Les traités de paix de 1919 : un désastre ?

1919 un désastre1919 correspond à la signature des différents traités de paix mettant fin à la Grande Guerre. Le traité de Versailles reçut le qualificatif de « diktat ». Encore aujourd’hui, on considère les traités de 1919 comme responsables de la Seconde Guerre mondiale. Sans vouloir minimiser les tares et les injustices que comportaient ces traités, il est toutefois nécessaire de nuancer la vision noire qu’on peut en avoir.

La Première guerre mondiale a éclaté en 1914. Aucune tentative de paix n’eut lieu jusqu’en 1916 car chacun des belligérants pensait que la guerre serait courte. À la fin de 1917 pourtant, il était clair que le conflit ne s’achèverait que par la victoire de l’un des deux camps. En 1918, le rapport de forces bascule en faveur des Alliés et le 11 novembre l’armistice est signé à Rethondes. En 1919, trois traités de paix sont signés : celui de Versailles avec l’Allemagne (le 28 juin), celui de Saint-Germain-en-Laye avec l’Autriche (le 10 septembre) et celui de Neuilly-sur-Seine avec la Bulgarie (le 27 novembre). Deux traités sont signés en 1920 : le traité de Trianon avec la Hongrie (le 4 juin) et le traité de Sèvres avec la Turquie (le 10 août). Le principal traité de paix, celui de Versailles, a mauvaise réputation dans la mesure où il est tenu pour responsable de la Seconde Guerre mondiale. Ces traités de paix sont-ils vraiment un désastre ? Ne peut-on pas y trouver des aspects positifs ? Ces traités sanctionnent une paix élaborée par les seuls vainqueurs mais faite de compromis. Cette paix fait de l’Allemagne la seule responsable du conflit, mais le traité de Versailles aurait pu être encore plus sévère. Enfin, une Europe nouvelle est recomposée avec une tentative d’application du principe des nationalités.

LA PAIX DES VAINQUEURS

La paix élaborée dans les traités de paix est celle des vainqueurs. À la Conférence de la Paix qui s’ouvre à Paris le 19 janvier 1919, les représentants des pays ayant perdu la guerre ne sont pas présents afin de ne pas exposer aux vaincus les divisions régnant parmi les vainqueurs. La Russie n’est pas représentée non plus en raison du bolchevisme. Vingt-sept États sont représentés mais ce sont les quatre Grands qui ont en charge les affaires les plus importantes : Georges Clemenceau, président du Conseil, représente la France, Llyod George, Premier ministre, le Royaume-Uni, Vittorio Orlando, Premier ministre aussi, l’Italie, et Woodrow Wilson, les Etats-Unis dont il est le président. Un Conseil des Dix, regroupant les chefs de gouvernement et les ministres des Affaires étrangères des quatre grands pays ainsi que les représentants du Japon, est chargé de l’essentiel des négociations. Mais le 24 mars, il est remplacé par le Conseil des Quatre sur la proposition de Wilson qui juge que le travail sera plus efficace. Trois grandes phases peuvent être déterminées dans cette Conférence : de janvier à la mi-février, les quatre Grands discutent surtout des problèmes d’organisation de la SDN ; du 15 février au 14 mars, les négociations s’arrêtent en raison d’un voyage de Wilson aux Etats-Unis ; du 15 mars à début mai, on traite des questions territoriales et des problèmes posés par le bolchevisme.

Dans le camp des vainqueurs, plusieurs positions sont en présence, et elles sont parfois incompatibles. Le premier souci de la France est de préserver sa frontière nord-est d’une nouvelle attaque allemande et Clemenceau veut la création d’États-tampons en Rhénanie. Le Royaume-Uni en revanche veut éviter une hégémonie française sur le continent européen et souhaite donc améliorer la situation politique et économique de l’Allemagne. Son principal argument est la nécessité de s’assurer de la volonté séparatiste des habitants de la région avant de créer les États-tampons voulus par Clemenceau. Or, le mouvement autonomiste du docteur Dorten n’est pas populaire. L’Italie pour sa part exige d’obtenir tous les territoires promis lors du traité de Londres du 26 avril 1915 qui officialisait son entrée en guerre aux côtés des Alliés : le Trentin, Trieste, le Haut-Adige, l’Istrie, une partie de la côté dalmate, le sud du Tyrol et les îles de l’Adriatique situées sur la côte yougoslave. L’Italie ne recevra que le Trentin, Trieste, l’Istrie et le sud du Tyrol ainsi que Zara sur la côte dalmate en vertu du principe des nationalités de Wilson. Furieux, Orlando menacera de quitter la Conférence mais, menacé d’être mis au ban des négociations, il se pliera aux décisions. La faiblesse des acquisitions territoriales va permettre le développement du thème de la « victoire mutilée », repris entre autres par Mussolini. Enfin, les Etats-Unis sont guidés par deux grandes idées : d’une part, il faut réduire la tension entre les peuples et c’est ainsi qu’un organisme international conçu et imposé par Wilson va naître ; d’autre part, il faut éviter de faire naître la rancœur chez les vaincus. On le voit, les points de vue sont assez divergents. Par conséquent, c’est un compromis qui s’impose.

