1212 : La bataille de Las Navas de Tolosa

1212 Las Navas de TolosaLe 16 juillet 1212 avait lieu la bataille de Las Navas de Tolosa, en Espagne. Cette victoire des chrétiens contre les « infidèles » est un tournant décisif dans l’histoire de la Reconquista. Retour sur une date majeure de l’Occident médiéval.

Il est d’abord nécessaire de rappeler le contexte historique dans lequel se place cette bataille avant de voir comment elle s’est déroulée et quelle utilisation les contemporains ont pu en faire.

EXPANSION MUSULMANE ET RECONQUÊTE

La Reconquista a commencé au VIIIe siècle. Cette Reconquête consiste en la récupération par les chrétiens de la péninsule Ibérique au détriment des musulmans. La Reconquista revêt un caractère tout particulier dans la mesure où elle porte en elle l’idée d’une Histoire en marche. Ce qui lui donne cette particularité est le fait que la ligne de front est variable : elle se déplace en fonction des progrès de tel ou tel camp, chrétien ou musulman. Nous allons voir que la bataille de Las Navas de Tolosa a constitué une étape importante dans la poussée au sud, en faveur des chrétiens donc, de la ligne de front.

Pourtant, l’unité chrétienne était fragile et il faut laisser de côté l’idée selon laquelle la victoire de Las Navas de Tolosa aurait manifesté un élan unanime d’une chrétienté unie car dans la réalité, les choses furent moins simples qu’il n’y paraît.

À la fin du XIe siècle, l’expansion musulmane reprend avec vigueur à l’initiative des Almoravides. Ceux-ci sont des tribus berbères converties à l’islam qui dominent al-Andalus – c’est-à-dire l’Espagne musulmane – de 1086 à 1144. Cette dynastie est remplacée ensuite par celle des Almohades qui règne sur la moitié de l’Espagne à partir de 1147.

C’est l’offensive des Almohades qui oblige les chrétiens à s’unir. Mais le roi de Castille Alphonse VIII est défait à la bataille d’Alarcos en 1195 et deux ans plus tard une trêve est conclue. Celle-ci est cependant rompue en 1210 par les Castillans et les Almohades.

LES FAIBLESSES DU CAMP CHRÉTIEN

C’est dans ce contexte qu’une bulle du pape Innocent III réunit des forces croisées à Tolède. Le lieu choisi n’est pas sans signification. Tolède était la capitale du royaume des Wisigoths de 576 à 711. Elle a joué un important rôle politique et religieux puisque ce sont les conciles de Tolède qui ont organisé l’unité des Wisigoths et des Ibéro-Romains.

Signalons aussi que cette bulle accorde aux combattants le statut de croisés et que ceux-ci bénéficient des indulgences, c’est-à-dire de la rémission par l’Église des peines temporelles que les péchés méritent en échange d’un acte de pénitence : les morts au combat gagneront le paradis. Le mythe de la Reconquista explique cette croisade : l’idée en effet selon laquelle toute la terre appartenait à leurs ancêtres est en vogue chez les chrétiens. Ceux-ci doivent donc récupérer Hispania, leur héritage. L’objectif est finalement moins de chasser les musulmans que de sauver l’Espagne.

Durant tout le printemps 1212 arrivent à Tolède des contingents et du matériel en vue de l’expédition dont le chef est Alphonse VIII, le roi de Castille. Cette croisade qui se prépare est une véritable coalition. Néanmoins, elle ne reflète pas l’unité chrétienne, sauf peut-être dans les apparences. Le roi d’Aragon Pierre II se joint à l’expédition et recrute même des hommes dans le Midi de la France. Des volontaires du Léon et du Portugal, des milices des villes de Castille ainsi que des membres des ordres nationaux tels que Calatrava gagnent Tolède. Des croisés venus du Poitou, de Gascogne, de Provence, du Languedoc et d’Aquitaine, formant une meute indisciplinée attirés par l’idée de faire du butin, ont été rabattus par la prédication des clercs. Parmi eux, se trouvent Arnaud Amaury et des chevaliers languedociens. Arnaud Amaury, ancien abbé de Cîteaux et promoteur de la croisade des Albigeois, est archevêque de Narbonne depuis le 12 mars 1212. Il le restera jusqu’à sa mort en 1225. D’autres prélats participent à l’expédition : l’archevêque de Bordeaux, l’évêque de Nantes, Geoffroi Pantin, qui amène avec lui un important contingent de soldats français, et l’archevêque de Tolède Jiménez de Rada.

Mais quelques événements montrent que l’unité chrétienne est fragile. D’abord, le roi de Navarre Sanche VII n’a rejoint les armées croisées  que le 7 juillet après avoir été réprimandé par le pape. Depuis la seconde moitié du XIIe siècle, la Navarre disputait en effet à la Castille trois territoires conquis ou à conquérir : la Rioja, l’Alava et Guipúzcoa. Il est donc difficile dans ces circonstances de parler d’un élan unanime de la chrétienté contre ses ennemis. De même, le roi de Léon, Alphonse IX, a refusé de participer à la croisade et, menacé d’excommunication par Innocent III, il s’est contenté de s’engager à rester neutre et indépendant. L’unité chrétienne a donc été difficile à réaliser et va révéler ses faiblesses au cours des jours qui vont précéder le choc à Las Navas de Tolosa.

