La Corée du Nord : un mouroir

Corée du NordLa Corée du Nord est le pays le plus fermé au monde. Un régime communiste s’y est installé dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Un régime qui est toujours en place et qui se révèle être un épouvantable cauchemar pour les habitants du pays. Comme le montre le témoignage d’un bourreau, Kwon Hyok.

L’histoire de la Corée du Nord débute en 1945. Le Japon est anéanti et le 9 août, les Soviétiques font leur entrée en Mandchourie. Le lendemain, ils pénètrent en Corée, qui est alors une colonie japonaise. Mais les Etats-Unis, inquiets de cette poussée communiste au sud, proposent une occupation partagée de la péninsule coréenne. Staline accepte : c’est le 38e parallèle qui fixe la frontière. L’existence de deux Corée ne doit être que provisoire.

Kim Il Sung transforme le sable en riz et marche sur les flots !

 

En décembre 1945 se tient une réunion des ministres des Affaires étrangères alliés qui décide qu’au bout de cinq ans, le territoire devra accéder à l’indépendance. Mais rapidement, le parti communiste coréen, appelé Parti du Travail de Corée du Nord, prend le pouvoir au nord du 38e parallèle ; le chef s’appelle Kim Il Sung.

Ce dernier met sur pied une importante armée et crée des « comités populaires » dans les campagnes. De plus, en mars 1946, une loi sur la répartition des terres confisque les terres appartenant aux associations religieuses, au Japon et aux « grands propriétaires » (est cataloguée comme « grand propriétaire » toute personne possédant au moins 5 hectares de terres). Enfin, le 10 août 1946, on procède à la nationalisation des industries, des banques et des transports. C’est donc une économie socialiste qui se met en place. En même temps, le contrôle politique du Parti communiste s’accroît.

Plusieurs rencontres entre Soviétiques et Américains ont eu lieu afin de préparer des élections générales dans l’optique de former un gouvernement ayant autorité sur toute la péninsule. Cependant, l’administration soviétique refuse que l’ONU intervienne en Corée du Nord. Les élections se déroulent donc uniquement en Corée du Sud, le 10 mai 1948. Le 8 septembre, la République populaire et démocratique de Corée (RPDC) est proclamée : c’est la naissance de l’État nord-coréen. Les troupes soviétiques se retirent.

Kim Il Sung veut en finir avec la Corée du Sud. Après une dernière entrevue secrète avec Staline, il attaque celle-ci le 25 juin 1950. Le conflit dure trois ans, à l’issue desquels la paix est signée à Mun Jom Pan en juillet 1953. La Corée du Sud et les Etats-Unis comptent chacun 50 000 morts. La Corée du Nord, 200 000.

Kim Il Sung consolide la dictature. Il est le Suryong, le « Leader ». Il impose le culte de la personnalité. Il s’invente des ancêtres qui ont combattu l’occupation japonaise. Selon les récits mythiques qui sont élaborés, Kim Il Sung aurait livré 100 000 batailles, transformé le sable en riz et même marché sur les flots ! Soixante-dix statues à son effigie sont édifiées, douze mille arbres et pierres sur lesquels est gravé son nom sont dressés et quarante mille salles d’études doivent célébrer sa gloire. Le 15 avril, le jour de son anniversaire, est décrété jour de la « grande fête nationale ».

La Corée du Nord : un État totalitaire

 

Kim Il Sung noue des liens avec ses alliés du bloc communiste. Le 15 mai 1958, il conclut un accord d’échanges et de coopérations économiques avec l’URSS. La Corée du Nord peut faire venir des techniciens, des produits manufacturés, de l’huile et du coton tandis qu’elle exportera des métaux non ferreux, de l’acier et de la soie. Mais en novembre 1960, l’URSS rééchelonne la dette de son partenaire, signe des difficultés financières de la Corée du Nord.

Les années 1960 voient le pays confronté au schisme entre Soviétiques et Chinois (1). En juillet 1961, URSS et Corée du Nord signent un traité « d’amitié » dans lequel elles proclament une « totale identité des vues ». Mais quelques heures plus tard, Kim Il Sung signe le même genre de traité avec Pékin ! En 1963, la Corée du Nord condamne la coexistence pacifique menée par Khrouchtchev. Néanmoins, les relations entre Moscou et Pyongyang ne sont pas rompues. Ainsi, lors des premiers bombardements américains sur le Vietnam en 1964, Kim Il Sung reçoit le président du Conseil soviétique qui affirme « l’unité des États socialistes face à l’impérialisme américain ».