Les vainqueurs, à travers les traités de paix, mettent sur pied la Société des Nations (SDN) qui a pour but d’organiser la paix dans le futur. Le Pacte de la SDN, le Covenant, est joint à tous les traités. L’idée d’un tribunal suprême qui règlerait les conflits entre États pacifiquement vient de se concrétiser. Le siège de la SDN se situe à Genève. Mais rapidement, la SDN devient un club des vainqueurs puisque l’Allemagne et l’URSS en sont exclues. De plus, elle va perdre sa vocation universelle lorsque les Etats-Unis vont refuser de ratifier les traités de paix, ce qui les empêchera de siéger à la SDN. Celle-ci s’organise autour de quatre grandes institutions : une Assemblée qui regroupe trois délégués au maximum pour chaque pays mais avec une seule voix par État, et qui se réunit au moins une fois par an à Genève ; un Conseil, avec des membres permanents et non permanents, qui détient le pouvoir exécutif ; un Secrétariat général dont les fonctions relèvent surtout du domaine administratif ; enfin, un Bureau international du Travail (BIT), né de l’idée que les conflits peuvent naître de mauvaises conditions sociales, doit analyser et réformer les conditions de travail.

Trois problèmes se sont pourtant posés aux Grands au sujet de la SDN. D’abord, l’Allemagne ferait-elle partie de l’organisation. Pour la France, il était clair que non. Mais Wilson envisageait lui de l’intégrer plus tard et George préférait plus voir « les Allemands dans la SDN qu’en dehors d’elle ». Ils y entreront en 1924. Deuxième problème : quelle place réserver au Covenant dans le dispositif de paix ? Clemenceau craignait que le Pacte puisse permettre à l’Allemagne d’intégrer rapidement la SDN. Mais Wilson fit remarquer qu’un certain nombre d’articles des traités devait être exécutés sous l’autorité de la SDN. Il était donc impossible que le Covenant ne soit pas présent dans les traités. Enfin, le dernier problème réside dans les moyens d’action de la SDN. Si Wilson et George rejettent l’idée d’une armée internationale, Clemenceau lui est au contraire prêt à aller plus loin dans l’abandon de souveraineté. L’article 16 du Covenant décide donc simplement que les sanctions économiques et financières seront obligatoires et automatiques pour tous les États.

On le voit, cette paix des vainqueurs est une paix de compromis car il a fallu trouver un terrain d’entente entre les différentes positions des Alliés. Il faut donc éviter de penser que les vainqueurs ont imposé à l’Allemagne de manière unanime leur diktat. En outre, cette paix met aussi en place la SDN, qui est la première tentative d’organisation de la sécurité collective de la Communauté internationale. Ce n’est pas rien.

L’ALLEMAGNE : SEULE RESPONSABLE DU CONFLIT

Les vainqueurs ont considéré l’Allemagne comme seule responsable du conflit. Ils lui infligent toute une série de sanctions, financières, territoriales, économiques, pénales et militaires.