En effet, lors de leur progression depuis Tolède pour aller affronter l’ennemi, les armées chrétiennes traversent les cols de la Sierra Morena, ce qui décourage la plupart des chevaliers français qui s’étaient joints à la croisade. En outre, à Calatrava, pour gagner du temps, les chefs décident d’épargner les musulmans et de ne pas mettre la ville à sac. Ces mêmes chevaliers français, dont on a dit qu’ils étaient motivés par l’appât du gain, sont donc très déçus et partent le 2 juillet. Les seuls Français à rester dans l’expédition sont Arnaud Amaury et ses chevaliers languedociens. Là encore, les événements nous montrent que l’unité chrétienne n’est pas très solide.

UN RETENTISSEMENT ÉNORME DANS LA CHRÉTIENTÉ

Malgré ces faiblesses, Las Navas de Tolosa va être une victoire chrétienne. Pour le comprendre, il faut examiner les autres forces en présence, celles des musulmans. C’est le calife Abd al-Mu’min Abû Abd’Allâh Muhammâd al-Nasir qui dirige les troupes. Celles-ci sont en fait constituées de forces très hétéroclites. Le corps principal est formé par des tribus berbères. Les contingents d’Andalous et d’Africains composent le gund, une armée régulière de combattants recevant une solde. Des mercenaires d’origine turque et des tribus nomades ainsi que les agnad, c’est-à-dire les troupes régionales et les garnisons des villes d’al-Andalus, viennent renforcer les forces musulmanes.

À l’hétérogénéité des combattants s’ajoutent d’autres difficultés. Tout d’abord, les déplacements de cette armée sont lents et par conséquent, sa mobilité est réduite. Ensuite, les problèmes d’organisation et d’approvisionnement affaiblissent l’armée du calife qui ne peut donc pas la maintenir longtemps en campagne.

La tactique consiste en des attaques rapides nourries par des tirs de javelot et de flèches grâce aux archers turcs et à des corps d’arbalétriers.

Le 16 juillet 1212, ces forces se trouvent donc face à celles de la chrétienté. Alphonse VIII mène une attaque frontale afin de briser la résistance de l’ennemi. Mais il ne parvient pas à effectuer la percée. Sanche VII et Pierre II se livrent alors à une offensive sur les ailes adverses, respectivement sur le côté droit et sur le côté gauche. En effectuant ainsi un mouvement convergent, ils provoquent la fuite des contingents andalous. Enfin, une nouvelle attaque frontale est menée et entraîne cette fois la déroute des Almohades. Le calife, qui avait installé une tente protégée par des chaînes et par sa garde personnelle, prend la fuite in-extremis en direction de Jaen et Baeza. Les troupes régulières almohades, qui devaient subir tout le poids des chrétiens, s’enfuient elles aussi et sont poursuivies.

Cette victoire connaît dans la chrétienté un retentissement énorme. Et certains comme Arnaud Amaury prennent, dans leur bulletin de victoire, d’assez grandes libertés avec ce qui s’est réellement passé.

UNE BATAILLE TRANSFORMÉE EN VICTOIRE SUR LES CATHARES ET LES BYZANTINS !

Pour le constater, considérons la lettre qu’Arnaud Amaury a envoyée après la victoire à son successeur à Cîteaux. Il écrit : « De diverses parties du monde, des chrétiens, pour obtenir la rémission des péchés […], étaient venus à Tolède » (1). Puis il se livre à une énumération des forces chrétiennes de façon à donner l’impression d’un élan d’une chrétienté unie. Nous avons donc là un premier exemple de déformation de la réalité.

Mais la plus flagrante trace d’idéologie réside dans la désignation des ennemis des chrétiens. Arnaud Amaury affirme ainsi : « Béni soit en toutes choses le Seigneur Jésus-Christ qui […] a donné la victoire aux chrétiens catholiques sur trois pestilences des hommes et ennemis de sa sainte Église, c’est-à-dire les schismatiques orientaux, les hérétiques occidentaux, les Sarrasins du Midi. » Il transforme donc une victoire contre les musulmans en un triomphe sur tous les ennemis de la chrétienté, ce qui va à l’encontre de la réalité. En effet, ni les Byzantins – les « schismatiques orientaux » – ni les cathares – les « hérétiques occidentaux » – n’étaient présents à la bataille.

Pour Arnaud Amaury, cette victoire du 12 juillet 1212 est celle des chrétiens dans le cadre d’une véritable guerre sainte contre tous les ennemis de la chrétienté : cathares, musulmans, orthodoxes sont mis dans le même panier en somme. La réalité des événements n’est donc pas du tout respectée.

En revanche, la victoire de Las Navas de Tolosa est bel et bien un tournant majeur de la Reconquista puisque les chrétiens vont ensuite effectuer une progression très rapide. La frontière sera repoussée de 200 kilomètres au sud. En 1266, les musulmans ne conserveront plus dans la péninsule Ibérique que le royaume de Grenade, qui tombera en 1492.

Pour en savoir plus :
CONRAD (P.), Histoire de la Reconquista, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 1998.
MENJOT (D.), « Las Navas de Tolosa, la grande défaite des Musulmans d’Espagne », in L’Histoire, n° 240, février 2000.

Note
(1) Recueil des historiens de la France, tome XIX, pp. 179-180. Traduction J. Calmette dans Textes et documents d’histoire, pp. 179-180 (complétée par les auteurs).

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