Qu’est-ce que les Lumières ?

Qu'est-ce que lumièresLes Lumières : cette expression est intimement liée à une époque, le XVIIIe siècle, et à des phénomènes aussi divers que l’opinion publique, les philosophes, les progrès techniques… A priori, elle renvoie à un concept clair. Mais à y regarder de plus près, on se rend compte que les Lumières correspondent à quelque chose de plus complexe. En fait, il s’agit d’une véritable révolution, un bouleversement de la pensée mais aussi de tout l’environnement matériel.

Quelle définition pourrait-on trouver des Lumières ? Quelle définition serait capable de synthétiser des éléments très divers tout en montrant bien la diversité des Lumières ? Une définition possible tiendrait en trois idées-forces : 1) le triomphe de la raison ; 2) la foi dans le progrès ; 3) la recherche du bonheur terrestre.

Raison et rationalisme

 

La raison est la première grande caractéristique des Lumières. Elle doit être permise par la tolérance. Ainsi, Kant affirme que la liberté est essentielle pour faire un usage public de sa raison. La tolérance, c’est-à-dire le fait d’accepter l’opinion des autres, s’exprime bien dans des lieux de sociabilité du XVIIIe siècle comme les salons ou les cafés.

Ce qu’on appelait au début les « bureaux d’esprit » sont nés sous la Régence. Ce sont des salons littéraires où l’on discute de tout – littérature, beaux-arts, sciences, politique – mais sans approfondir. Vers le milieu du XVIIIe siècle, ils s’orientent vers la formulation d’idées nouvelles et accueillent les meilleurs esprits du temps : écrivains, artistes, personnalités étrangères… Ils sont dominés par les femmes : celui de madame Geoffrin est le plus célèbre. La marquise du Deffand reçoit quant à elle Montesquieu et d’Alembert, entre autres. Sa protégée, Julie de Lespinasse, ouvre elle aussi un salon où se pressent d’Alembert, Condorcet, Turgot.

Les cafés, autres lieux de sociabilité, existent depuis la fin du XVIIe siècle. La dégustation des boissons venues d’outre-mer est l’occasion de discuter. Le Procope, à Paris, est l’un des cafés les plus connus. Il existe toujours.

La liberté se traduit aussi par une forte augmentation au XVIIIe siècle du nombre d’imprimés en Angleterre mais aussi en France où la censure est déjouée. Par exemple, en France, Malesherbes devient directeur de la Librairie en 1750, c’est-à-dire qu’il contrôle les publications et dirige la censure. À ce poste, il s’oppose à cette dernière, favorise la publication de l’Encyclopédie et d’autres ouvrages philosophiques. Voltaire apprend à ruser avec la censure : il publie ses ouvrages un peu partout en Europe sous différents pseudonymes : les autorités ne peuvent empêcher la diffusion des idées et, par conséquent, le triomphe de la raison. Car la production importante d’ouvrages imprimés aboutit à une offre abondante et variée qui permet à chacun de se faire sa propre opinion, autrement dit, de faire appel à ses facultés intellectuelles, à sa raison.

Kant a bien illustré l’effort que l’exercice de la raison implique : dans « Qu’est-ce que les Lumières ? », en 1784, il écrivit en effet : « Les Lumières sont la sortie de l’homme d’un état de minorité qu’il doit s’imputer à lui-même. La minorité est dans l’incapacité de se servir de sa propre intelligence sans être guidée par une autre intelligence. […] On est soi-même responsable de cet état de minorité quand la cause tient non pas à une insuffisance de l’entendement mais à un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. » (1)

La raison se manifeste de plusieurs manières selon les pays. En Europe, globalement, la raison se concilie très bien avec la religion. En revanche, en France, la raison se manifeste de manière beaucoup plus radicale, sous une forme anticléricale : c’est la spécificité française des Lumières.