Progressivement se met en place l’idéologie de Kim Il Sung. Elle est basée sur la doctrine du Djoutché. Cette doctrine préconise l’autosuffisance, affirme qu’il ne faut compter que sur ses propres forces, et valorise une certaine « coréanité ». Chaque membre de la société doit penser et vivre à travers le chef. La capitale, Pyongyang, ressemble à toutes les villes du bloc communiste : des bâtiments massifs, de larges rues et, partout, des slogans à la gloire du « Grand Leader ». La société nord-coréenne est divisée en trois groupes. Le premier (30 % de la population) comprend ceux sur qui le pouvoir peut s’appuyer. Le deuxième (50 %) constitue la classe « utile » mais dont il faut se méfier. Enfin, le troisième groupe (20 %) est représenté par la classe dite « hostile » qui doit être soumise, surveillée et corrigée.

Seuls les fonctionnaires peuvent circuler librement dans le pays. Tous les autres habitants doivent se munir d’une autorisation du Parti pour pouvoir se déplacer. La propagande sévit, avec pour corollaire, le contrôle de l’information : les fréquences des radios sont bloquées sur les stations officielles. Enfin, des camps de concentration sont créés.

En octobre 1975, à l’occasion du trentième anniversaire du Parti communiste, trois révolutions sont lancées. La première, d’ordre culturelle, consiste à rejeter toutes les traces de l’ancienne société. Ensuite, la révolution idéologique doit « révolutionnariser » et « classeouvriériser » tous les membres de la société afin de faire naître l’homme nouveau : il faut faire de vrais communistes. Enfin, la dernière révolution est technologique. Mais les statistiques officielles sont évidemment truquées : comment croire en l’augmentation du revenu national de 70 % ? La Corée du Nord est un véritable régime totalitaire.

François Mitterrand en Corée du Nord

 

La réalité est dure. Les difficultés ne cessent de s’aggraver. Le régime éprouve le plus grand mal à équilibrer sa balance des paiements, l’URSS augmente son prix de pétrole et revoit à la baisse les importations de métaux non ferreux depuis La Corée du Nord. En 1976, cette dernière ne peut pas rembourser sa dette extérieure.

Et pourtant, au début des années 1980, quelques personnalités visitent le pays. Parmi elles, François Mitterrand, futur président de la République française. En février 1981, lors de son voyage en Corée du Nord, il tient ces propos relatés par l’Agence France Presse (AFP) : le dictateur est décrit « comme un homme ayant beaucoup de bon sens et de réalisme et qui rit franchement. Kim Il Sung n’est pas du tout le personnage figé que laisse entendre la propagande écrite qui paraît dans nos journaux ».

Les années 1980 voient aussi la rivalité entre les deux Corée augmenter. Tandis que la Corée du Sud se démocratise et organise les Jeux olympiques en 1988, la Corée du Nord fait tout pour la déstabiliser. Ainsi, le 9 octobre 1983, une bombe explose à Rangoon, en Birmanie, lors du passage du président sud-coréen. Ce dernier échappe à l’attentat mais on relève tout de même vingt et un morts. Le 7 octobre 1987, un chalutier sud-coréen est attaqué à la mitrailleuse et coulé. Le 29 novembre, un avion de la Korean Airlines explose en plein vol à cause d’une bombe qui y a été déposée par les agents nord-coréens.

L’économie du pays est de plus en plus mal. Le 24 août 1987, les banques internationales annoncent que la Corée du Nord a une dette de 3 milliards de dollars et qu’elle est en cessation de paiements. Mais Kim Il Sung veut toujours aller de l’avant : en 1988-1990, il procède à une restructuration en changeant son personnel. Il affirme pouvoir faire passer la production d’électricité de 60 millions de kWh en 1986 à 100 millions en 1993, celle de charbon de 70 millions de tonnes à 120 millions dans le même temps. Ces objectifs sont les mêmes qui avaient été fixés en 1980 pour 1989. En 1993, la production de charbon ne dépasse même pas 50 millions de tonnes…

Vient le temps de l’isolement. En 1989-1990, le communisme s’effondre en Europe. La Hongrie puis la Pologne et la Yougoslavie établissent des liens diplomatiques avec la Corée du Sud. L’URSS reconnaît cette dernière en septembre 1990 et la Chine en août 1991. Autant d’événements que la Corée du Nord considère comme des « trahisons ». Kim Il Sung reste aveuglé par l’idéologie : il refuse de recourir à la moindre méthode capitaliste pour régler ses problèmes économiques et reformule son attachement indéfectible au socialisme.