Les sanctions financières sont constituées principalement par les réparations dont le principe est légitimé par l’article 231 du Traité de Versailles : « Les gouvernements alliés et associés déclarent et l’Allemagne reconnaît que l’Allemagne et ses alliés sont responsables pour les avoir causés, de toutes les destructions et de tous les dommages subis par les gouvernements alliés et associés et leurs nationaux en conséquence de la guerre qui leur a été imposée par l’agression de l’Allemagne et de ses alliés. » Cependant, les quatre Grands, encore une fois, n’étaient pas d’accord sur ce sujet. Wilson voulait fixer une somme forfaitaire tout de suite mais raisonnable. Clemenceau proposait une enquête pour évaluer le montant des destructions. Quant à George, il voulait inclure dans les réparations le paiement des pensions militaires aux veuves et aux orphelins. Il eut de vives discussions avec Clemenceau à propos du chiffre qu’il avançait. Les discussions furent également très tendues concernant la répartition entre chaque pays de la somme payée par l’Allemagne. Mais le Royaume-Uni changea de position car il était dans ses intérêts de ne pas affaiblir l’Allemagne : celle-ci était son client traditionnel, elle devait former un rempart contre le bolchevisme et surtout, elle devait empêcher la volonté d’expansion de la France qui voulait profiter de son affaiblissement. La solution provisoire qui est finalement trouvée est la création d’une Commission des Réparations (CDR) qui devait fixer au 1er mai 1920 le montant des réparations. Avant cette date, l’Allemagne devra payer un acompte de vingt milliards de marks or. En réalité, elle ne paiera, en tout et pour tout, que vingt-deux milliards alors que la CDR avait fixé la somme à cent trente deux milliards.

L’Allemagne est amputée de nombreuses régions suite aux sanctions territoriales. Elle perd 13 % de sa superficie – 8 800 kilomètres carrés – et 10 % de sa population – 8 millions d’habitants. En même temps elle doit accepter des plébiscites. L’Alsace-Lorraine est rattachée à la France sans référendum malgré l’opposition des Anglo-Saxons qui pensaient que les habitants devaient disposer d’eux-mêmes. La Posnanie, une partie de la Prusse orientale, est donnée à la Pologne : elle forme le couloir de Dantzig qui coupe l’Allemagne en deux. Les villes de Malmédy et Eupen sont rattachées à la Belgique. Si pour la première il n’y a aucune difficulté puisque la population est wallonne, en revanche, pour Eupen, qui a une population allemande, le choix est plus que contestable. En fait, c’est pour ses mines riches en zinc et en plomb qu’elle a été enlevée à l’Allemagne. Le référendum, qui a lieu le 24 juillet 1920, se fait par un scrutin public et une surveillance étroite des électeurs. La Sarre devient le « territoire sarrois », confié à la SDN pendant quinze ans. Un conflit sévère s’est produit entre Clemenceau et les Anglo-Saxons car ceux-ci refusaient l’annexion de ce territoire voulue par le premier. Ils ont en échange promis de garantir la frontière de la France avec l’Allemagne. Le Slesvig du Nord est rattaché au Danemark suite à un référendum en février et mars 1920. Les colonies allemandes sont confiées aux Alliés, ce qui exclut désormais l’Allemagne du monde extra-européen. Enfin, le rattachement de l’Autriche à l’Allemagne, qu’on appelle Anschluβ, est interdit.

Des sanctions pénales sont prévues par les articles 228 et 229 du traité de Versailles. Le premier doit faire juger les crimes de guerre, et le second prévoit un jugement de Guillaume II devant un tribunal international. Mais ces sanctions seront peu ou pas appliquées.

Enfin, la puissance militaire allemande est réduite. Une zone démilitarisée de cinquante kilomètres de large est prévue à l’est du Rhin, la Reichswehr – l’armée allemande – est réduite à cent mille hommes dont cinq mille officiers, la conscription est abolie, l’Allemagne ne doit pas avoir de matériel de guerre moderne – tanks, aviation, artillerie lourde… – et sa flotte de guerre est livrée aux Alliés.

Malgré les protestations des délégués allemands lorsqu’on leur soumet le texte et la volonté de Llyod George à effectuer des aménagements plus favorables, le traité de Versailles, resté tel qu’il est, est signé le 28 juin 1919 dans la Galerie des Glaces. Le lieu est symbolique puisque c’est là qu’en 1871, après la défaite des Français, l’empire allemand avait été proclamé.

Ce traité rend donc moralement responsable l’Allemagne de la guerre et lui inflige des sanctions très dures. Mais les Alliés ayant été souvent en désaccord, il s’agit encore d’un compromis et ce traité aurait pu être encore plus sévère.

UNE EUROPE RECOMPOSÉE

Les traités de paix de 1919-1920 recomposent la carte de l’Europe après l’effondrement des grands empires austro-hongrois, allemand, ottoman et tsariste.

