagdad. En réalité, la paix règne dans les neuf dixièmes du pays. Dans les petites villes et les villages les soldats américains restent populaires et la majorité des Irakiens est satisfaite de la chute de Saddam Hussein. Et même si la situation est difficile, elle n’est pas encore perdue pour les membres de la coalition. Toutefois, la stabilisation du pays est encore loin d’être effective et George Bush a agi sans prévoir de plan pour stabiliser l’Irak, ignorant les héritages historiques tels que la complexité des tribus, des ethnies, des religions et leurs déchirements. L’autre erreur des Américains a été de dissoudre l’armée irakienne alors qu’ils auraient pu la conserver pour s’appuyer dessus une fois la guerre terminée.

Peut-on exporter la démocratie par la force ?

L’autre conséquence majeure de la guerre est la chute de la dictature de Saddam Hussein. Beaucoup d’Irakiens sont reconnaissants aux forces coalisées d’avoir mis fin à leurs souffrances. De plus, la menace nucléaire qu’aurait pu faire peser Saddam Hussein est désormais supprimée.

Surtout, le dictateur irakien doit répondre des crimes qu’il a commis : son procès a débuté le 19 octobre 2005. Il est jugé pour « crime de guerre, crime contre l’humanité et génocide ». Il est responsable, notamment, du gazage de 5 000 Kurdes à Halabja en 1988 et de la répression d’une rébellion chiite dans le sud du pays en mars 1991 qui fit 300 000 morts. Il doit aussi répondre des deux guerres qu’il a menées, contre l’Iran entre 1980 et 1988, et contre le Koweït en 1990.

Ainsi, c’est ce type de crimes que la guerre a aussi arrêté. Et les personnes qui s’opposaient au conflit doivent admettre qu’elles étaient prêtes à ce que ces exactions continuent, que le peuple irakien continue de souffrir et qu’elles prenaient le risque de laisser à Saddam Hussein la possibilité de se doter de l’arme nucléaire. Une perspective qui n’était, évidemment, pas souhaitable.

Finalement, la question posée par cette guerre n’est pas nouvelle : peut-on installer la démocratie par la force ? C’est déjà le débat qui divisait les révolutionnaires français en 1791-1792 au cours duquel Robespierre prononça ces mots : « La plus extravagante idée […] est de croire qu’il suffise à un peuple d’entrer à main armée chez un peuple étranger pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n’aime les missionnaires armés. » D’un autre côté, il est aussi vrai que les dictateurs ne comprennent qu’un seul langage : celui de la force.

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Bibliographie :
BACHARAN, Nicole, Faut-il avoir peur de l’Amérique ?, Paris, Seuil, 2005.
CHAUPRADE, Aymeric, « Etats-Unis, Russie, Chine. Guerre pour le pétrole ! », in L’Histoire, n° 279, septembre 2003, pp. 56-59.
KEEGAN, John, « Chronique d’une guerre de 26 jours », in L’Histoire, n° 308, avril 2006, pp. 36-45.

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