Carthage, la Rome africaine

Carthage, la Rome africaineCarthage ne fut pas seulement la ville punique, l’ennemie de Rome des guerres puniques. Elle connut aussi un fabuleux essor durant la période romaine. À tel point qu’on a pu parler d’une « Rome africaine ».

Située en Afrique du Nord dans l’actuelle Tunisie, Carthage est une colonie phénicienne fondée vers 814 av. J.-C. Elle fut appelée Qart Hadasht, « ville neuve », c’est-à-dire la nouvelle Tyr, puisqu’elle aurait été créée, selon la légende, par la reine de Tyr. Le site est constitué par une péninsule ouverte sur un golfe doté d’abris et de criques. Après avoir pris son indépendance vis-à-vis de sa métropole, Tyr, Carthage développe le commerce jusqu’à former un vaste empire maritime. Puis, ses intérêts se heurtant à ceux de Rome, ce fut les guerres puniques – 264 à 146 av. J.-C. – à l’issue desquelles la cité punique fut détruite et son territoire transformé en province romaine d’Africa vetus. En 44 av. J.-C., César ordonna la fondation de la Colonia Concordia Julia Karthago. Elle fut réalisée par Auguste.

Carthage devint alors progressivement le centre intellectuel de l’Afrique romaine en plus d’avoir le rang de capitale de Proconsulaire, une des provinces romaines d’Afrique. Le rayonnement de Carthage fut tel qu’on a parfois qualifié la ville de « Rome africaine ».

LE REFLET DE LA PROPAGANDE IMPÉRIALE

Carthage est un centre politique important. Elle est d’abord le reflet de la propagande impériale. La nouvelle capitale a pris forme lentement et progressivement. Le réseau orthogonal, formé par les voies décumane et cardinale, n’a jamais été rempli. Le projet d’Auguste était en effet grandiose : il voulait faire émerger une ville nouvelle qui recouvre la précédente. L’organisation de la ville était géométrique : elle suivait deux axes directeurs, le decumanus maximus, orienté est-ouest, et le cardo maximus, orienté nord-sud. L’espace urbain était ainsi partagé en quatre parties égales à l’intérieur desquelles prenaient place des insulae, des îlots réguliers de 141 mètres sur 35.

À l’intersection des deux axes directeurs se trouve la colline de Byrsa qui constitue le centre urbain. Elle est complètement remodelée : son sommet est élargi par d’énormes remblais soutenus par de gigantesques soutènements qui ensevelissent tout un quartier punique. Le bouleversement des travaux avait pour avantage politique d’assimiler à la disparition de l’aspect des anciens lieux celle du symbole de la puissance et de la résistance de Carthage. Le centre urbain est composé de deux places séparées par des portiques mitoyens : la première est le forum, à vocation religieuse et juridique ; la seconde est une esplanade monumentale sur laquelle se trouve une basilique judiciaire, un temple dédié à Junon, Jupiter et Minerve et une galerie de statues figurant le loyalisme des Carthaginois à l’égard d’Auguste. Des fouilles effectuées à Byrsa ont permis de mettre au jour des portraits officiels de la famille impériale qui suivait l’iconographie officielle à la gloire de la paix et de la prospérité apportées par le régime augustéen. Ce centre politique et religieux traduit le rapport entre la vie politique et les dieux et contribue à faire de Carthage une « Rome africaine ».

Comment s’organise la vie politique à Carthage ? L’ensemble des citoyens forme une assemblée qui élit les magistrats annuels. Cette assemblée est divisée en curies qui votent séparément. Les décisions sont prises à la majorité des curies. Ainsi, à cause de ces cadres et de cette hiérarchie, les citoyens ne s’expriment pas en tant qu’individus mais en tant que membres de corps intermédiaires. L’autorité des citoyens est de plus restreinte dans la mesure où ils ne traitent pas des sujets importants et où leur fonction essentielle est l’élection des magistrats et les décurions.

Le conseil des décurions constitue le sénat municipal qui détient la direction effective de la ville. Cent membres viagers y figurent. Les autres sont recrutés par cooptation. Le conseil vote des décrets honorifiques et envoie des ambassades. Les magistrats sont élus pour un an. Ils sont de trois types : les duumvirs, magistrats suprêmes de la cité, président l’assemblée et le conseil des décurions ; les édiles sont chargés de la surveillance et de l’exécution des travaux publics, de l’inspection des marchés, de la voierie ; enfin les questeurs ont la garde du trésor public et la charge de la levée des impôts.

Mais surtout, Carthage est la résidence du proconsul, le gouverneur de la Proconsulaire. Il est assisté de légats. Carthage est aussi le siège du conseil provincial composé de délégués de toutes les cités et qui a pour fonction de choisir le prêtre du culte impérial.

Toutes ces caractéristiques font de Carthage un centre politique important.

UN PÔLE COMMERCIAL IMPORTANT

Carthage est un centre économique et social digne d’intérêt. Du point de vue économique d’abord, la cité se trouve au centre d’une région dont les ressources en blé et en huile sont riches. De plus, la tradition maritime de la ville qui date d’avant la conquête romaine perdure même après 146 av. J.-C. Au temps des guerres puniques, les Carthaginois avaient construits des ports à partir de lagunes aménagées : un port rectangulaire servait au commerce et un port circulaire, avec un îlot central, était destiné aux vaisseaux de guerre. Ces ports sont transformés par les Romains. Pour le premier, ces derniers refont les quais et installent d’énormes magasins voûtés pour les activités artisanales et commerciales. Pour le second, les Romains ajoutent un temple et une tour ainsi que deux arcs de triomphe qui font le lien entre l’îlot et la terre ferme.

