Non à une histoire officielle !

Non à une histoire officielle !Une querelle divise les historiens sur une question de première importance : l’Etat peut-il légiférer sur l’histoire ? Nous prenons parti en reprenant la formule de la revue L’Histoire : « La vérité historique ne se décrète pas au Parlement ».

Le 23 février 2005, a été promulguée une loi sur « le rôle positif » de la colonisation. C’est la quatrième fois en quinze ans que l’Etat se permet d’intervenir, par le truchement d’une série de lois, dans un domaine qui ne lui appartient absolument pas. Une pétition intitulée Liberté pour l’histoire demandait le retrait des lois « contraignant la recherche et l’enseignement de l’histoire ». Mais une contre-pétition, Ne mélangeons pas tout, s’oppose à l’abrogation d’un de ces textes, la loi Gayssot.

Il faut d’abord rappeler ce que sont ces lois. Le 13 juillet 1990 était promulguée la loi Gayssot qui condamnait les propos négationnistes visant à nier l’existence de crimes contre l’humanité, et en particulier celle des chambres à gaz nazies. Ensuite, le génocide arménien était reconnu par la loi du 29 janvier 2001. Le 23 mai de la même année, la loi Taubira reconnaissait « la traite et l’esclavage en tant que crime contre l’humanité ». Et en 2005 donc, l’article 4 de la loi du 23 février stipule : « Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ».