L’urbanisme aussi est marqué par la raison : la ville du XVIIIe siècle est organisée de manière rationnelle. Par exemple, la ville de Turin est embellie considérablement sous l’impulsion de la monarchie de Savoie : un plan d’urbanisme est conçu par Garini et les travaux sont poursuivis par Juvara. Le résultat est une ville où la majorité des rues se croisent à angle droit. La rationalité des Lumières s’exprime ici dans le plan de la ville. Elle se manifeste également dans l’organisation de la police. Ainsi, en 1702, la police parisienne est réorganisée : Paris est divisé en vingt quartiers en fonction des densités de population et des activités, le nombre de commissaires par quartier dépend de la taille de ce dernier, les commissaires sont nommés en fonction de leur compétence, de leur ancienneté et de la difficulté du quartier. Cette réorganisation suppose donc une véritable réflexion, une politique réfléchie de l’occupation et de l’administration de l’espace. Un dernier exemple peut illustrer la présence de la rationalité des Lumières en ville : c’est celui de Naples. En 1779, douze quartiers sont créés. En 1798, un nouveau découpage divise la ville en soixante-douze quartiers comprenant chacun dix-neuf rues. L’objectif est de rendre la distance parcourue par la police la plus courte possible. Là encore, une organisation rationnelle de la ville a été mise en place.

La raison s’affirme donc dans de multiples domaines au XVIIIe siècle et peut être donc considérée comme le premier grand principe des Lumières.

La foi dans le progrès

Le progrès est un autre grand principe qui domine au XVIIIe siècle. Cette idée de progrès est permise par une nouvelle conception du temps. Ainsi, Condorcet publie un ouvrage intitulé Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain dans lequel il n’assigne aucune limite au progrès de l’humanité. Cette vision du temps disqualifie donc la tradition, le passé et valorise au contraire l’avenir : le futur est supérieur au passé. Toutefois il faut noter qu’un philosophe des Lumières ne partageait pas cette idée de progrès : il s’agit de Rousseau pour qui, on le sait, l’homme est bon par nature et que c’est la société qui le corrompt. Le progrès est donc un mal selon Rousseau. Toujours est-il que le progrès, aux yeux de la majorité des philosophes, implique de faire du neuf afin de se détacher du présent et du passé, dévalorisés.

C’est ce qui explique la diffusion du cartésianisme. Ce dernier est la combinaison entre la méthode de Descartes – le doute méthodique – et l’intérêt pour les sciences expérimentales. Le sensualisme se développe aussi : en effet, il prône le principe de l’observation du concret à partir de laquelle on pourra obtenir la vérité. Ce goût pour le cartésianisme est l’une des causes des progrès techniques du XVIIIe siècle. On veut expérimenter par soi-même dans tous les domaines : marine, armée, industrie…

Ainsi, dans toute l’Europe se multiplient les sociétés d’agriculture entre les années 1750 et 1780. Ces sociétés pratiquent des expérimentations, diffusent leurs résultats, encouragent la réflexion en matière agronomique. En matière militaire, la principale innovation réside dans le fusil : utilisé dès 1689 en Allemagne, il détrône progressivement le mousquet car il est plus maniable, plus léger et plus rapide à recharger. Dans le domaine maritime, différentes académies de science et de marine fournissent des données scientifiques afin d’améliorer la construction des navires, notamment en ce qui concerne la résistance à l’air, la stabilité du bateau. Le sextant est inventé vers 1750, le calcul des longitudes devient possible grâce à la mise au point du chronomètre d’Harrison en 1761. Le premier bateau à vapeur, œuvre de Jouffroy d’Abbans, circule sur le Doubs en 1776.

