Le Tour de France et l’Affaire Dreyfus

Le Tour et l'Affaire DreyfusCette année, le Tour de France s’élance le 3 juillet de Liège. L’année dernière, il célébrait son centenaire. Si les noms de quelques grands champions du cyclisme ayant marqué cette épreuve sont restés dans la mémoire collective (Merckx, Anquetil, Hinault…), les origines de cette course restent en revanche peu ou pas connues.

A priori, il n’y a aucun point commun entre le Tour de France et l’Affaire Dreyfus. Et pourtant, celle-ci peut être considérée comme une étape de la Grande Boucle.

LE VÉLO : UN JOURNAL POPULAIRE

Le journal Le Vélo est fondé en 1892 par Pierre Giffard, un collaborateur du Petit Journal. Au départ, il n’est consacré qu’à la petite reine. Mais pour qu’il puisse se développer, Pierre Giffard comprend qu’il doit s’intéresser aux autres sports. C’est ainsi qu’en 1896, Le Vélo devient « le quotidien de tous les sports ».

Ce journal populaire bénéficie du soutien de nombreux annonceurs comme Michelin, Peugeot et surtout, le comte De Dion-Bouton. Ces annonceurs paient les publicités au journal qui les publie dans ses pages vertes. C’est grâce à eux que le quotidien peut organiser de grandes épreuves sportives : natation, courses automobiles ou cyclistes comme Paris-Roubaix, Paris Brest et Bordeaux-Paris par exemple.

En 1897 est créée une nouvelle rubrique : « Le Carnet du jour ». Pierre Robbe et Pierre Giffard y traitent de politique générale. Or, à l’époque, l’actualité est dominée par l’Affaire Dreyfus. Pierre Robbe est antidreyfusard au début. Mais dans ses articles, le ton reste mesuré.

LES NOUVELLES SPORTIVES RELÉGUÉES AU SECOND PLAN !

En février 1898, le procès d’Émile Zola après la publication de son fameux « J’accuse ! » marque une première inflexion. En effet, en tant que grand admirateur de l’écrivain et passionné de cyclisme, Pierre Giffard prend la défense de Zola et s’insurge contre l’ostracisme dont sont victimes les juifs.

Puis en septembre 1898, avec l’arrestation puis le suicide du colonel Henry, Le Vélo bascule définitivement dans le camp dreyfusard. Il prend position en faveur de la révision du procès et soutient le colonel Picquart.

Le 4 juin 1899, deux événements se produisent. D’abord, la Cour de cassation rend un arrêt qui décide de la révision du procès. Ensuite, à Paris, a lieu une manifestation de royalistes dirigée contre le président de la République Émile Loubet, considéré comme dreyfusard. Or, parmi ces royalistes figure Albert de Dion, le principal annonceur du Vélo ! Émile Loubet est frappé à coups de canne. Pierre Giffard dénonce « cet écœurant spectacle » et l’attitude de son annonceur.

En août et septembre 1899, lors du procès de révision, celui-ci prend une importance telle dans le journal que les nouvelles sportives sont reléguées au second plan !

Mais le verdict tombe : Dreyfus est de nouveau reconnu coupable. Même s’il est gracié par le président de la République, Pierre Giffard milite activement pour la réhabilitation du capitaine.

UN TOUR DE LA FRANCE À VÉLO POUR DOPER LES VENTES

Cependant, les engagements politiques du Vélo provoquent l’irritation de ses annonceurs. Giffard va jusqu’à refuser de publier les publicités du comte de Dion dans ses pages vertes ! Albert de Dion, avec quelques autres industriels antidreyfusards, fonde alors un nouveau journal, L’Auto-Vélo, édité sur feuille jaune. La direction en est confiée à Henri Desgrange. Le premier numéro paraît le 16 octobre 1900.

Les deux journaux se livrent à un combat sans pitié. Tous les moyens sont bons : débauchage de journalistes, surenchère dans l’organisation de courses cyclistes… Pierre Giffard lance même en 1902 une poursuite judiciaire contre L’Auto-Vélo pour exiger de son concurrent la suppression du mot « vélo » de son titre : L’Auto-Vélo devient désormais L’Auto (L’Auto deviendra en 1944 L’Équipe).

Mais Le Vélo reste toujours très lu et les ventes de L’Auto ne progressent guère. De Dion et Desgrange ont certes réussi à organiser l’épreuve Marseille-Paris et un Bordeaux-Paris bis, mais ces succès ne suffisent pas pour imposer leur journal. Ils sont à la recherche d’un coup médiatique qui leur permettra d’attirer les lecteurs et de nouveaux annonceurs.

C’est alors qu’un journaliste, Géo Lefèvre, propose lors d’un dîner avec son patron : « Pourquoi pas le Tour de France, on ferait des étapes coupées de jours de repos… » Ce Tour de la France à vélo s’identifierait au « Tour de la France par deux enfants », un manuel de lecture très populaire destiné aux écoles primaires. Desgrange accepte l’idée.

C’est ainsi que le 1er juillet 1903, devant l’auberge Le Réveil-Matin,  une soixantaine de coureurs prennent le départ du premier Tour de France. Les dix-neuf jours de course entraînent l’enthousiasme populaire. Le pari de L’Auto est gagné : ses ventes sont multipliées par trois. Le Vélo disparaît en novembre 1904.

Cette année, le vainqueur sortant de l’épreuve, l’Américain Lance Armstrong, va tenter de battre le record des cinq victoires dans une course née d’un conflit à la fois politique et médiatique, issu lui-même de l’Affaire Dreyfus. Cette dernière peut donc bien être considérée comme l’une des origines de la Grande Boucle.

Pour en savoir plus :
JOUMAS, Georges, « L’affaire Dreyfus : une étape du Tour de France », in L’Histoire, n° 244, juin 2000.
LAGET, Serge, La saga du Tour de France, Paris, Galimard Découvertes, 2003.

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