Cette irruption étatique dans le domaine des historiens est inacceptable dans la mesure où elle traduit une volonté de mettre en place une histoire officielle. Ce qui a pour conséquence de porter atteinte à des libertés fondamentales. Cette instauration d’une histoire officielle a commencé avec la loi Gayssot.
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Certes les négationnistes propagent des idées détestables mais le danger de la loi de 1990 est de les favoriser dans leur entreprise en instituant le doute. Madeleine Rebérioux a ainsi écrit : « Imagine-t-on le doute rampant qui va s’emparer d’esprits hésitants ? « On nous cache quelque chose, on ne nous dit pas tout, le débat est interdit… » Imagine-t-on les réactions de tels adolescents à qui les enseignants tentent d’inculquer un peu d’esprit critique ? » (1). De plus, Yves Ternon, l’un des signataires de la contre-pétition, déclare que le texte Liberté pour l’histoire « fait un amalgame entre des textes complètement différents ». Mais justement : c’est Madeleine Rebérioux qui, à propos de la loi Gayssot, mettait en garde contre l’« extension un jour à d’autres domaines que le génocide des juifs » (1) de l’arsenal législatif dans le domaine de l’histoire. Elle ne s’est pas trompée car trois autres lois ont suivi, nous l’avons vu. Enfin, la contre-pétition pose la question suivante : « Quel historien a donc été empêché par la loi Gayssot de travailler sur la Shoah et d’en parler ? » Les historiens, effectivement, sont libres. Mais les négationnistes, non. Il importe ici de rappeler un grand principe : La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 est placée en préambule de la Constitution française. Or, elle stipule, dans son article 11 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ». Le danger de la loi Gayssot est donc de permettre aux négationnistes de se faire passer pour des martyrs, car tous les hommes sont égaux en droit d’après cette même Déclaration. On ne peut pas retirer ce droit à une partie de la population, même infime, sous quelque prétexte que ce soit. On ne peut établir des parcelles de liberté dans la mesure où cela revient à pénaliser certains individus par rapport à d’autres. Il faut bien comprendre que la liberté est indivisible. La liberté d’expression est d’abord celle des gens avec lesquels nous ne sommes pas d’accord : c’est la base de la démocratie. De surcroît, l’exposition de tels propos oblige à la vigilance des autres, au travail incessant de la mémoire, au rappel des faits et, finalement, à maintenir un certain « contrôle » et garantir la vérité. Au contraire, la loi Gayssot classe ces propos hors la loi : l’on sait très bien que tout ce qui est du domaine de la clandestinité est beaucoup plus difficile à détecter, à surveiller. Par conséquent, la loi Gayssot peut avoir pour effet pervers de favoriser les négationnistes…
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Ensuite, la loi Taubira est elle aussi inacceptable dans la mesure où elle passe soigneusement sous silence la traite saharienne pratiquée par les Arabes et qui a constitué le trafic d’hommes le plus important de l’histoire et l’esclavage qui existait dans les sociétés africaines, dans la Grèce et la Rome antique. Elle se permet de légiférer en histoire uniquement pour satisfaire des revendications communautaristes et commet en outre le péché d’anachronisme. Car aux termes de cette loi, les Grecs ont donc des ancêtres criminels, Aristote, Platon, Montesquieu, Jefferson, Washington sont des criminels… (3) D’autre part, cette loi porte atteinte à la liberté d’expression : sa première victime est l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau. Ce chercheur sérieux, professeur à l’université de Lorient, a été assigné devant le tribunal de grande instance de Paris en novembre dernier par le collectif des Antillais-Guyanais-Réunionnais. Ce dernier lui reprochait ses propos tenus dans le Journal du Dimanche du 12 juin qui niaient « le caractère de crime contre l’humanité qui a été reconnu à la traite négrière ». En fait, l’historien soulignait le fait que, en qualifiant la traite et l’esclavage de « crime contre l’humanité », cette loi rendait possible un lien avec le génocide des juifs. Or, la traite et l’esclavage ne sont pas des génocides.
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Le législateur n’est pas un historien. « La vérité historique ne se décrète pas au Parlement » proclamait la revue L’Histoire à propos de la loi Gayssot. L’historien est un scientifique, et par conséquent, il doit être libre pour travailler. La science récuse toute autorité, quelle qu’elle soit. Ce n’est pas un Etat qui a décrété que la Terre tournait autour du Soleil, mais ce sont des scientifiques libres qui l’ont établi. De même, un historien doit pouvoir mener ses recherches de manière libre, sans avoir à subir de pression de la part d’une autorité.
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La « Patrie des Droits de l’Homme » se permet de décréter l’histoire : il s’est déroulé ceci, de telle manière et pas autrement… Si donc ce sont les lois qui écrivent l’histoire, à quoi sert l’historien ? Imagine-t-on le risque de déresponsabilisation que ces lois impliquent ? S’il suffit de brandir un Code pénal pour dire l’histoire, il faut donc en conclure que la recherche, l’établissement des événements, de leurs causes et de leur enchaînement, leur confrontation – qui est le travail de l’historien – sont inutiles. À quoi bon travailler, faire des recherches, argumenter, s’informer et enseigner puisque l’Etat prétend déjà détenir la vérité et qu’il l’inscrit dans la loi ?
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Entre les historiens sérieux il n’existe pas de débat sur l’existence des chambres à gaz. Certes. Mais les négationnistes, eux, veulent faire croire qu’il peut y en avoir un. Et bien le seul moyen de lutter efficacement contre eux, c’est précisément de leur opposer la somme des recherches menées par les historiens sur le sujet, la documentation abondante sur les camps de la mort, les preuves des crimes nazis, tout cela dans une argumentation implacable. Et de cette manière, on prouvera les mensonges des négationnistes en évitant justement les doutes qui pourraient s’immiscer dans des « esprits hésitants ». Refuser le dialogue avec les négationnistes, comme le veut la loi Gayssot qui interdit à ces personnes de s’exprimer, c’est leur laisser le champ libre. Cette loi est inutile : les réseaux comme l’Amnistie nationale pour les internés et les victimes de la loi Gayssot (ANIV) et internet sont de formidables moyens de propagation des idées négationnistes. Surtout, le négationnisme a paradoxalement considérablement aidé les historiens en stimulant la recherche. Je cite l’Américain Raul Hilberg, l’auteur de La Destruction des Juifs d’Europe : « Faurisson et d’autres, sans l’avoir voulu, nous ont rendu service. Ils ont soulevé des questions qui ont eu pour effet d’engager les historiens dans de nouvelles recherches. Ils ont obligé à rassembler davantage d’informations, à réexaminer les documents et à aller plus loin dans la compréhension de ce qui s’est passé. » (4) Non seulement il n’est nul besoin de légiférer en histoire mais de surcroît, les historiens n’ont pas attendu les parlementaires pour agir ! La société civile se montre ici bien plus efficace que l’État…
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De la même manière, la loi du 23 février 2005 n’a pas à dire comment on doit enseigner la colonisation. Les enseignants et les réalisateurs des manuels scolaires n’ont pas attendu cette loi pour « enseigner de façon claire une histoire compliquée » selon les mots de Laurent Wirth, C’est même, précisément, leur fonction ! Selon Benoît Falaize, un spécialiste de l’enseignement de la colonisation, les manuels actuels sont « globalement très satisfaisants ». (5)
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L’Etat français s’est déjà permis à quatre reprises de définir, par décret, la vérité historique. La voie semble bel et bien ouverte à un empiétement réel de l’Etat sur un domaine qui ne lui appartient pas, à savoir l’histoire. La menace doit être prise au sérieux. Le meilleur exemple de la dangerosité d’une telle intervention étatique est celui de la loi du 23 février 2005 : le 29 novembre 2005, la proposition de loi visant à abroger le scandaleux article 4 fut rejetée par 183 voix contre 94.
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La loi du 23 février dernier a suscité une vive polémique surtout en raison de son contenu. Mais il faut percevoir qu’au-delà de l’histoire de la colonisation, c’est l’histoire entière que l’Etat semble vouloir s’approprier par les lois. Sur le long terme, le plus grand risque est l’instauration d’une histoire officielle.
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Notes
(1) « Contre la loi Gayssot » par Madeleine Rebérioux, historienne et présidente d’honneur de la Ligue des Droits de l’Homme, paru dans Le Monde.
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(2) Rousso, Henri, « Le négationnisme est une parole de haine », in L’Histoire, n° 294, janvier 2005, pp. 58-59.

(3) La traite, un crime contre l’humanité ? (par André Larané, sur le site Jours d’histoire).

(4) Cité par Valérie Igounet dans « Le cas Faurisson. Itinéraire d’un négationniste », in L’Histoire, n° 238, décembre 1999, pp. 72-77.

(5) Cité par Antoine de Baecque dans « Si l’Assemblée veut faire l’histoire… », in Libération, 30 novembre 2005, page 4.

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