Le 8 juillet 1994, Kim Il Sung rend l’âme. C’est son fils qui lui succède, Kim Jong Il. Ce dernier avait été associé au pouvoir dès 1972. Il a reçu plusieurs surnoms : « Cher Leader » en 1975, « Guide » en 1983, « Grand Homme sans précédent » en 1994 », il devient en 1997 le « Suryong incroyable ». C’est Kim Jong Il qui est confronté dès les années 1990 à la crise nucléaire. La CIA émet en effet à cette époque des soupçons sur la Corée du Nord quant à la fabrication de la bombe A. Le pays refuse toute inspection et dénucléarisation. Un compromis est finalement trouvé avec les Etats-Unis le 21 octobre 1994.

« J’ai vu des parents faire le bouche à bouche à leurs enfants » (un ancien bourreau)

De nos jours, la Corée du Nord est un mouroir. L’aide alimentaire accordée par la communauté internationale dans le cadre du programme alimentaire mondial de l’ONU, s’élève à un milliard de dollars. Et pourtant, la récession continue et le PNB par habitant ne cesse de diminuer. Des détournements de fonds ont lieu au profit d’une minorité de dirigeants. La famine qui sévit depuis plus de dix ans en Corée du Nord a déjà fait deux millions de morts. Le cannibalisme n’est pas rare. Dans la capitale, l’eau, l’électricité et le chauffage sont souvent inexistants. Les usines du pays ne fonctionnent plus, le système de distribution de biens alimentaires non plus. Depuis 1995, beaucoup de Nord-coréens tentent de passer la frontière, à leurs risques et périls.

Mais le pire reste sans doute le goulag. On dénombre aujourd’hui huit camps de concentration dans le pays : Onsung, Hoeryung, Kyungsung, Dunsung, Hoechung, Youngbyung, Yodok et Kaechung. Le camp de Yodok réunit des familles de « criminels politiques » dont de nombreux enfants. Environ 50 000 personnes y sont enfermées. Kwon Hyok, ancien responsable d’un camp dans le nord-est du pays, déclare : « En Corée du Nord, les prisonniers politiques sont ceux qui disent du mal de feu le président Kim Il Sung, ou de son fils Kim Jong Il. Mais ils incluent aussi un grand nombre de leurs proches. Les prisons sont remplies de la parentèle des offenseurs, grand parents, enfants, frères, tantes, tous arrêtés en raison du faux pas de cette personne, et ne sachant souvent pas pourquoi. » (2)

La population totale des camps s’élève à environ 150 000 personnes. Les détenus sont divisés en deux groupes : d’un côtés, les « récupérables », de l’autre, les « irrécupérables » qui n’ont aucune chance d’être libérés. Les conditions de travail, d’hygiène et de nourriture sont effroyables. Des exécutions publiques ont lieu lorsque des tentatives d’évasion ont lieu : mais ce ne sont pas seulement les « fautifs » qui sont exécutés, mais aussi toute leur famille. Le camp de Yodok est aussi caractérisé par la rééducation politique. S’y déroulent des séances de critiques et d’autocritiques destinées aux détenus deux fois par semaine. Des cours et des projections de films ont lieu. Des discours du « Grand Leader » doivent être appris par cœur.

D’autres horreurs ont lieu dans les camps du goulag nord-coréen. En effet, il existe des chambres à gaz. Il s’agit de chambres spéciales, cachées dans le camp, où différents gaz sont testés sur les victimes. Kwon Hyok raconte : « La scène la plus inoubliable dont je me souvienne s’est passée lorsque j’ai regardé toute une famille se faire tuer. On les a enfermés dans la chambre et je les ai tous vus suffoquer jusqu’à la mort. La dernière personne à mourir a été le fils cadet, qui sanglotait sur ses parents et a fini par mourir. » D’autres scènes lui reviennent à l’esprit : « Bien qu’ils fussent mourants, j’ai vu des parents faire le bouche à bouche à leurs enfants pour les ramener à la vie. »

Ces horreurs s’inscrivent en fait dans la longue durée. L’histoire de la Corée du Nord, en effet, s’est confondue jusqu’à présent avec un régime communiste. Ce dernier a réussi à transformer le pays en un véritable mouroir.

 .

 .

D’après :
RIGOULOT, Pierre, « Camps, famine et terreur en Corée du Nord », in L’Histoire, n° 258, octobre 2001, pages 82-88.

.

.

Notes
(1) Mao Zedong, arrivé au pouvoir en Chine, avait calqué son régime sur celui d’URSS. Mais vers la fin des années 1950, il décide de lancer le Grand Bond en avant afin de parvenir au socialisme encore plus rapidement. La catastrophe fait environ 30 millions de morts et contribue à la rupture avec l’Union soviétique.

(2) Les propos de Kwon Hyok ont été recueillis par Olenka Frenkiel. Cliquez ici !

.

.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s