Carthage exporte les produits de son arrière-pays en Italie, en Gaule et en Espagne. Après sa reconstruction, elle exporte ainsi un demi million de tonnes de blé par an. Dès le Ier siècle de notre ère elle exporte aussi des vases en céramique. Mais c’est surtout la vente d’huile et de vin qui assure les revenus agricoles. L’oléiculture est aussi très importante, comme en témoigne la multiplication des découvertes d’amphores. Sur les marchés méditerranéens se retrouvent aussi les lampes de Carthage. C’est aussi à partir de la capitale de la Proconsulaire que sont envoyés les bêtes sauvages en direction des amphithéâtres de Rome. Carthage est donc un centre d’exportation très important.

Mais elle opère aussi un mouvement d’importation : la ville a pour fonction de redistribuer les marchandises, comme tous les grands ports méditerranéens. C’est une ville bien équipée en routes pour avoir de larges débouchés vers l’intérieur. La voie Carthage-Theveste en particulier est celle où se déroule la majeure partie du trafic intérieur. Pavée sous l’empereur Hadrien par la IIIe légion Auguste, c’est une voie à partir de laquelle un réseau de routes secondaires relie la Byzacène et la Numidie.

C’est donc surtout par son commerce que Carthage est un centre économique important. D’autant plus important que la croissance démographique et la paix favorisent l’essor de la production agricole et permettent ainsi de dégager un surplus dont profitent la ville. Celle-ci peut alors investir dans la construction de monuments par exemple.

La société municipale est fragmentée en trois grands groupes. D’abord, la bourgeoisie municipale est une classe de propriétaires fonciers auxquels certains affranchis appartiennent. Elle participe à la vie municipale en fournissant les magistrats et les décurions. Cette classe est ouverte : un membre de la classe populaire a la possibilité d’accéder à la bourgeoisie urbaine s’il remplit les conditions d’admission – posséder la somme requise de trente huit mille sesterces – ; un membre de la bourgeoisie urbaine peut espérer avoir une situation plus importante.

Ensuite, le monde du travail est constitué par les esclaves, les commerçants et les artisans. Ces derniers se consacrent notamment aux métiers du bois, de la céramique et de la pierre. Enfin, les pauvres forment la plus grande partie de la population. Selon la loi, toute personne ne possédant pas au moins cinq mille sesterces est considérée comme pauvre. Cependant, il existe des moyens pour atténuer leur misère : la vie en communauté, les thermes, les salles de spectacle, les temples qui sont autant de palliatifs au manque de confort des maisons et qui permettent aux plus pauvres de ne consacrer leurs revenus qu’à s’habiller et manger. De plus, les sacrifices publics sont l’occasion, en tant que participant, de consommer de la viande. Mais ces avantages ont… l’inconvénient d’habituer les pauvres à la médiocrité de leur situation.

CARTHAGE : « L’ÉCOLE VÉNÉRABLE DE NOTRE PROVINCE » (APULÉE)

Carthage est enfin une capitale intellectuelle. L’enseignement est l’un des facteurs qui contribue à donner à la cité sa dimension culturelle. Des philosophes, des rhéteurs, des grammairiens s’y réunissent. Apulée déclare qu’à Carthage il n’y a « que des hommes cultivés » et que la ville est « l’école vénérable de notre province ». De fait, au IIe-IIIe siècles de notre ère, Carthage est la deuxième capitale intellectuelle de l’empire. Un enseignement « supérieur », centré sur la déclamation, est dispensé par des rhéteurs. Les enfants de la bonne bourgeoisie peuvent aller à l’université. Un phénomène de spécification sociale est à l’œuvre dans la mesure où les élèves doivent verser une contribution à leurs maîtres. Dès le IIe siècle enfin, Carthage est le siège d’une véritable université avec des avocats.

La Rome africaine est aussi une ville culturelle par plusieurs aspects. D’abord par ses distractions culturelles comme les comédies et les tragédies. Deux théâtres sont construits à Carthage. L’un est situé dans les flancs de la colline, en plein air. L’autre est un théâtre couvert, appelé Odéon. Bâti sous la dynastie des Sévères au sommet de la colline, il est formé d’un hémicycle de gradins tourné vers le nord et qui repose sur un dispositif de couloirs semi-circulaires voûtés et étagés en amphithéâtre. Il est orné de colonnes corinthiennes. Des concerts y étaient donnés.

La dimension culturelle de la ville se trouve aussi dans la présence très marquée de la culture romaine. Cette dernière est d’abord caractérisée par les thermes d’Antonin, du nom d’un empereur. Construits de 145 à 162 sous les empereurs Antonin et Marc-Aurèle, ces thermes se situent en bord de mer et ont un plan symétrique avec des salles dédoublées par rapport à un axe perpendiculaire à la ligne du rivage. Typique de la culture romaine est aussi le cirque érigé au sud-ouest de la ville. Des courses de chars s’y déroulaient. Enfin, toujours au sud-ouest de Carthage se dresse un amphithéâtre. Les spectateurs assistaient aux combats de gladiateurs et aux affrontements entre de terribles fauves et des condamnés à mort ou des bestiaires professionnels. Carthage reflète donc aussi une civilisation des loisirs. Les édifices qui s’y trouvent la rendent digne d’une capitale provinciale.

Carthage est donc à l’époque romaine un centre politique à la gloire du régime impérial, un pôle économique important et une capitale intellectuelle. Et par la suite, elle deviendra en plus de tout cela, le centre religieux de l’Afrique romaine.

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Pour en savoir plus :
BESCHAOUCH, Azedine, La légende de Carthage, Paris, Gallimard,1993.
LANCEL, Serge, Carthage, Paris, Fayard, 1992.

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