De nouveaux pays apparaissent. La Pologne, d’abord, est un État « ressuscité » puisqu’elle n’existait plus depuis les partages de 1772, 1793, 1795 et 1815. Le traité de Versailles ne définit que ses frontières occidentales et celles situées à l’est sont fixées après une guerre russo-polonaise achevée avec le traité de Riga du 12 mars 1920. La Pologne fait partie du « cordon sanitaire » mis en place contre la Russie bolchevique. Au sud, elle reçoit la Galicie qui appartenait à l’empire austro-hongrois défunt. Quant à la Haute-Silésie, elle est partagée entre la Pologne et l’Allemagne mais sans que ce découpage ne satisfasse les deux pays. Dans chaque partie, il y a en effet d’importantes minorités allemandes ou polonaises. La Pologne illustre donc bien la difficulté à appliquer le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes : elle compte 8 200 000 allogènes. L’Autriche se voit interdire l’Anschluβ, au mépris du principe des nationalités cher à Wilson, mais qui aurait abouti à un agrandissement de l’Allemagne que ne voulaient pas Orlando et Clemenceau. Le pays est donc réduit aux seules terres peuplées d’Allemands. La Tchécoslovaquie obtient la Slovaquie et la Ruthénie subcarpatique. Elle compte 3 995 000 allogènes dont trois millions d’Allemands : les Sudètes. Le territoire de Teschen pose problème car, peuplé en majorité de Polonais, les Tchécoslovaques l’estiment vital pour leur économie. Teschen est partagé entre les deux pays. La Yougoslavie est une juxtaposition de l’ancienne Serbie, du Monténégro, d’une partie de la Macédoine bulgare, de la Bosnie, de la Herzégovine, de la Croatie et de la Slovénie. Elle regroupe 1 792 000 allogènes. La Finlande et les Pays baltes forment, au nord de la Pologne, une bonne partie du « cordon sanitaire » prévu pour contenir le bolchevisme, que les Grands estimaient incompatible avec les grands principes qu’ils entendaient promouvoir. On le voit avec ces nouveaux États, le principe des nationalités a été difficilement appliqué et on a plutôt tenté de regrouper autour d’une nationalité principale différents territoires.

Les anciens États connaissent des sorts différents selon qu’ils se situent dans le camp des vainqueurs ou celui des vaincus. Ainsi, la Bulgarie, même si elle garde une ouverture sur la mer Noire, est amputée d’une partie de la Macédoine donnée à la Yougoslavie, d’une partie de la Thrace orientale qui revient à la Grèce, et de la Dobroudja méridionale que reçoit la Roumanie. Celle-ci quant à elle voit son territoire augmenter d’un tiers et sa population multiplier par trois. Elle annexe, en plus de la Dobroudja, la Transylvanie, la Bessarabie et le Banat de Temesvar. Elle compte 3 982 000 allogènes et est le dernier pays à faire partie du « cordon sanitaire ».

On le voit, l’Europe a été recomposée avec une tentative plus ou moins réussie d’application du principe des nationalités. Avant la guerre, soixante millions d’Européens appartenaient contre leur gré à tel ou tel pays. En 1919, il y en a trente millions, c’est-à-dire moitié moins. Ce n’est pas si mal. Mais parfois, ce sont de nouvelles minorités qui apparaissent, comme par exemple les Sudètes.

LES MENTALITÉS EXPLIQUENT LES FAIBLESSES DES TRAITÉS

Les traités de 1919 sont donc l’œuvre des vainqueurs qui ont élaboré la paix en l’absence des vaincus et qui ont jugé l’Allemagne comme unique responsable de la guerre. C’est la grande faiblesse de ces traités. Mais les mentalités de l’époque l’expliquent : à la sortie du conflit, les vainqueurs étaient certains de la responsabilité des pays vaincus. L’Allemagne devait donc payer. Les Allemands quant à eux, ont ressenti un profond sentiment d’injustice face au « diktat » de Versailles. Ces traités étaient donc basés sur des sentiments de haine et de revanche. Pourtant, ils furent le résultat d’un compromis entre les différents représentants des pays vainqueurs, et notamment entre Wilson, qui ne voulait pas se montrer trop dur avec l’Allemagne, et Clemenceau, qui devait résister à ceux qui jugeaient que les sanctions prises contre l’Allemagne étaient insuffisantes. En outre, fut créée la Société des Nations qui avait pour objectif de stabiliser les rapports entre États. Enfin, ces traités de paix de 1919 ont reconstruit une Europe en tentant d’appliquer le principe des nationalités tant bien que mal.
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Pour en savoir plus :
BECKER, Jean-Jacques, Le traité de Versailles, Paris, Presses universitaires de France, « Que sais-je ? », 2002.

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