Enfin, dans le domaine industriel, les améliorations techniques s’expliquent par le développement du commerce : de nouveaux marchés apparaissent, une nouvelle demande est à satisfaire, il faut donc produire plus. Dans le textile, Kay invente la navette volante en 1733, Hargreaves la spinning jenny en 1765, Highs le waterframe deux ans plus tard, Crampton la mule jenny en 1779. Enfin, c’est Cartwright qui met au point la machine à tisser mécanique en 1785. Dans la métallurgie, les frères Darby mettent au point en 1735 la fonte au coke. La machine à vapeur, connue dès le XVIIe siècle, est perfectionnée par Watt à partir de 1769. Le même Watt invente la machine à vapeur à double effet en 1784. D’autres inventions sont promises à un bel avenir : le premier paratonnerre, mis au point par Benjamin Franklin, date de 1752 et pénètre en France en 1782 ; le premier téléphone, de Dom Gauthey, date de 1782 ; le ballon à hydrogène des frères Montgolfier est lancé en 1783.

Ces événements reflètent bien l’idée de progrès qui s’est propagée au XVIIIe siècle. La certitude expérimentale gouverne le progrès scientifique qui permettra l’épanouissement de l’homme.

Le bonheur terrestre

En 1725, Fontenelle publie Du bonheur. En 1733, Alexander Pope publie son Essai sur l’homme dans lequel il donne la définition suivante du bonheur : « la finalité de notre être et son but ». En d’autres termes, l’homme doit chercher le bonheur sur terre, c’est ce qui lui donne un sens à sa vie. Il n’a plus besoin d’attendre la mort et la venue du bonheur céleste. En définitive, la croyance au bonheur terrestre correspond à une laïcisation de la notion de salut.

L’époque des Lumières, de ce point de vue, laisse croire que le bonheur terrestre est réalisable. Les progrès scientifiques et techniques ont été permis parce que, précisément, la volonté d’améliorer l’existence des hommes sur terre existait. Des sociétés d’agriculture et des ouvrages agronomiques comme celui de Lavoisier publié en 1787 sous le titre Les statistiques agricoles et les projets de réforme avaient pour but de permettre des réformes qui devaient améliorer les conditions de vie des hommes.

La ville des Lumières traduit aussi l’idée du bonheur terrestre. L’éclairage public fait son apparition dans les villes : dès 1667 à Paris, en 1681 à Copenhague, 1687 à Vienne et 1705 à Dresde. Au sein même des maisons et des appartements, la spécialisation des lieux émerge. De nouveaux meubles et des objets plus variés apparaissent. En 1786 est inventé le mot confortable. Ainsi, la vie matérielle s’améliore, l’existence ici-bas devient meilleure : ces changements dans la vie matérielle traduisent donc bien aussi la recherche du bonheur terrestre.

Une religion utilitaire caractérise les Lumières : l’exemple du joséphisme est significatif. L’impératrice Marie-Thérèse et l’empereur Joseph II prennent une série de mesures afin de se montrer utile pour améliorer les conditions d’existence des plus démunis : là encore, la recherche du bonheur terrestre sous-tend ces actions.

Ainsi, trois grands principes semblent caractériser les Lumières : raison, progrès et bonheur terrestre. Ils se manifestent de différentes façons. Si l’on devait donner une définition des Lumières, on pourrait alors dire qu’il s’agit d’un ensemble de courants d’idées, d’événements, de phénomènes et de réalisations concrètes traduisant le triomphe de la raison, la foi dans le progrès et la recherche du bonheur terrestre. Cette définition n’est pas très précise mais elle a au moins l’avantage d’englober les aspects très divers des Lumières.

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Aller plus loin :
DELON (M.) (dir.), Dictionnaire européen des Lumières, Paris, PUF, 1997.
DUPRONT (A.), Qu’est-ce que les Lumières ?, Paris, Gallimard, 1996.
ROCHE (D.) et FERRONE (E.), Le Monde des Lumières, Paris, Fayard, 1990.
ROCHE (D.), La France des Lumières, Paris, Fayard, 1993.
« La révolution des Lumières » (dossier), L’Histoire, mars 2006, n° 307, pp. 34-61.

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Note
(1) « Qu’est-ce que les Lumières ? » (1784) de Kant

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